Le Temps du caravagisme
La vie artistique à Toulouse et en Languedoc de 1590 à 1650


dossier conçu à partir de l'exposition au musée Paul Dupuy

ci-contre : Jean François "L'adoration des Bergers" , église de Salers

Le " temps du caravagisme " - tel que nous le concevons dans le cadre de cette manifestation - commence avec l'arrivée à Rome, dans la dernière décennie du XVIème siècle (1591), de Michelangelo Merisi dit " il caravaggio " (Caravage), et il s'achève au milieu du siècle suivant avec la disparition (1652) de Georges de La Tour et de Jusepe Ribera.
Entre ces deux dates, ce style révolutionnaire jouit d'une large diffusion dans toute l'Europe. Il connaît de brillants développements à Naples (Caracciolo, Ribera), À Utrecht (Ter Brugghen, Van Honthorst), à Séville (Zurbaran), à Valence (Ribalta), en Lorraine ducale (La Tour)... Si plusieurs peintres originaires du nord de la France participent au mouvement à Rome, tels Simon Vouet et Valentin de Boulogne, Paris, où s'arment déjà des tendances au classicisme, lui reste imperméable. Le seul lieu du royaume (la Lorraine n'en fait pas encore partie) qui accueille durablement le caravagisme est la province du Languedoc. Trois foyers principaux s'y révèlent : Toulouse, capitale judiciaire et intellectuelle, riche d'une longue tradition artistique ; Narbonne, siège d'un important archevêché dont le récipiendaire préside les Etats généraux de la province ; Le Puy enfin, l'un des plus fameux centres de pèlerinage de la chrétienté au coeur des Cévennes protestantes. Le contexte est particulièrement favorable : l'accession d'Henri IV au trône de France, mettant fin à plus de trente ans de guerre civile, a ouvert une période où les exigences de la reconstruction des édifices détruits, du renouvellement des décors et des mobiliers des églises, sous l'impulsion des réformateurs catholiques, favorisent une effervescence créatrice étonnante, laquelle trouve aussi son expression dans le monde profane.

Originaire du Puy-en-Velay, Guy François (c.1578 - 1650) a été signalé dès 1608 à Rome, dans l'entourage de Carlo Saraceni (Carlo veneziano) et de Guido Reni (" Le Guide "). Premier peintre français à s'être rallié au caravagisme, il est peut-être aussi le premier à l'importer en France, à moins que ce mérite ne revienne à Louis Finson qui, lors de son passage à Aix, Arles, Montpellier ou Toulouse, fait découvrir aux amateurs des copies et des originaux du maître lombard. L'événement, quoi qu'il en soit, a lieu en Provence et en Languedoc en 1613, l'année même où - fait significatif - Simon Vouet commence son propre séjour à Rome.

Le caravagisme se développera en Languedoc en deux vagues successives : la première, que nous qualifierons de "saracénienne" , est inspirée de la période "diurne" de la jeunesse de Caravage et des oeuvres de ses premiers disciples ; la seconde, "manfrédienne ", vers 1626, en appelle davantage aux effets nocturnes et au naturalisme des personnages, selon des conceptions élaborées quelques années plus tôt dans l'atelier de Bartolomeo Manfredi (la "manfrediana methodus"). Ces deux courants principaux sont respectivement représentés par Guy François et Nicolas Tournier (1590-1639), deux artistes qui néanmoins, chacun à leur manière, ne manqueront pas d'évoluer et de s'adapter au gré de nouvelles expériences. Jean François (1580-1650) s'adaptera successivement à l'un et à l'autre.

Le cas de Jean François attirera particulièrement notre attention. Cet artiste sur lequel nous possédons très peu de renseignements (mais il est membre de l'Académie de Saint-Luc de Rome et nous le trouvons parmi les familiers de Vouet, les proches de Ribera ...) nous apparaît en relations si étroites au cours de sa vie avec deux mystérieux peintres anonymes, le "Pensionante del Saraceni " et le "Maître du Jugement de Salomon", que nous pensons qu'il pourrait s'identifier à eux. Lors de ses séjours en Languedoc, au retour de Rome ou de Naples, Jean François s'associe àl'activité de l'important atelier dirigé par son frère Guy, apportant sa collaboration, parfois limitée, parfois majeure, à l'élaboration de ses grands tableaux d'églises. Il pourrait aussi avoir collaboré avec Tournier.

Nous ne saurions omettre de rappeler que tous les peintres du "temps du caravagisme" ne sont pas "caravagesques" ou ne le sont pas pour l'ensemble de leurs productions. Jacques Boulbène (c. 1560-1605) et Charles Galleri (c. 1570-1607) appartiennent encore stylistiquement au siècle précédent. Pour le portraitiste des capitouls Jean Chalette (1581-1644), formé en Italie du nord auprès du Flamand Frans Pourbus, le caravagisme ne constitue qu'une expérience limitée. La fin de ce style -effective à Rome dès 1630- voit réémerger le courant maniériste avec le frère Ambroise Frédeau (c. 1589-1673). A côté des peintres établis en Languedoc, bien d'autres peuvent être cités qui ne sont que de passage mais bénéficient de commandes, Louis Finson, avons nous vu, et Martin Faber, mais aussi Abraham de Vries, Claude Vignon... Si la peinture demeure le domaine le plus prestigieux, le plus passionnant par les interrogations qu'il suscite, nous ne saurions cependant ignorer les réalisations contemporaines en sculpture, mobilier, tapisserie, orfèvrerie, céramiques etc. qui révèlent des univers aussi riches que méconnus.


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