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"La vallée des montreurs d' ours", |
1975,
Paris.
Etudiant
à l'école Louis Lumière, quelques boîtes de
pellicule noir et blanc à grain fin grapillées à un
professeur, et muni de ce simple viatique, je décide de faire à
Aulus mes premiers pas de réalisateur. En ce mois de juillet 1975,
je tourne avec l'aide de copains de l'école deux heures d'images
avec les familles Galin, Rogalle et Bonnet, des familles que je retrouverai
vingt ans plus tard. En août, je montre ces images aux habitants
de la vallée rassemblés dans la salle des fêtes. Le
négatif intact m'est retourné par le laboratoire. Un séjour
de vingt ans dans les boîtes débute. 1982: Aulus les Bains
Jean Fléchet me propose le poste de premier assistant pour son film
sur les Montreurs d'ours, l'Oussaillé. Le tournage du film, est
une nouvelle rencontre avec la vallée et ses habitants. Le réalisateur
Jean Fléchet voulait tourner sur les lieux de vie des montreurs
d'ours. Aulus, Ercé Ustou résonnent à nouveau des
pas et des cris des Oussaillés! Les chiens de berger croisent à
nouveau des ours dans les rues et baissent ataviquement la queue devant
les immenses bêtes au pelage noir qui n'obéissent qu'aux cris
gutturaux de leurs dresseurs. Je retrouve les Paysans, les compagnons de
1975 qui sont devenus des amis et surtout Michel Pujol, qui fut mon professeur
de français avant que je découvre en 1976 qu'il était
originaire d'Ercé. Ces amis deviennent les acteurs et les silhouettes
du film de Jean Fléchet. J'y puise de nouvelles questions et de
nouveaux visages pour cette quête de l'identité paysanne qui
je poursuivrai en 1996.
1995,
Ercé.
Je
l'ai dit, ce film est fait de hasards et de fidélités. Le
hasard des rencontres, la fidélité au monde rural qui m'interroge
autant que je le questionne.. Presque tous mes films s'y déroulent,
presque tous mes centres d'intérêt s'y rassemblent. Par tempérament,
je préfère écouter que parler trop. et depuis 20 ans,
j'écoute cette vallée, ses Paysans accrochés à
la montagne de fer Je veux donner à leur parole le rythme lent de
la montée vers l'estive, le tempo de la faux qui coupe le foin et
rassemble l'andain, compter le temps de séchage du foin, lent, inséparable
de la chaleur si précieuse en haute montagne. Et puis, le regard
complice et fraternel vers les hommes de cette montagne s'est appuyé
sur les chemins de l'histoire, sur la fierté légitime de
ces Montagnards devenus saltimbanques, sur cette fierté de mener
un troupeau et de mener un ours! Oh, ils ont dû lutter avec la bête
récalcitrante, me montrant que l'art du spectacle qui est aussi
le mien est difficile.
1996,
La Vallée.
Est-ce
que l'espoir demeure? Je le crois. Même si demain, la forêt
va descendre un peu plus vers la vallée, enserrer un peu plus le
village. Même, si la friche, mal vécue par les paysans se
met à progresser, celà signifie - paradoxe, certes -, que
demain, il s'agira de defricher. Et un pays qui n'a plus rien à
défricher est-il un pays d'espoir? De nouveaux métiers vont
naître, de nouveaux secteurs économiques s'étendre.
Qui peut dire que *la Vallée des Montreurs d'Ours* n'a rien à
offrir? Il y a ici l'air pur, l'eau pure, la nature sauvage et préservée
par des montagnards intègres. La plus grande richesse de demain.
La
légende veut qu'un jour, Dieu effrayé par un homme l'ait
transformé en ours. La mythique de l'ours prend sa place dans
la nature même de la bête. Il est important ici d'évoquer
les divers aspects de sa vie. Sa place dans l'échelle des prédateurs,
des mammifères, sa reproduction, son écologie. L'ours des
Pyrénées est un animal secret, difficile à voir. Lorsque,
poussé par la faim, il effectue des dégâts sur des
troupeaux, les demandes de battues réalisées par les bergers
font état de "l'apparition" de l'ours. Cette "apparition" miraculeuse
décrite par les bergers est à rattacher à l'écologie
de l'animal. Hibernant, il réapparaît
au printemps avec le réveil de la nature. L'ours, dans l'inconscient
populaire est rattaché à la fécondité, au surnaturel.
