Pablo Picasso
La dépouille du Minotaure en costume d’arlequin, 1936

Rideau de scène pour le théâtre du Peuple dit Rideau de scène pour le 14 juillet de Romain Rolland

Dossier pédagogique


I - Propositions pédagogiques

Lettres modernes


Le rideau de scène de Picasso La dépouille du Minotaure en costume d’arlequin, offre au professeur de lettres de multiples sujets d’étude. Ainsi pourrait-on analyser la représentation que nous donne Picasso du monde du théâtre non seulement par les signes les plus lisibles qui renvoient à sa tradition mais aussi par les moyens plastiques qui rendent l’annonce même d’un genre. Je développerai cependant une autre approche, qui permettrait à des élèves de mieux appréhender la nature complexe du mythe, d’en saisir quelques variations dans l’histoire, enfin d’en mesurer la fécondité artistique remarquable. En partant des invariants de la fable(1).

Je proposerai de suivre le mythe du Minotaure dont s’inspire Picasso dans quelques-uns de ses avatars littéraires et notamment dans les textes suivants :

- Racine, Phèdre, en particulier la tirade de l’acte II, sc. 5, vers 634-662.
- Marguerite Yourcenar, Qui n’a pas son Minotaure ?, Théâtre II, Paris, Gallimard, 1971.
- J. L. Borges, La demeure d’Astérion, Traduction de Roger Caillois dans L’Aleph, revue, Paris, Gallimard, 1967.(2)

Que devient le mythe antique dans la tragédie de Racine ? Le personnage de Thésée s’éclipse devant celui de Phèdre. Mais Phèdre est liée au mythe par son ascendance et les éléments fondamentaux de la légende sont présents dans la pièce. Il n’est qu’à considérer la tirade que Phèdre adresse à Hyppolyte à l’acte II, scène 5. Tout y est mais tout est transposé par la situation d’énonciation. Phèdre rappelle des faits passés et le jeune héros dont Plutarque vantait les qualités est devenu "volage adorateur de mille objets divers". Son dernier exploit, une descente aux Enfers qui doit "du Dieu des morts déshonorer la couche", prend des allures de vaudeville et semble la parodie de ses hauts faits passés. Est-ce la fin du héros ?

De plus, si Phèdre réssuscite le passé, c’est pour le revivre sur un autre mode, au présent. Par d’habiles substitutions dans les noms propres, les pronoms, elle finit par réactiver dans le sein même du discours l’union par nature impossible : "Et Phèdre au labyrinthe avec vous(3) descendue / Se serait avec vous retrouvée ou perdue". Guidé par les méandres du discours, c’est un amour monstrueux que le héros rencontre et alors qu’Ariane démêlait pour Thésée du labyrinthe "les embarras incertains", Phèdre multiplie les ambiguïtés et les confusions pour se perdre avec Hippolyte. Le monstrueux est donc transféré du Minotaure à Phèdre. Le monstrueux objectivé, que l’on rencontre encore à la fin de la pièce dans la description du monstre marin envoyé par Neptune à la demande de Thésée devient un monstrueux inhérent à l’homme -et il n’épargne aucun des personnages de la pièce.

La pièce de M. Yourcenar, écrite dans les années 30, mais revue en 1944 et 1957 apporte au mythe la marque de la guerre. Pour la première fois, les victimes offertes au Minotaure prennent une existence pathétique et une identité : "Gitane brune (...) ramassée dans une rafle", "jeune hébreu couvert d’une pâleur maladive". Ils sont promis à l’holocauste et ce mot se charge de résonances tragiques. Minos, au nom du pragmatisme politique, refuse de s’attendrir sur cette sous-humanité et Thésée se rend vite à ses arguments : "Pauvres types, pas très intéressants spécimens de la race humaine".

Mais c’est la figure du Minotaure qui subit les transformations les plus complexes. S’il conserve quelques caractéristiques de sa représentation traditionnelle (les cornes, les sabots, le souffle bestial), il n’a plus une figure stable. Pour les condamnés, il est la certitude effrayante de la mort, face à laquelle chacun fait un choix. Thésée, lui, affronte dans un décor de carton pâte et de miroirs, nouveau labyrinthe, diverses images de son passé ou des virtualités de son avenir. Toutes lui renvoient le miroir de sa veulerie et de ses pulsions brutales : le Minotaure à combattre est en lui. Quant à Ariane, elle reconnaît le Minotaure sous les traits du dieu Bacchus qui lui confère l’immortalité : "ce n’est pas la première fois que l’homme me fait à son image", dit-il à Ariane. On comprend la leçon. C’est l’homme qui conçoit ses dieux et ses monstres, et il les fait à la mesure de ce qu’il est. Chacun a son Minotaure et de la rencontre dépend le sens que chacun imprime à sa propre vie. La pièce rappelle à l’homme qu’il peut lui-même se construire un destin.

