LE COMPLEXE DE L'ALBATROS

L'inhibition intellectuelle chez l'enfant intellectuellement précoce

Se défendre ou s'interdire ?

 

Docteur Alain GAUVRIT

pédopsychiatre, ancien psychiatre des hôpitaux

 Communication présentée à la conférence-débat organisée par le GARSEP

à l'Espace Hermès de Muret (Haute-Garonne) le 25 avril 2001

« …Exilé sur le sol au milieu des huées,  

                Ses ailes de géant l'empêchent de marcher » (Charles BAUDELAIRE, L'Albatros)

 

S o m m a i r e


Définitions
Le prisonnier
Le sceau (sot ?) du secret
L'inhibition intellectuelle
L'ostracisme social
L'anorexie intellectuelle
Exemple cliniques
Se défendre ou s'interdire?
Le retour de l'enfant prodige
La lettre de Marie
Eléments de prise en charge
Conclusion


DÉFINITIONS :

Qu'est-ce que l'intelligence ? On en a peut-être donné des centaines de définitions.  Autant dire qu'il n'y en a aucune, ou plutôt que chacun a la sienne.

En dehors de BINET, qui disait malicieusement que l'intelligence est ce que mesure son test, on retrouve dans chaque essai de définition un ou plusieurs aspects de cette faculté impalpable et protéiforme :

- aptitude à comprendre,

- faculté de connaître,

- capacité d'adaptation à des situations nouvelles, de faire des choix,

- instrument d'abstraction, de combinaison, de synthèse, etc..

Pour ma part, je dirais qu'il s'agit d'une mosaïque d'aptitudes mentales :

- où interfèrent la logique, l'intuition, la mémoire et la connaissance (ou la culture),

- et qui donnent à un sujet la capacité de résoudre rapidement un problème auquel il est confronté, ou de s'adapter à une situation.

Le quotient intellectuel (Q.I.) est le rapport entre l'âge mental et l'âge réel du sujet X 100.  Les tests de Q.I., sur lesquels je ne m'étendrai pas et qui, de l'avis du plus grand nombre, sont des outils valables d'identification, comportent des questions contraignantes n'appelant qu'une seule bonne réponse, à l'inverse des tests de créativité où le sujet doit fournir le plus grand nombre de réponses pertinentes originales.

Près de 5 % de la population scolaire en France (soit 400 000 enfants environ) présentent un Q.I. supérieur ou égal à 125.  La limite la plus communément admise pour parler de "surdoué" est un Q.I. supérieur ou égal à 130 (2 à 3 %).  Si le niveau intellectuel des garçons et des filles semble superposable, il paraîtrait qu'il y ait davantage de garçons surdoués que de filles..., mais ces dernières réussissent mieux ce qui rétablit la parité ! Enfin, statistiquement, le Q.I. moyen baisserait avec l'augmentation du rang de naissance dans la fratrie.

L'enfant surdoué est essentiellement caractérisé par la grande précocité de son développement intellectuel, par référence au rythme moyen de développement de l'ensemble des enfants.  Le terme "surdoué", proposé par AJURIAGUERRA, est pour certains peu satisfaisant car semblant faire la part belle à l'innéité de l'intelligence, alors qu'il semble illusoire de faire la part entre les gènes et l'influence du milieu.

D'autres les appellent les précoces ; on ignore si l'on parle là d'enfants ou de légumes ! Certains précisent "enfants précoces" ; de mon temps, cela avait une connotation plus sexuelle qu'intellectuelle.  "Enfants intellectuellement précoces", c'est mieux mais un peu long.  Alors d'aucuns disent les I.P. ou les E.I.P., mais je me refuse à réduire des enfants à un sigle.

J'utiliserai donc souvent le terme "surdoué" et, pour contourner les arguments des tenants de l'inné ou de l'acquis, ou pour les rassembler, je ferai miens les néologismes "douement" et "douage".

 

LE  PRISONNIER :

Il peut paraître banal de comparer l'Albatros du poète, piteusement empêtré dans ses grandes ailes blanches dès qu'il abandonne les hauteurs pour se mettre au niveau du commun des hommes, et l'enfant dit « surdoué", tellement gêné (pour ne pas dire « handicapé ») par sa haute intelligence qu’il doive parfois inhiber ses potentialités (rogner ses ailes) pour tenter de s'adapter à un système scolaire qu'il trouve souvent peu stimulant pour lui et se faire socialement accepter.

Pourtant, cette image prend un autre relief

- lorsque, d'une part on se réfère à Alice MILLER et son « pauvre enfant riche enfermé dans sa prison intérieure », et à GERAUD qui se demandait s’il fallait couper les ailes des jeunes sujets que l’on déclare géniaux et les condamner à cette prison qu'est la régression intellectuelle et mentale parce qu'ils avaient eu la chance de naître à un très haut degré d’intelligence,

- et lorsque, d'autre part, on sait que le mot « albatros » vient du vocable portugais « alcatraz » qui nous rappelle le célèbre pénitencier de San Francisco dont la réputation assurait que l’on ne pouvait s'en évader... Jusqu'au jour où trois condamnés à la réclusion à vie réussirent l'exploit de s'en échapper, ce qui condamna l’établissement.  Toutes les chroniques se rapportant à ce fait-divers mentionnent que ces trois psychopathes, qualifiés de « surdoués » et même de « génies », avaient un quotient intellectuel très au-dessus de la moyenne.  On ne les reverra jamais et on a même supposé qu’ils s’étaient fait refaire le visage et avaient changé d’identité !

Le surdoué qui s’inhibe ne cherche-t-il pas lui-même à se cacher et n’être point reconnu ? Et celui qui, au contraire, choisit d'assumer son intelligence, ne court-il pas le risque de sombrer peut-être un jour dans un état de dépersonnalisation psychotique équivalant lui aussi à une perte d'identité ?

LE  SCEAU  (SOT ?)  DU  SECRET :

Les travaux de Serge TISSERON et Claire DELASSUS, notamment, relient l'inhibition intellectuelle à la notion de secret.

Le secret est avant tout un savoir, savoir d'autant plus précieux qu'il ne doit pas être transmis.  Cette fonction de rétention d'un savoir (et par là-même d'appropriation d'un pouvoir) que représente le secret (mot qui a d'ailleurs la même racine que sécrétion ou excrément) renvoie au caractère anal de l’inhibition intellectuelle.

Celui qui veut garder pour lui tous ses secrets, toutes ses pensées, est condamné au repli sur lui-même, à la mort sociale, voire réduit à l’enfermement de la psychose, tous dangers évolutifs qui guettent un enfant précoce en situation de désadaptation et de souffrance.

Ainsi, le secret, comme l'inhibition intellectuelle, revêtent-ils un aspect mortifère que l'on retrouve dans des expressions telles que « emporter son secret dans la tombe », « être muet comme une tombe », « enfouir un secret », etc. « Espérant une vie un peu douce, Antoine prit la résolution de couvrir son cerveau du suaire de la stupidité » écrit Martin PAGE dans son roman « Comment je suis devenu stupide ».