C'est l'âme de la terre donnant le signal du retour à la vie.
Et, autre pièce du mythe, l'ours est capable de se mettre debout sur ses pattes postérieures. Toutes les légendes lui donnent un pouvoir ou une habileté surnaturelle. L'érudit danois PONTO PIDDAN dans une de ses monographies lui donne des possibilités irréelles. "S'il surprend un chasseur,et que celui-ci soit contraint d'abandonner son fusil, l'ours le décharge". La démarche même de l'ours participe à cette mythification de l'animal. L'ours marche à l'amble, c'est-à-dire qu'il avance en même temps les pattes avant et arrière d'un même côté. De cette démarche, on lui prête un cerveau capable de s'adapter à beaucoup de situations. Déjà rattaché à la fécondité, l'ours animal sacré du renouveau chasse les terreurs hivernales, la faim, le froid, la nuit, et aussi, pour l'enfant l'image douce et caressante de la mère. L'ours en peluche, compagnon de la nuit enfantine, lien affectif avec le monde.
L'enfant d'ours a pris bien sûr une place importante dans le mythe. "Jean de l'ours" est le fils d'un ours et d'une femme. Il est l'équivalent dans le folklore pyrénéen du demi-dieu de l'antiquité grecque. C'est le Héros.
La fête de l'ours à St Laurent-de-Cerdans nous montre un autre aspect. C'est le traditionnel "ball de l'ors" où "l'ours" échappant à ses gardiens entraîne de force une jeune fille pour la soumettre à des assauts sans équivoque.
Au siècle dernier, en Ariège, la réalité a dépassé la légende. La femme nue du Vicdessus passait l'hiver en compagnie des ours dans la montagne. "Ils étaient mes amis, ils me réchauffaient" ont été les seules paroles intelligibles avant de mourir à la prison de Foix quelques jours après sa capture par des chasseurs".
Ici aussi la pomme de terre se cultivait jusqu'en haut sur les pentes aménagées en terrasses étroites aujourd'hui enfouies sous une végétation désordonnée. Ici aussi des nombreuses familles riches d'enfants passaient au "bourdaou" les mois d'été à engranger du foin et des provisions pour l'hiver, tandis que le bétail, suivant le cycle de la transhumance, estivait en haute montagne. Ici aussi vivait ou survivait frugalement, parfois misérablement , une population dont l'importance se laisse deviner à la longueur des listes de noms sur les monuments aux morts de la Grande Guerre. Ici aussi chaque parcelle de terre produisait de quoi maintenir une précaire autarcie, légumes, seigle, maïs, fruit, chaque maison élevait cochon, volailles, bétail. Ici aussi les métiers saisonniers permettaient de moins mal joindre les deux bouts: moisson en Espagne, vendanges à la plaine. Ni la maladie de la pomme de terre, ni l'affrontement entre paysans et forestiers connu par la fameuse "Guerre des Demoiselles", ni une surpopulation devenue source de misère, ni surtout le carnage de 1914- 18, n'ont épargné cette vallée, ni plus ni moins que les autres.
On pourrait continuer..
Mais
il est une histoire, aux portes de la légende, aujourd'hui que les
acteurs ont disparu, qui fait que cette vallée du Garbet (comme
sa voisine, celle d'Alet) peut occuper dans nos imaginations et nos coeurs
une place
Chaque coin de France, chaque pays sans doute, a su inventer son industrie de secours, son mode de colportage, sa manière d'exode...