C’est toute l’œuvre de Jorge Luis Borges qui explore le thème du labyrinthe mais c’est dans La Demeure d’Astérion qu’il se tient au plus près du mythe. Le personnage de Thésée y est cependant éclipsé, relégué à la fin de la nouvelle, dans une brève réplique à Ariane où il évoque la mort du monstre et le désigne comme le Minotaure. C’est sous un nom moins familier au lecteur, Astérion(4), que le Minotaure occupe, au contraire, une place centrale dans un récit dont il est le narrateur. Les principaux changements apportés au mythe procèdent de ce choix narratif. Opter pour la narration à la première personne avec les effets d’identification qui en découlent, c’est modifier notre perception du monstrueux. Le monstre, c’est toujours l’autre. Or, ce sentiment d’altérité, Astérion l’éprouve à l’égard des hommes et il dit son effroi à la vue de leurs visages "sans relief ni couleur, comme la paume de la main"(5). De même, si Astérion révèle son animalité dans son incapacité à lire, il y voit la marque d’un esprit supérieur, "lequel est à la mesure du grand"(6). Les catégories du normal et du monstrueux sont donc inversées.

Mais Astérion, isolé dans son labyrinthe et seul garant de la réalité qu’il décrit, est aussi l’image de l’homme enfermé dans sa subjectivité. Il fait au cours du récit de fréquentes allusions à son ascendance royale et à sa singularité. Il est donc le symbole d’un moi souverain, mais incapable de sortir de lui-même, ne serait-ce que pour se définir. Ainsi, attendant Thésée et se demandant quelle apparence il prendra, Astérion se demande : "sera-t-il un taureau ou un homme ? Sera-t-il un taureau à tête d’homme, ou sera-t-il comme moi ?". Si derrière ce "moi" le lecteur voit un homme à tête de taureau, Astérion ne peut se désigner par un terme plus précis et se ranger dans une catégorie. De même si Astérion suppose qu’il a créé l’univers, c’est parce qu’il n’a pas assuré que l’univers est une réalité objective en dehors de la conscience qu’il en a. On comprend alors que le mythe soit infini et s’étende à l’échelle du monde. Tout s’y répète. En revanche, "il n’y a que deux choses qui paraissent n’exister qu’une fois : là-haut le soleil enchaîné, ici-bas Astérion"(7). A la différence des prisonniers du mythe de la caverne de Platon, enchaînés mais susceptibles de briser leurs entraves pour contempler la vérité, l’homme de Borges, incapable de sortir de lui-même retrouve ses chaînes partout. Le mythe est ici porteur d’une angoisse métaphysique radicale.

Cette confrontation, bien que rapide, permet de saisir toute la richesse du mythe du Minotaure. Elle permet de comprendre également pourquoi celui-ci a trouvé tant d’échos dans la création contemporaine. Au triomphe exemplaire du héros antique sur les aberrations de la nature ont succédé des combats douteux où s’effaçait la frontière entre l’humain et le monstrueux. L’histoire contemporaine a revélé à l’homme ce qu’il recelait en lui d’inhumain. Le labyrinthe s’étend à l’echelle d’un univers absurde et c’est peut-être alors à chacun d’y mener ses combats et de s’y choisir homme, dieu ou bête.

Auteur : Anne-Marie Cazanave, professeur de lettres modernes



Notes

(1) Cf. fiche Lettres classiques.(à venir)
(2) On peut proposer à des élèves de collège un autre choix de textes qui permettrait de travailler sur la transcription poétique de l’univers pictural de Picasso par Prévert :
- dans Paroles, Promenade de Picasso, et Lanterne magique de Picasso
- dans Spectacle, Eaux-fortes de Picasso (consacré au Minotaure)
- dans Fatras, La chèvre de Monsieur Pablo.
(3) Je souligne.
(4) Pierre Grimal rappelle que le Minotaure s’appelait en vérité Astérios ou Astérion dans son Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, PUF, 1996.
(5) J.L. Borges, La Demeure d’Astérion, op. cit., p. 80.
(6) ibid., p. 80.
(7) ibid., p. 90.


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