De même, l'expression « mettre au secret » nous renvoie à la notion de prison précédemment évoquée de façon métaphorique pour l'inhibition intellectuelle qui, comme l'emprisonnement, isole le sujet et appauvrit ou annule ses échanges avec le monde extérieur.

Quant au « sceau du secret », mais tout dépend comment on écrit « sceau » (sot ?), il nous renvoie le masque de pseudo-débilité que peut revêtir un surdoué inhibé : ainsi que le dit Molière dans  Le dépit amoureux «  un sot qui ne dit mot ne se distingue pas d'un savant qui se tait ».

Sans transition, passons de Molière à Hergé et parcourons avec Serge TISSERON « Les Aventures de Tintin ».  En caricaturant un peu, c'est le cas de le dire, le Capitaine Haddock nous fournit un bon exemple de la psychopathologie du secret : troubles caractériels, éthylisme, pulsions suicidaires et meurtrières, etc. Une fois le secret de sa filiation élucidé (cf. "Le Secret de la Licorne" et "Le Trésor de Rackham le Rouge"), il ira beaucoup mieux.

TISSERON émet l'hypothèse que le Professeur Tournesol a probablement été, pendant l'enfance, confronté à un secret indicible.  Ayant perçu que la recherche de la vérité lui était définitivement interdite, il aurait sublimé dans le domaine de la recherche scientifique où la quête de la vérité devient légitimée.  Timide, introverti, docile, fantaisiste mais génial, il est devenu hermétique à toute autre vérité que la sienne par une surdité qui est, somme toute, un moyen comme un autre de se défendre.

Quant à Tintin, qui décrypte (sort de la tombe) avec brio toutes les énigmes, s'il n'est pas intellectuellement inhibé, c'est au prix d'un renoncement à une grande partie de son affectivité, n'ayant ni vie amoureuse ni enfant.

Nous ne nous attarderons pas sur les Dupont (d) qui prouvent combien la bêtise, je dirais même plus, la folie, peuvent parfois servir de paravents protecteurs.

Mais revenons aux enfants surintelligents.  Peut-on parler de liberté (puisque c'est de cela qu'il s'agit) lorsqu'ils se trouvent réduits à choisir entre deux souffrances ? Ou bien faire pénitence et purger leur peine (au sens affectif du terme) à perpétuité, en renonçant à leurs potentialités et en développant un sentiment de frustration.  Ou bien tenter de s'évader, de fuir dans la solitude, la psychose ou le suicide, de se désolidariser de leur milieu, et de paver leur pseudo-liberté au prix de la marginalisation et de la culpabilité.  S'adapter ou être exclu.

L'INHIBITION  INTELLECTUELLE :

Pour KIERKEGAARD, « l'apprentissage véritable de l'angoisse est le suprême savoir ».  Des enfants doués, riches de potentialités intellectuelles et créatives, ne réussissent pas.  Il s'agit là, en apparence, d'un paradoxe qui interroge, même s'il ne concerne qu'une relativement faible population d'enfants.  Ils ne réussissent pas et ils souffrent.  Il est dit dans L’Ecclesiaste que « qui accroît sa science, accroît sa douleur ».  Et vice versa pourrait-on ajouter. « L'indolent » (qui ne souffre pas par définition) devient « maladroit et honteux ».  Cette souffrance est parfois telle qu'il devient vital pour eux de renoncer à l'exercice de leur intelligence.  C'est l'inhibition intellectuelle.

Il ne s'agit pas là d'une perte définitive du potentiel, d'une « lampe qui s'éteint », comme on peut le voir par exemple dans les états démentiels, mais d'une simple « baisse de tension » avec déficit momentané et récupérable de l'efficience.

En 1984, nous avons soutenu une thèse de Médecine sur les enfants intellectuellement précoces.  Notre travail avait pour cadre un internat Médico-pédagogique d'Aquitaine où, sur 600 enfants admis entre 1958 et 1976, 145 avaient un quotient intellectuel supérieur ou égal à 130.  Près de 65 % d'entre eux présentaient une inhibition intellectuelle responsable de difficultés scolaires avec retards parfois conséquents.

Pour en mesurer l'importance, le Docteur PRAT, Fondatrice de l'établissement, avait établi 3 courbes :

- la première, en forme de courbe de GAUSS, concerne une population scolaire traditionnelle,

- la seconde reproduit la répartition des quotients présentés lors de l'admission par l'échantillon de 145 enfants,

-  la troisième situe les quotients présentés à la sortie par ces mêmes enfants après un séjour moyen de 2 ans.

 

 

Si nous comparons ces 3 courbes, nous observons que :

- la courbe 3 est nettement déplacée vers les gros quotients par rapport à la courbe 1,

- la courbe 3, par rapport à la courbe 2, reprend l'allure d'une courbe de GAUSS,

- entre les courbes 2 et 3 existe une zone importante (hachurée) correspondant à des enfants

considérés à l'entrée comme d'intelligence moyenne ou même médiocre, alors qu'il s'agissait en réalité

d'enfants ayant une intelligence brillante ou supérieure.  Leur existence était en quelque sorte « masquée » par l'inhibition intellectuelle que ce graphique permet de visualiser.

Car, et c'est ce qui est surprenant, l'inhibition intellectuelle, qu'elle soit globale ou en secteur, peut se lever aussi brutalement qu'elle s'installe et ceci engage la responsabilité des enseignants, éducateurs et thérapeutes amenés à s'occuper de ces enfants.  En prenant quelques exemples tirés de notre étude, nous pouvons constater que les écarts observés entre les quotients présentés à l'entrée et ceux obtenus à la sortie sont parfois considérables :

- Yoann Q.I. de 119 à l'entrée, de 178 à la sortie = + 59 en deux ans de séjour ! « S'est bougrement bien défendu » écrivait le médecin qui nous confiait cet enfant.  Défendu oui, mais à quel prix ?

- Franck de 88 à 137, soit + 49 en trois ans de séjour.  Considéré comme arriéré à l'école primaire, son institutrice disait de lui « de toutes façons, il ne fera jamais d'études secondaires ».  Il est devenu électrotechnicien et gérant d'une société de télématique.

- Elisabeth : de 101 à 140, soit + 39 en deux ans.  Dès l'entrée à l'école, elle est apparue comme incompréhensible à ses maîtres et nous était adressée pour « obtusion intellectuelle ».  Elle obtiendra un DEUG de Lettres Modernes.

- Lionel : de 119 à 151 (+ 32).  A son admission, il vient d'échouer à l'entrée en 6ème.  « Peu de moyens » disait-on de lui.  Au bout de deux ans, il sera admis en 4ème .

- Patricia : de 106 à 136 (+ 30) en neuf mois de séjour seulement.  Sa mère cachait les livres car elle les lisait tous.  « J'ai enfin trouvé mon milieu » dira-t-elle.

