Synthèse globale de l'étude – Phases qualitative et quantitative
Introduction
La Fondation pour la Mémoire de la Shoah a pour mission de favoriser les initiatives consistant à améliorer la connaissance et la réflexion sur l'histoire de la Shoah en France et en Europe, notamment auprès des jeunes générations.
Dans cette perspective, une part importante de l'action de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah consiste à financer des voyages pédagogiques organisés par les établissements scolaires publics ou privés sur des lieux de mémoires tels que le site d'Auschwitz – Birkenau.
Dans le cadre de ces activités et afin d'alimenter la réflexion sur l'effet et le rôle de ces voyages scolaires, ainsi que leurs conditions d'organisation, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah a souhaité réaliser une étude auprès des publics concernés par ces voyages.
Les principaux objectifs de l'étude étaient d'évaluer… :
L'Institut CSA a mené cette étude en deux étapes :
Principaux enseignements
Un choc
Pour l'essentiel, le voyage n'ajoute rien, ou assez peu de choses, sur la connaissance historique de l'événement. La « valeur ajoutée » de ces voyages réside dans le choc émotionnel qu'il produisent. L'étude indique en effet très nettement que cette expérience constitue un choc pour les participants (94% des élèves disent avoir été choqués lorsqu'ils ont visité les camps d'Auschwitz et de Birkenau).
Les deux phases de l'étude montrent bien que la visite du musée, et notamment la découverte des vitrines exposant les effets personnels des victimes, constitue l'élément le plus choquant : 92% des élèves disent en effet que ce qui les a le plus marqué, ce sont les « traces » des victimes – cheveux, effets personnels, photographies…
La phase qualitative a montré que l'impact de ces « traces » revêt deux aspects :
La « gestion » de ce choc est assez différencié selon que l'école qui organise le voyage est un établissement à caractère confessionnel ou laïc.
La dimension « extra-historique » de la Shoah, la portée morale des questions que l'événement soulève, rendent les personnels des établissement laïcs – qui se tiennent traditionnellement à distance de tout enseignement moral – plus démunis que ceux des écoles religieuses pour organiser et vivre l'événement. Les établissements confessionnels ont en effet une grande capacité à mettre en scène le voyage sur le modèle du pèlerinage, dimension quasi mystique que s'interdisent les enseignants laïcs, tout en n'ayant pas de discours ou de démarche de substitution propre à leur culture d'enseignement.
Une leçon d'éducation civique
Ce choc, qui inscrit le voyage dans un processus émotionnel qui dépasse l'Histoire, suscite néanmoins des effets plus « rationnels » en aval, qui sont de l'ordre de l'éducation civique. Plus des trois-quarts des élèves disent avoir changé après le voyage, et notamment parce que, disent-ils, ils sont plus tolérants et plus attentifs aux actes de racisme et d'antisémitisme. Ils les condamnent d'ailleurs massivement : une grande majorité des élèves (89%) sont d'accord avec l'idée que, depuis le voyage, ils sont plus révoltés par les actes et les injures antisémites.
Ceci relative le phénomène de « déjudéisation » de la Shoah que nous avions identifié dans la phase qualitative : dans les entretiens réalisés avec les élèves, le mot « juif » ou l'antisémitisme apparaissent assez peu souvent spontanément. Il apparaît clairement dans la phase quantitative qu'ils font le lien entre Shoah et antisémitisme.
Des témoins de témoins
De cette prise de conscience des événements liés à la déportation et à l'extermination des Juifs est né chez les élèves le sentiment qu'il leur faut témoigner, à leur tour, de cette expérience. Si expliquer ce qu'on a vu et ressenti à Auschwitz est parfois difficile, comme l'a montré l'étude qualitative, il n'en reste pas moins que la plupart des élèves se sentent investis d'un devoir de mémoire : 97% pensent que, plus tard, ils aurons envie de transmettre de ce qu'ils ont vu et ressenti lors de ce voyage à Auschwitz. A leur retour, plus des trois-quarts ont parlé à leur entourage de ce qu'ils avaient vu. Si ce n'est pas toujours facile de transmettre, si on a parfois l'impression que cette expérience est indicible, la transmission se fait, tant bien que mal, dans la grande majorité des cas.