Ici,
on ne partira pas sur les routes proposer aux populations de statuettes
de la Vierge, des objets de mercerie, des pierres à faux, ou la
distillation de l'eau de vie. D'une façon sans doute pas inexplicable,
mais en tout cas extraordinaire, nos meneurs de troupeaux d'Ercé,
d'Aulus, d'Ustou, s'en iront munis d'un solide béton ferré,
mener jusqu'au Nouveau Monde un compagnon animal enchaîné,
et quel
Certes,
depuis toujours pourchassés et encore plus depuis l'octroi par la
révolution du droit de chasse, les ours se font rares dans nos Pyrénées
dès le début du XIX. Qu'à cela ne tienne! On les fera
venir du Caucase, via Marseille, oursons de trois mois qu'on élèvera
au coin de l'Ætre, qu'on dressera, leur apprenant à marcher
sur leurs deux pattes de derrière à mimer un corps à
corps, l'attaque d'un troupeau. Aux alentours de 1880, près de 200
familles élevaient des ours dans la vallée d'Aulus. Ainsi,
jusqu'en 1914, plusieurs centaines d'"Orsalhers" (oussaillès) partirent
d'ici vers la France, l'Europe, l'Angleterre, et.. l'Amérique. A
New York, au coeur du Central Park, un rocher témoigne de leur passage.
Il s'appelle "le roc d'Ercè".
Prenant
la suite des montreurs d'ours, de nombreux habitants de la vallée,
ont émigré en Amérique, en particulier après
chacune des deux guerres mondiales. Ils travaillent dans la restauration.
Tous ont trimé, certains ont réussi, ont même pignon
sur
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"L'ours est de tous les grands carnassiers celui qui souffre le plus de la perte de liberté. C'est le plus difficile à garder de tous les captifs. Cette bête, dont le mouvement monotone et régulier de va-et-vient vous fatigue est le pendule d'une idée fixe mise en branle par l'aimant de la liberté." |
De la chasse à la "montre"
Les origines de la montre sont à chercher dans des nombreuses raisons. Présence dans la région vers 1830 de tziganes montrant les ours ? Nul ne le sait.. Par contre, des raisons objectives expliquent le développement de l'activité. L'Ariège du 19ème connaît une surpopulation extraordinaire. Le manque de terres, le problème foncier, la pauvreté a amené le développement du colportage. L'ours sera donc le pactole d'une vallée ariégeoise : celle du Haut Salat.. Dans les années 1880, il n'y avait pas moins de 200 foyers élevant des ours dans les vallées d'Ustou et Ercé. L'ours représentait la dot de la fille. L'ours venant à manquer pour cause de chasse intensive, les ariégeois le faisait venir tout petit depuis la Russie. Ces oursons arrivaient à Marseille dans des cartons. On ne peut réellement parler de dressage, le rôle de l'orsalher consistant plus simplement à "montrer" la bête inconnue jusque là dans beaucoup d'endroits. L'orsalher utilisait largement la croyance populaire, le "toca l'ours". La croyance populaire disait que le fait de toucher l'ours sur la bosse adipeuse ou, pour les enfants malingres ou épileptiques, de faire neuf pas sur le dos de l'ours guérissait. de tous les maux. L'orsalher commençait alors son tour. Il simulait un combat avec l'ours, ou montrait comment la bête s'attaquait aux troupeaux. Et la "comédie" s'achevait par la quête aux cris de : "Allons Martin gagne ton pain sinon tu n'auras rien."
Le
film de Francis Fourcou est l'occasion pour les enseignants et les élèves
de pénétrer en profondeur dans un des départements
de notre Académie, l'Ariège et d'en saisir une partie de
l'originalité liée au passé. En effet, une activité
a occupé la seconde moitié du 19ème siècle
et jusqu'à la guerre de 1914, celle des montreurs d'ours. Dans une
région surpeuplée où régnaient manque de terres
et pauvreté, certains agriculteurs ont fait preuve de courage, d'imagination
et du désir d'arriver à s'en sortir. L'enquête orale
prend ici tout son sens et tente de faire comprendre à nos élèves
que le document en histoire-géographie ne doit pas se limiter à
un texte écrit, mais doit prendre en compte la parole de ceux qui
ont fait et font la richesse de notre région.