- Jean-Michel : à son admission, son Q.I. n'est pas chiffrable et il a au moins trois ans de retard scolaire.  A sa sortie, son Q.I. est de 132 et son niveau scolaire normal.  A six ans, il était considéré comme « un peu crétin », à neuf ans comme « arriéré » et il suivait des cours dans un foyer de l'enfance inadaptée avec des résultats catastrophiques.  Il confiera : « je croyais que j'étais comme un pneu crevé ; je m'aperçois que je n'étais que dégonflé ! » Il décrochera un Bac Technique et sera agent commercial.

Nous pourrions ainsi multiplier les exemples, mais nous nous attacherons plus précisément ici à analyser le contexte social qui, en amont, pousse l'enfant à être l'acteur de cette inhibition, ce contexte social, égalitaire et castrateur, qui confond volontiers égalité et équité.

Il n'y a que deux façons de fuir une castration venue du dehors : maîtriser ce dehors ou se l'infliger soi-même.  Le dilemme est là : se méfier de l'Amour ou se méfier du Savoir, ce Savoir, fruit défendu de l'arbre de la connaissance que le livre de la Genèse nous recommande de ne pas manger.  C'est à ces niveaux que nous situerons les deux pôles, passif et actif, subi et agi, de la souffrance de l'enfant surdoué, c'est-à-dire l'enfant face au corps social et l'enfant face à lui-même.

L'OSTRACISME  SOCIAL :

Non seulement « personne ne songe à plaindre les gens intelligents » (Martin PAGE), mais encore le milieu (familial, scolaire, social en général) exerce une sournoise prégnance sur l'enfant intellectuellement précoce.  Dans notre expérience, moins de 1% des parents reconnaissaient l'intelligence supérieure de leur enfant.  Les enseignants, non formés ou non informés sur ces questions, ne les identifient généralement pas.  Le système pédagogique lui-même, égalitaire et standardisé, est injuste au sens de la véritable équité.  Ainsi que le dit SEVE : « une véritable égalité des chances de développement intellectuel entre des enfants inégaux exige un enseignement lui-même inégal selon les individus, adapté à chaque cas pour être efficacement compensateur ».  Alors peut-être faudrait-il donner aux enseignants les moyens, non pas d'apporter au maximum de leurs élèves un niveau minimum nécessaire et suffisant, mais de tous les aider, surdoués ou non, à utiliser au mieux leurs potentialités.  Dans un milieu scolaire inapte à satisfaire sa faim d'apprentissages et sa soif de connaissances, l'enfant va devenir distrait, rêveur (internalisation des conflits) ou au contraire turbulent (externalisation, agir faute de dire) pour se défendre contre l'ennui d'un environnement peu stimulant pour lui.

A cela se superpose ce que Jean-Charles TERRASSIER nomme « l'effet Pygmalion négatif » : le maître, ignorant la précocité intellectuelle de l'élève, attend de lui une efficience scolaire moyenne, bien inférieure à ses possibilités.  Le préjugé du maître constitue là un frein majeur à l'expression du potentiel de l'enfant.  Cet effet Pygmalion négatif peut également être d'origine familiale ou sociale et présente en outre une dimension interne : « dans la mesure où l'enfant élabore une représentation de Soi en partie en se fondant sur l'image de lui-même que lui renvoie un environnement inapte à identifier ses possibilités, il lui sera très difficile de se découvrir et de s'assumer précoce ».

La Société en général exerce un véritable ostracisme vis-à-vis des enfants surdoués.  Cette exclusion du meilleur était, historiquement, une procédure en usage à Athènes permettant aux membres de l'ecclesia de bannir un homme dont on redoutait la puissance ou l'ambition.  Cet ostracisme social est sans doute sous-tendu par ce que Robert PAGES appelle la « noophtonie », à savoir une rivalité envieuse et jalouse par rapport à l'intelligence d'autrui.

En renonçant à ses aptitudes intellectuelles, l'enfant essaie d'abord de se protéger contre l'incompréhension et la marginalisation.  Il soigne en quelque sorte sa « dyssynchronie sociale », mais tente peut-être aussi de « resynchroniser » artificiellement intelligence et affectivité.  Il se recrée un nouvel équilibre moteur, affectif et intellectuel par une série de contre-investissements (refoulement, répression) ne laissant aucune énergie disponible pour le fonctionnement intellectuel.  « Il ne s'agit pas de renoncer à la raison gratuitement : le but est de participer à la vie en société... Après une étude minutieuse de mon cas, j'en ai déduit que mon inadaptation sociale vient de mon intelligence sulfurique » écrit encore Martin PAGE.

L’ANOREXIE  INTELLECTUELLE :

Voyons à présent comment l'enfant réagit à cette absence de stimulations positives de son environnement qui crée les conditions d'un véritable phénomène de désafférentation sociale.  De la défense intellectuallisée, il lui faut passer à l'intelligence défendue, interdite.

« Tu veux dire que tu as été stupide d'essayer d'être si intelligent et que devenir un peu stupide, c'est ça qui serait intelligent... » dit un personnage de Martin PAGE.  Les enfants de quotient très élevé érigent en puissant système de défense l'intelligence et le savoir théorique.  C'est l'intellectualisation, froide et rassurante, décrite par Anna FRELM.  Elle leur évite, comme le précise Aaron CORIAT, de sombrer dans l'angoisse incontrôlée et la décompensation.  Lorsque ces défenses deviennent insuffisantes, l'enfant peut en arriver à renoncer à ses aptitudes intellectuelles.  D'autant que donner le même menu à tous les enfants conduit certains à l'indigestion alors que d'autres restent sur leur faim.  Une trop grande inadéquation entre les apprentissages proposés d'une part, et l'appétit intellectuel et le rythme d'acquisition de l'enfant d'autre part, poussera ce dernier à inhiber ses potentialités pour s'adapter.  Il devient « l'infirme qui volait » dépeint par BAUDELAIRE.  Alors, intellectualiser ou s'inhiber ? Se défendre ou s'interdire ? Nous y reviendrons, mais la question n'est-elle pas au fond de savoir dans l'intelligence-refuge ce que cachent les mots, et dans le refus de l'intelligence ce que cache le silence ?

Il serait trop simple de penser que « le pauvre enfant riche » d'Alice NULER puisse, en s'inhibant, vérifier le dicton : « heureux les simples d'esprit ».  D'autant que l'édification de sa « prison intérieure » pourra déborder l'intelligence pour venir perturber la maturation émotionnelle.  Et elle pose la question : « l'adaptation s'accompagne-t-elle toujours de dépression ? »

Le sentiment de perte induit par ce renoncement ne s'applique pas aux facultés intellectuelles elles-mêmes considérées sous leur aspect fonctionnel, mais à l'intérêt que le sujet leur porte.  Cette nostalgie témoigne bien d'un surinvestissement plutôt que d'un désinvestissement et certains auteurs en font une forme particulière « d'hypocondrie des intellectuels ».  L'enfant situe son symptôme dans le domaine qui est le plus investi, et l'inhibition intellectuelle ne s'ajoute pas à la dépression, elle est la dépression.