Les différences de perceptions selon les publics
La durée du voyage
En terme de ressenti et d'effets du voyage, il n'y a pas de différence notable entre les voyages d'une journée et les voyages plus longs. Les différences entre ces deux types de voyages se situent à la marge.
Il apparaît en effet dans les réponses de l'étude quantitative que les élèves partis pour plus d'une journée… :
Les voyages d'une journée ne constituent pas un frein à la prise de conscience de ce que fut la Shoah, ni à l'assimilation des enseignements moraux que l'on doit en tirer. En revanche, les voyages de plus d'un jour peuvent offrir une compréhension de l'histoire des Juifs d'Europe, et pas seulement de leur extermination.
La culture religieuse de la famille du répondant
La culture religieuse de l'élève est l'un des éléments structurants des attitudes et des perceptions développées à l'occasion du voyage. Les Juifs et les Musulmans sont les élèves sur lesquels ce voyage a plus d'effets, pour des raisons très différentes.
Les Musulmans sont les plus choqués par ce qu'ils ont vu : 100% d'entre eux disent avoir été choqués lors de la visite (contre 93% des autres élèves). De même ce sont eux qui, avec les Juifs, sont le plus « changés » par le voyage : 88% des Musulmans et 86% des Juifs disent avoir changé et n'être plus du tout pareils qu'avant, contre 75% des autres élèves (Chrétiens et Athées).
Comment se manifeste se changement chez les élèves musulmans ? :
La question des « incidents »
Pour évaluer les « incidents » qui peuvent se produire lors des visites d'Auschwitz et de Birkenau, nous avons demandé aux élèves s'ils avaient été témoins lors de leur voyage de comportement inappropriés ou irrespectueux de la part d'élèves de leur classe ou d'autre(s) classe(s).
Il s'avère que 36% d'entre eux ont été témoins de comportements qu'ils jugent inappropriés ou irrespectueux à savoir, surtout : des élèves qui riaient ou qui s'amusaient / faisaient des batailles de boules de neige. Ces batailles de boules de neige ont d'ailleurs eu davantage lieu lorsque le voyage durait une journée. La dimension « marathon » du voyage à la journée est apparemment davantage propice à ce genre de « dérapage ».
Mais quoi qu'il en soit, on est loin dans ce cas de figure de l'incident de Montreuil, et faire des boules de neige ou rigoler à la fin de la journée ne veut pas dire que l'on a pas, par ailleurs, été très affecté par ce que l'on a vu lors dans les camps, à moins d'exiger des élèves le plus grand recueillement, ce qui dépasse, peut-être, les exigences de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah ?
Conclusion
Les voyages pédagogiques à Auschwitz – Birkenau sont indéniablement une expérience unique que rien d'autre (cours d'histoire, films, lectures…) ne peut offrir. Ils ont sur les élèves un impact fort et durable (ceux partis il y a quelques années ont les mêmes perceptions et attitudes que ceux pour qui le voyage est encore « frais » dans leur mémoire) et il y a fort à penser que si, dans l'avenir, ils ne devaient retenir qu'une chose de l'enseignement de la Shoah, ce serait sans doute ce voyage.
Ils ont par ailleurs un impact fort, voire plus fort, sur des populations a priori plus sensibles à l'antisémitisme, à savoir les élèves de culture musulmane.
Les voyages pédagogiques à destination d'Auschwitz sont, par conséquent, essentiels dans la connaissance de la Shoah, à défaut de permettre à eux seuls la compréhension d'un tel massacre.
Histoire géographie. Académie de Toulouse.