En muselant l'expression de son intelligence, ce qui revient à un abandon du vrai Soi, l'enfant développe ce que l'on pourrait appeler une « anorexie intellectuelle », véritable équivalent dépressif, voire suicidaire, puisqu'il s'agit là d'un retournement agressif contre soi-même, d'une automutilation.  Ce processus endogène actif, généré par les instances psychiques du sujet et qui reflète un besoin d'internalisation des conflits, conduit à une « paralysie intellectuelle » prenant le même aspect fonctionnel que les paralysies hystériques.  Pour certains, il s'agit d'une véritable « attaque » intérieure contre l'intellect, source des malheurs du sujet.  L'enfant passe ainsi d'une inadaptation créatrice à une adaptation régressive et morbide, d'une intelligence sidérante à une efficience sidérée pouvant prendre l'aspect d'une pseudo-débilité dans laquelle l'indicible pourrait prendre les traits de l'impensable.  Il renonce, baisse les bras, replie piteusement ses ailes, mais son intelligence perdure, engourdie, tel un talent latent chez un talentueux transi.  Robert PAGES parle de chômage cérébral et intellectuel.  Cette « fossilisation » intellectuelle survient donc à chaque fois qu'une expérience douloureuse et pénible n'a pu être mise en mots, et surtout à chaque fois que ce vécu mortifère n'a pu trouver d'écho chez une autre personne.  Le sujet évite de puiser dans ses potentialités qui demeurent.  Ce n'est pas le puits qui est trop profond, c'est la corde qui est devenue trop courte.  Une intelligence superficielle ne prémunit-elle pas contre les découvertes en profondeur ?

Dans un milieu éducatif adapté, empathique, et avec l'appoint éventuel d'une psychothérapie, l'enfant pourra réinvestir l'intellect et réutiliser ses facultés.  Nous constatons alors, comme nous l'avons vu, une remontée parfois spectaculaire de la mesure du quotient intellectuel.  Ce dernier n'indique donc que l'efficience du sujet au moment du test, son niveau véritable pouvant être bien au-delà de ce chiffre mais jamais en deçà.  Le Q.I. réel d'un sujet est relativement stable, dans les limites de la détérioration physiologique qui nous concerne tous à partir de 25 ans environ.  Ce qui peut par contre varier, c'est l'expression du potentiel qu'est le Q.I., à savoir l'efficience.  Celle-ci sera maximale lorsqu'elle avoisinera le potentiel réel de l'enfant, mais elle pourra être abaissée en raison de divers facteurs dont l'existence, au moment du testing, d'une inhibition intellectuelle.  Pour toutes ces raisons, l'évaluation du Q.I. devra servir l'enfant, en aucun cas le desservir, et surtout pas constituer l'unique indice d'un pronostic scolaire.

A ce point de la réflexion, il semble important de rappeler le « syndrome de dyssynchronie », déjà évoqué, décrit par Jean-Charles TERRASSIER et, en particulier, la dyssynchronie interne propre à l'enfant surdoué.  L'anisauxie observée entre une intelligence très avancée et une relative immaturité affective ne permet pas à l'enfant d'assimiler de façon économique les nombreuses informations, souvent anxiogènes, auxquelles sa maturité intellectuelle lui donne accès.  L'enfant lui-même ressent ce décalage inhérent, cette dysharmonie intrinsèque et il en résulte pour lui un sentiment « d'étrangèreté ».  Il est « curieux », dans les deux sens du terme

Nous savons par notre pratique que l'intolérance de notre société et la rigidité de notre système éducatif peuvent entraîner, selon l'âge, le sexe et la personnalité de l'enfant des troubles pouvant aller de la simple anxiété jusqu'aux affections psychosomatiques, de difficultés névrotiques mineures jusqu'aux bouffées délirantes, des conduites addictives jusqu'à la psychopathie, de la dépression réactionnelle jusqu'au suicide.  Martin PAGE écrit que « l'intelligence est un double mal : elle fait souffrir et personne ne songe à la considérer comme une maladie ».  Ainsi que le disait FREUD, « de tous temps, ceux qui avaient quelque chose à dire et ne pouvaient le dire sans danger, se coiffèrent du bonnet du fou ».  Toutefois, s'il ne faut pas considérer que le potentiel des enfants surintelligents se développe sans faille, il ne faut pas non plus penser qu'il s'agirait d'une forme psychopathologique de la personnalité de l'enfant.  N'est pas forcément pathologique ce qui n'est pas dans la normalité statistique.  Et, concernant l'inhibition intellectuelle, nous rejoignons Bernard GIBELLO pour la classer dans les « troubles intellectuels sans anomalie des contenants de pensée ».

Bien sûr, le système scolaire n'est pas toujours en cause, ou seul en cause dans la constitution de syndromes tels que l'inhibition intellectuelle chez les enfants surdoués.  Interviennent également, ainsi que je l'évoquais précédemment, la structuration de la personnalité du sujet, les difficultés éventuelles de sa petite enfance, la qualité du lien précoce à la mère, l'environnement familial au sens large et sa dynamique, etc.

EXEMPLES  CLINIQUES :

Parfois tout se mêle, comme dans l'histoire de Christophe, fils unique de parents vite divorcés.  Lors de la grossesse, le diagnostic de sclérose en plaques est porté chez la mère.  Le père, paranoïaque dépressif, estime être tombé dans un piège lors de son mariage et accuse ses beaux-parents d'avoir voulu se débarrasser de leur fille qui s'adonne à la boisson et devient violente.  Six mois après l'accouchement, elle est internée pour troubles mentaux graves.  Christophe, jusque là élevé par sa mère chez les parents de celle-ci, est confié à son père qui s'en occupe avec l'aide de la concierge de son immeuble ! Les grands-parents paternels prennent le relais six mois plus tard : la grand-mère a un double glaucome, le grand-père est parkinsonien et souffre d'un ramollissement cérébral ; il pleure lorsque son épouse corrige l'enfant, ce qui n'est pas rare.  Isolés dans un petit village et handicapés par leurs infirmités respectives, ils interdisent à leur petit-fils de sortir de crainte d'un accident.  A l'âge de 5 ans (nous sommes en mai 68), Christophe va régulièrement rendre visite à sa mère hospitalisée avec son père et assiste là à des scènes très pénibles. Lorsqu'on nous le confie, Christophe est panophobique : il a peur de l'eau, même celle de son bain, du noir, des voitures dans lesquelles il fait des malaises.  Il a des terreurs nocturnes, des tendances obsessionnelles, est énurétique et encoprétique.  Le père, alléguant que son fils, gaucher contrarié, a la même écriture que sa mère, craint qu'il ne devienne fou comme elle.  Abandonnique, immature, en difficultés oedipiennes graves et malgré une inhibition intellectuelle, Christophe n'a pas de problème scolaire patent.  L'inhibition levée à distance de ce milieu familial pathogène, il obtient un score de 166 aux tests.  Adulte, il devient Agent Commercial à la Caisse d'Epargne mais reste en difficultés affectives, professionnelles, matérielles et même physiques puisqu' atteint d'une affection neuromusculaire. Malgré tout, il continue de se battre et consacre ses loisirs à la pratique de la boxe !

Jean-Louis n'a pas eu de chance dès le départ lui non plus.  Sa mère ayant présenté des vomissements gravidiques, on lui administra de la Thalidomide.  L'enfant naît avec de graves malformations au niveau des pieds et des mains où les chirurgiens lui confectionnent des pinces.  La mère, très culpabilisée, se montre surprotectrice et par là-même inhibante.  Jean-Louis refuse l'école et accuse un retard d'un an. En un an de séjour, il s'autonomise et comble son retard avec un quotient de 134.  A sa sortie de l'établissement, ses parents l'inscrivent dans une école située à 50 mètres de leur domicile.  Très vite, l'enfant demande à être replacé dans un internat.  Dès son adolescence, il se passionne pour la montagne.  Sa vocation est si forte que l'idée d'attendre la fin de ses études pour réaliser son rêve lui est insupportable et qu'il envisage même le suicide.  Heureusement, il sera patient.  Il est maintenant très épanoui, fait de la haute-montagne et a vaincu, entre autres, l'Everest !

La mère de François, fille d'un administrateur colonial, est enseignante à Hanoï.  Elle épouse un officier et, très vite, François est conçu.  Alors que la mère est enceinte de trois mois, le couple regagne la France, mais l'avion qui les rapatrie s'abîme en mer.  Après plusieurs heures passées dans l'eau glaciale à se soutenir mutuellement, un bateau les repêche, mais le père succombe à une syncope sur le pont du navire qui vient de les sauver. François naît six mois plus tard.  Sa mère, en mauvais termes avec ses parents et beaux-parents, doit reprendre son travail et confier son fils, à contrecœur, à une gardienne.  Il a deux ans et elle ne le voit qu'une fois par semaine.  Ne souffrant plus d'être séparée du seul lien affectif qui lui reste, elle le reprend avec elle et le « couve » jusque dans son propre lit.  François devient énurétique et se révèle un véritable tyran domestique. Il présente des troubles importants du développement affectif, un repli narcissique face à une mère hyperprotectrice et une inhibition intellectuelle.  Cette dernière levée, son efficience rejoindra le niveau de ses potentialités, à savoir 140, et il deviendra plus tard lui-même enseignant pour enfants en difficultés.

Pour illustrer l'anorexie intellectuelle, évoquons enfin le cas de Jacqueline chez qui le symbolisme oral foisonne.  Hospitalisée de deux à six mois pour toxicose avec troubles digestifs graves, Jacqueline fera toujours l'objet de conduites rigides concernant l'alimentation de la part de parents très anxieux.  Anxieuse elle-même, mal dans sa peau, très instable en classe, l'institutrice l'attache avec une ficelle à sa chaise et, trouvant qu'elle parle trop, lui met du sparadrap sur la bouche ! On lui reproche de lire trop vite et « d'avaler » la moitié des mots.  Pas étonnant dans ces conditions que Jacqueline développe une inappétence scolaire et accuse un retard. Lors de son admission, elle présente une problématique anorexique sur tous les modes, y compris intellectuel, en réaction à une mère pathogène.  Le seul « sevrage » maternel par le biais de l'internat lui permettra de réinvestir son intellect (Q.I. de 140) et de rattraper son retard, devenant quasi boulimique envers la scolarité : à tout hasard, note son instituteur, elle apprend tout par cœur.  Plus tard, elle obtiendra un Bac C et une Licence de Chimie.

Tous les personnages et événements décrits dans ces courts-métrages ont réellement existé.  Toute ressemblance avec les surdoués que vous côtoyez à la maison, dans vos classes ou vos cabinets serait bien entendu involontaire, en tout cas fortuite, et vraisemblablement abusive.  Pas d'affolement donc...Faites attention quand même !  

SE  DÉFENDRE  OU  S'INTERDIRE  ? :

Nous avons vu que s'inhiber intellectuellement pour un « surdoué », c'est se défendre.  C'est aussi s'interdire, et si ces deux verbes peuvent paraître synonymes, ils recouvrent cependant des approches différentes.  Pour parler d'interdiction, il faut faire appel à des concepts psychanalytiques que nous laissons aux spécialistes le soin de développer, mais dont nous allons essayer de dire quelques mots en nous référant essentiellement aux travaux de FREUD et de Mélanie KLEIN.

La soif de connaissance dérive de la curiosité sexuelle infantile et la culpabilisation de cette curiosité, et par là-même de toute tentative d'investigation, va entraîner des refoulements précoces pouvant altérer définitivement toute une catégorie de processus intellectuels.

Dans l'inhibition intellectuelle, les potentialités restent présentes, mais elles sont l'objet d'une limitation fonctionnelle générée par une interdiction du Surmoi.  FREUD lui donne la valeur d'un mécanisme très général de défense visant, à l'origine, à maintenir les interdits sexuels.  Ainsi, le Moi renonce-t-il à des fonctions qui sont à sa disposition pour ne pas rentrer en conflit tant avec le Ça qu'avec le Surmoi, l'assimilation ou 1'usage des connaissances prenant la signification d'une réalisation des désirs oedipiens de rivalité et de satisfaction libidinale.  Il y a érotisation de la pensée qui est par là-même culpabilisée et inhibée.  C'est ainsi que la culpabilité et la crainte de castration dues à une sexualisation de l'apprentissage provoquent fréquemment des échecs aux examens, la tête étant souvent investie, grâce au mécanisme de déplacement, d'une signification phallique.

On peut rappeler les écrits d'ABRAHAM, signalant le lien entre avidité intellectuelle et oralité et entre réticence, rétention et analité.  L'ingestion de connaissances est aussi rapportée à la reviviscence d'un conflit oral mal dépassé rendant toute incorporation angoissante : c'est l'inhibition intellectuelle à ingérer (stade oral).  L'inhibition intellectuelle à produire (stade anal) traduit souvent l'opposition devant les exigences de l'autorité, le refus du cadeau fécal (ne dit-on pas d'ailleurs vulgairement « pondre un devoir » ?).  L'acte du don est inversé en une rétention pouvant être érotisée et revêtant le sens d'une frustration imposée à la mère.

A propos du renoncement de l'enfant surdoué à exploiter ses prodigieuses capacités, Mélanie KLEIN, par référence à la question du renoncement à la toute-puissance, situe le problème de l'inhibition intellectuelle par rapport à l'investissement narcissique, Beaucoup d'enfants se trouvent décontenancés (ne dit-on pas d'ailleurs « rester interdit » ?) de ne pas savoir lire ou écrire d'emblée, ou d'être incapables de résoudre un problème instantanément.  Comme le souligne Bernard GIBELLO, à partir d'un certain niveau un effort devient nécessaire et ces enfants, n'ayant pas appris à apprendre tant tout était facile pour eux jusque là, ignorent la nécessité et la pratique de cet effort.  Dans l'impossibilité de supporter la blessure narcissique de ce qu'ils considèrent déjà comme un échec sans avoir pu essayer de le surmonter, ils vont se réfugier dans des conduites de fuite variées.  Ainsi, la nécessité d'intégrer des données nouvelles mettant en cause le fonctionnement intellectuel habituel du sujet, qu'il s'agisse d'un enfant ou d'un adulte d'ailleurs, peut-il constituer un danger pour le narcissisme et l'estime de Soi.

On comprend ainsi nombre d'inhibitions qui s'installent à des moments très variables la première fois que des enfants doués vont se trouver confrontés à leur première difficulté intellectuelle.  Ayant pu maintenir leur fantasme de toute-puissance jusqu'à un certain stade de leur scolarité, ils se trouvent tout à coup désarmés par la nécessité de se remettre en question.  Ajoutons que lorsque le narcissisme des parents est très impliqué dans la réussite de leur enfant, ce dernier risque d'intérioriser un Idéal du Moi inaccessible le mettant en position de blessure narcissique permanente.

LE  RETOUR  DE  L'ENFANT  PRODIGE :

Nous avons tenté de comprendre les tours et détours de l'enfant prodige et pour cela essayé de savoir, par le biais d'une étude longitudinale, ce qu’étaient devenus les 145 sujets déjà évoqués et dont les séjours étaient motivés par des difficultés psychoaffectives, comportementales, éducatives, scolaires ou psychosomatiques, voire par des troubles de la personnalité.

Les sujets ayant été retrouvés et ayant accepté de participer à un protocole de recherche (près d'une centaine), âgés de 20 à 41 ans, ont rempli un questionnaire standardisé, passé des tests d'intelligence et de personnalité et ont été reçus en entretien.  L'analyse, encore partielle, des résultats, réalisée avec le concours du Professeur PAGES et de Madame VALLET, montre que ces sujets se particularisent par une vulnérabilité extrême : 65 % d'entre eux ont un passé ou un présent médico-psychologique chargé (troubles du sommeil, conduites addictives, hospitalisations répétées, dépressions, tentatives de suicide ... ). Le taux de mortalité par maladie, accident (parfois mal expliqué) ou suicide est anormalement élevé chez les hommes (2 à 3 fois supérieur à la moyenne nationale), surtout chez ceux dont le Q.I. dépasse 140.

Leur insertion sociale est difficile et souvent originale.  Les plus brillants d'entre eux ont une sensation forte de marginalité, ou du moins le sentiment d'être différents des autres.  Leur vie professionnelle présente une régression par rapport au statut professionnel global de leurs parents, et une modestie nette par rapport à ce à quoi ils auraient pu prétendre compte tenu de leurs dispositions intellectuelles.  Les professions précaires ou peu courantes sont privilégiées. Ils semblent de plus être porteurs de valeurs qui les particularisent : pas de recherche de l'argent ni de la réussite sociale en général, valorisation par contre de la solitude, du temps libre, des loisirs, du retour à la nature et évitement de la routine et des contraintes hiérarchiques.

Le taux de nuptialité observé chez eux est plus bas que dans la population française moyenne de même âge, surtout chez les femmes.  Celles-ci manifestent des difficultés aussi bien au niveau du choix d'un conjoint que pour mener à bien une vie de couple.  Le taux de fécondité est anormalement bas, 3 fois moindre que les statistiques générales ne l'indiquent.

Les sujets les plus brillants (Q.I. supérieur ou égal à 140) se distinguent nettement des autres, ce qui permet d'esquisser un profil psychologique les concernant : tendance forte au pessimisme, au négativisme, vulnérabilité particulière sur le plan médico-psychologique, extrémisation des attitudes, sentiment important de marginalisation sociale, utilisation privilégiée du paradoxe et de la métaphore dans les réponses aux questions.

LA  LETTRE  DE  MARIE :

A l'occasion de cette reprise de contact, une ancienne pensionnaire de l'établissement nous a adressé une lettre.  Avec son autorisation, j'aimerais vous en livrer un large extrait, non pour les remerciements qu'elle adresse à ceux qui l'ont aidée, mais pour l'illustration qu'elle apporte à la souffrance que peuvent vivre certains enfants surintelligents.

Marie a présenté, enfant, une inhibition intellectuelle qui aurait pu passer inaperçue puisqu'à l'âge de 7 ans son Q.I. était de 132 ; trois ans plus tard, il atteignait 175.

Cette lettre, à elle seule, aurait pu constituer l'essence de cet exposé.  Elle en reprend les thèmes essentiels avec infiniment plus de talent, c'est le cas de le dire, y ajoutant la dimension irremplaçable du vécu et de l'émotion.

« Bonjour ! J'ai reçu votre lettre cette semaine et j'ai eu peur.  Peur, parce que justement je suis à un moment où je me pose des questions quant à mon devenir et que ce n'est pas aussi simple que ça. 27 ans, pas de diplôme, dans une société en redressement judiciaire qui, vraisemblablement, ne se relèvera pas.  Et là, question : qu'est-ce que je vais faire ?

Bien sûr, je pourrais me dire : c'est ta faute, tu n'avais qu'à étudier.  Mais non, je ne peux pas.  Parce que au moment où j'étudiais, la seule question qui venait, c'était : je continue à vivre ou je quitte la galère ? Alors il va sans dire que me dire je veux être ceci ou cela, c'était impossible.  L'intelligence n'est pas seule en cause.  Il y a le milieu familial, l'école, les gens, la vie et ce moi génétique qu'il est difficile de comprendre quand on ne sait plus qu'on existe.

L'étude que vous avez entreprise est capitale pour moi j'en avais d'ailleurs parlé plusieurs fois.  Je sais qu'il y a (pour moi) derrière cela un moyen de dire regardez à côté de quoi vous êtes passés, regardez ce que vous avez fait de moi ! Mais que suis-je ? Quelqu'un qui prend la vie à bras le corps en permanence.  Quelqu'un qui jouit à pleins poumons de la profusion de splendeurs qui nous entourent.  Quelqu'un qui veut vivre debout, en harmonie avec soi-même et les autres, qui a de grandes idées sur la justice, la paix, l'esthétisme, etc. Au bout du compte, c'est pas mal.  Chaque jour qui passe me fait aller vers ce but, la quête de l'absolu j'ai un côté Chevalier de la Table Ronde.

Bien sûr, c'est pas tout rose.  Mais pour en arriver là, mesurez-vous la souffrance à la limite du physique qu'il a fallu endurer ? Le goût du sang dans la bouche, les muscles qui se tordent et ne veulent pas retrouver leur position adéquate, ce trou au ventre, l'écrasement du corps en permanence et l'esprit qui déforme à loisir toutes choses en noirceur, putréfaction, vide et Mort.  Et la peur ! Et le dégoût de soi ! Et cette pensée obsédante d'être là où on n'aurait pas dû être, là où personne ne veut que vous soyez.  Et cette tête qui ne s'arrête jamais de décortiquer, d'analyser, de scruter, de supputer et de se planter lamentablement au bout du compte.  La voilà la peur qu'a déclenchée la lettre, que la mémoire revienne, d'avoir à repenser à tout cela.  Car j'ai encore peur.  Je sais la fragilité de mon équilibre, mais il faut affronter pour dépasser.  Cela fait seize ans que j'analyse les choses, les gens et moi (surtout).  On me dit toujours : tu réfléchis trop.  Non, car je ne cherche pas à réfléchir, ça se fait tout seul.  Et puis est-ce que ça ne serait pas les autres qui ne réfléchiraient pas assez ?

Je ne cherche aucune satisfaction claironnante et personnelle dans le travail que vous menez.  La seule chose qui m'intéresse, c'est que plus jamais on ne fasse subir à un enfant ce que j'ai subi (ainsi que d'autres, c'est certain).  On ne peut pas laisser souffrir les gens comme ça et, là, on applique la non-assistance à personne en Danger.  Et pourtant, le danger existe.  Destruction de soi et la folie !  Parlons-en de cette distorsion de la réalité, et quand après des années passées à se taper la tête contre les murs, à se mordre, à se vomir, à boire, à se dégrader on s'en sort, on se dit : comment ai-je pu être comme ça ? Etait-ce bien moi ? Et là interviennent les témoins du passé.  Parce que cette expérience vous a appris qu'il est une chose fondamentale dans la façon d'appréhender autrui, c'est de lui laisser toujours une chance de devenir, d'évoluer.  Mais les yeux des autres restent rivés à ce qu'ils ont connu de vous sans vous laisser la moindre chance d'être ce que vous vivez.  C'est un peu l'histoire du fou qui se prend pour un grain de blé et qui un jour dit : je suis guéri.  Mais les poules le savent-elles ? Avec les humains, c'est autre chose.  Vous, vous savez que vous êtes autre, et eux vous voient comme ils vous ont vu, sans chercher à savoir ce que vous êtes devenu.

Il n'est nullement question pour moi de m'appesantir sur mon sort, de pleurer sur moi, de me plaindre.  Mais le mal est encore trop frais.  Je suis encore trop marquée par ces années qui ont été si dures.  C'est peut-être aussi un moyen de les faire sortir.  De toutes façons, on ne peut pas revenir en arrière.  Je ne suis pas responsable de ce qui m'est arrivé, mais je le serai si je ne fais rien pour aller au-delà.

A ce point de la réflexion, il est un élément très important que je voudrais voir éclaircir.  Toute cette souffrance est liée pour une grande part à une sensibilité exacerbée.  Mais quels rapports entretiennent l'intelligence et la sensibilité ? Ma sensibilité est tellement forte que je ne peux pas aller au cinéma tant les réactions sont violentes.  Certains livres me font le même effet.  Je ne vois pas la corrélation avec l'intelligence qui pourtant, à bien réfléchir, est, comme la sensibilité, quasi physique.  En somme, peut-on être moins sensible ?

En dehors de tout ça, je vais bien.  Mon jardin est splendide et c'est un plaisir immense pour moi de voir jour après jour apparaître puis exploser les bourgeons.  Voir les feuilles grandir, changer de couleurs, devenir plus vigoureuses.  Ça donne la paix à l'âme.  Et puis les mésanges dans le prunier, les jacinthes sauvages qui embaument.  Juste respirer l'air et tous les parfums qu'il charrie.  Et écouter Miles DAVIS qui a les parfums du vent dans sa trompette, et lire Jorge AMADO qui a une écriture odorante, tactile, sonore, juteuse, sucrée comme si les mots dans les yeux faisaient sentir le goût dans la bouche d'une mangue mûre.  C'est ça le génie, car il y a l'amour des êtres, de la terre, de la vie.  Même les mots acérés, les encoignures littéraires de Jean GENET touchent à cette perfection naturelle.

Alors oui, je vis bien.  J'irais même jusqu'à dire que je suis heureuse et que chaque jour qui passe me rend meilleure et mieux.  Qu'est-ce que ça va être dans dix ans ? Le Paradis.  J'ai la chance d'être moi, d'arriver progressivement à sentir en moi toutes les richesses et possibilités que j'ai tant refusées.  Ces possibilités m'ont donné l’opportunité de rencontrer des gens extraordinaires.  Si Dieu existe, il est grand.  Mais si, comme je suis tentée de le penser, nous sommes Dieu, alors nous sommes grands, forts et beaux.  Et la vie que je ne voulais pas, je la prends, je la vis, j'en jouis et je m'extasie.  Et je vous dis merci à tous d'avoir pendant trois ans semé en moi ce qui m'a permis de survivre à ce calvaire, là certitude que vous m'aidez, que vous ne doutiez pas de moi.  Lorsque je suis partie, j'ai tellement rêvé de revenir que c'est devenu mon jardin d'Eden.

La dernière fois que je suis venue, j'ai regardé les enfants derrière la fenêtre du hall.  Ils me voyaient et je sais qu'ils pensaient : je voudrais être à sa place.  Et ils ne pouvaient pas supposer que je voulais être à la leur.  Aujourd'hui, je veux être à la mienne parce qu'il y a des choses que je veux faire que je ne pouvais pas faire à 8 ans et puis parce que, à ce jour, je suis une jeune femme de 27 ans qui sait que le passé est passé et que seul l'avenir compte.  Et que si je ne devais avoir qu'un seul but dans la vie, ce serait à mon tour d'avoir des enfants.  Maintenant j'ai le droit parce que j'ai accepté de grandir, et que je ne veux pas d'enfants pour m'assurer d'un quelconque amour.  Non, je veux les assurer du mien, ce qui est très différent, et accomplir le cycle de la vie en la perpétuant pour que la vie continue à vivre... 

Trois ans plus tard, dans un nouveau courrier, Marie nous apprend qu'elle attend un enfant...

ÉLÉMENTS  DE  PRISE  EN  CHARGE :

]        Toutes ces considérations devraient questionner tous ceux (parents, enseignants, éducateurs, psychologues, médecins ... ) qui sont confrontés à ce type d'enfants, parfois sans le savoir, et au-delà d'eux le législateur.  De leur prise en compte à leur prise en charge, notre souci doit être de réunir les conditions d'un douage harmonique leur permettant la réalisation de leur idiosyncrasie.

]      Les enfants intellectuellement précoces présentent certaines caractéristiques et on a défini des critères plus ou moins subjectifs dont l'association peut permettre, pour un esprit averti et attentif, de les identifier :

-      apprentissage précoce et rapide de la lecture avec richesse du vocabulaire,

-      avidité pour la lecture, surtout des dictionnaires et encyclopédies,

              -      difficultés grapho -motrices fréquentes et répugnance pour l'écrit, la main ayant du

                      mal à  suivre le rythme de la programmation mentale,

-      tendance à avoir des camarades plus âgés et à aimer dialoguer avec les adultes,

-      posent beaucoup de questions, notamment sur les origines de l'Univers,

-      jugent volontiers les gens et de façon perspicace,

-      sont très sensibles aux injustices,

-      ont le sens de l'humour,

-      ont horreur de la routine,

-      aiment les jeux de stratégie compliqués,

-      préfèrent travailler seuls.

 

]        Il faut dire que ces enfants sont en général pénibles pour leur entourage ; ils n'arrêtent pas de poser des questions, le plus souvent pertinentes et parfois jugées impertinentes.  En classe, ils sont rarement interrogés parce qu'ils savent tout et qu'il faut laisser répondre les autres.  Ils apprennent plus vite ou savent déjà.  Quand ils ne savent pas et interrogent, on leur répond la plupart du temps que cela ne fait pas partie du programme et qu'ils aborderont ce sujet dans quelques années... D'où l'ennui qui s'installe parallèlement au rejet.  Progressivement, ils perdent tout plaisir à utiliser leur intelligence ou leur curiosité, ou refusent tout apprentissage.

]      NIETZSCHE disait que « l'intelligence est un cheval fou ; il faut apprendre à lui tenir les rênes, à le nourrir de bonne avoine, à le nettoyer et parfois à utiliser la cravache ».

]      L'attitude des parents, éducateurs, enseignants doit constituer un étayage au potentiel d'évolution de l'enfant sur tous les plans, et pas seulement intellectuel, et éviter les excès que sont le freinage ou la sur-stimulation.  Ces enfants sont tels des arbres qui ne demandent qu'à s'épanouir en racines puissantes et ramifications nombreuses.  Les freiner, ce serait vouloir en faire des bonsaïs en les mettant dans des pots trop petits, en taillant leurs racines et ligaturant leurs rameaux (cf. la castration), en ne les arrosant que très peu et en les sortant le moins possible.  Et vous savez la fragilité des bonsaïs ! Les sur-stimuler est aussi nocif, un trop-plein d'engrais les brûlerait précocement.  Il convient d'accompagner l'enfant dans une démarche active d'apprendre et de savoir, sans le priver du plaisir structurant de désirer et de réaliser son désir de manière différée.  Il est nécessaire de ne pas lui mentir, de lui donner ou redonner confiance en lui et en l'adulte et de l'aider dans son apprentissage de la réalité, à savoir qu'il lui faudra surmonter d'inévitables frustrations, se confronter parfois à l'impossible et être rassuré par l'humble aveu de la non-omniscience de l'adulte.

]        Dans ma pratique, enfants d'intelligence normale et enfants d'intelligence supérieure sont mélangés, en classe et en dehors des classes.  C'est une préfiguration de leur future insertion sociale et ça se passe très bien ainsi.  On observe d'ailleurs la plupart du temps une certaine solidarité des plus efficients envers les plus faibles.  Ils les « tirent vers le haut » et tout le monde y gagne à une époque où l'on réentend parler du tutorat.  Alors, classes spéciales ? Je ne sais pas.  Il faudra sûrement encore quelques années avant d'avoir une évaluation complète des quelques classes-pilotes qui ont été créées, le plus souvent hélas dans le seul secteur privé.  Elles ont le mérite d'avoir été un défi constructif qui suscitera, espérons-le, d'autres réponses pédagogiques.

]       Sans aborder plus avant ici les approches pédagogiques ou éducatives, terminons par quelques notions générales de prise en charge thérapeutique quand, toutefois, elle est nécessaire.  L'inhibition intellectuelle de l'enfant demande de la part du thérapeute une attitude active :

- il doit tout d'abord reconnaître l'inhibition, déterminer son champ d'incapacitation intellectuelle (global ou en secteurs), sa variabilité éventuelle en fonction de facteurs à déterminer et son retentissement sur le développement de l'enfant selon l'âge d'installation.

- il doit rechercher les facteurs déclenchants et les facteurs d'entretien tels que le rôle éventuellement inhibant du milieu familial et/ou scolaire.

- il doit évaluer également les bénéfices secondaires procurés par le symptôme.

- il doit enfin décider de la stratégie thérapeutique en concertation avec les partenaires environnementaux de l'enfant : simple déconditionnement du milieu familial et/ou scolaire traditionnel, psychothérapie de soutien, psychodrame, cure analytique, relaxation, thérapie familiale...

L'inhibition intellectuelle est un symptôme dont dépend l'équilibre évolutif de la personnalité et le pronostic social.  Une psychothérapie permet de replacer la fonction intellectuelle dans la globalité de la dynamique psychique, de resituer son intrication avec la vie instinctuelle.  La réadaptation scolaire sera d'autant plus facile que la prise en charge sera précoce, à un moment où le retard dans les apprentissages ne semble pas encore insurmontable et que le milieu scolaire sera informé, souple et tolérant.

CONCLUSION :

Pour résumer et pour conclure, on peut dire que, dans l'éducation aujourd'hui, le choix accordé au surdoué se résume souvent à la loi du tout ou rien : l'intellectualisation ou l'inhibition intellectuelle.  Cette dernière est bien paradoxale, d'un côté système de défense à visée anti-dépressive, de l'autre véritable processus dépressiogène.  S'inhiber, en effet, c'est développer un sentiment de frustration mettant en cause le narcissisme du sujet.  Ne pas s'inhiber, c'est se désolidariser de son environnement et développer un sentiment de culpabilité.

Alors, il faut rendre la parole à l'enfant, lui donner la possibilité d'exprimer ses difficultés, de les mettre en mots.  Plus que l'écouter, l'entendre et l'accompagner.  Le prendre tel qu'il vient et lui permettre de montrer, d'épanouir et de solidifier tout ce qu'il y a en lui, non seulement d'intelligence mais aussi d'affectivité et de possibilités physiques.  Tenter en quelque sorte de restaurer une harmonie.  Pour cela il faut que l'enfant puisse bénéficier d'un milieu, qu'il soit familial, scolaire ou institutionnel, suffisamment solide pour qu'il se sente en sécurité et suffisamment souple pour qu'il se sente libre.

Grâce à un soutien bienveillant et actif, l'enfant-albatros ne doit plus se résigner à n'être que le jouet d'un système dont il est actuellement moins l'acteur que l'otage et moins le bénéficiaire que la victime.  Et c'est à nous de décider si ce système doit être celui où il s'emmure ou celui où il se délivre.

La morale de « La légende de l'homme à la cervelle d'or » d'Alphonse DAUDET se termine ainsi : « Il y a de par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre de leur cerveau, et paient en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, les moindres choses de la vie.  C'est pour eux une douleur de chaque jour ; et puis quand ils sont las de souffrir... »

Je vous laisse sur ces points de suspension comme l'Albatros suspend son vol, et je vous remercie.