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Elections présidentielles 2002.Quelques cartes. |
La présence d'un candidat d'extrême-droite au second tour des élections présidentielles est presque partout présentée comme un "séisme" politique. Le scénario est effectivement inédit et inattendu. La situation provoque dans la presse et dans le monde politique d'innombrables réactions et les commentaires se multiplient pour tenter d'expliquer ce phénomène politique. Les statistiques électorales sont disséquées et l'on a aussi recours dans la presse, bien plus que d'habitude, aux analyses géographiques des résultats électoraux. Ainsi, le quotidien "Libération" (http://www.liberation.fr) a publié de nombreuses cartes accompagnées de deux articles : l'un du démographe Hervé le Bras et l'autre du géographe Jacques Lévy pour tenter de comprendre "La France qui vote" de Frédéric BON et Jean Paul CHEYLAN, Hachette Pluriel, publié en 1988 ; ouvrage qui constitue une bonne base pour les analyses de géographie électorale.
Nous avions entamé cette démarche cartographique pour les scrutins précédents. Nous la poursuivons ici en présentant quelques cartes réalisées par des élèves de seconde à l'aide du logiciel Wincarto.
Pour disposer de cartes sur les élections en France depuis vingt ans, vous pouvez consulter le site du CEVIPOF (Centre d'étude de la vie politique française).
Quant aux commentaires, ils n'engagent que leur auteur.
Avec un peu plus de 4.8 millions de voix, Jean-Marie Le Pen effectue, par rapport à 1995, une progression d'environ 250 000 voix auxquelles il faut agréger, pour comptabiliser la poussée de l'extrême-droite, les quelques 670 000 suffrages de Bruno Mégret. C'est donc une progression totale de 970 000 suffrages qu'il faut souligner ou bien encore, en l'exprimant autrement, une poussée représentant un peu plus de 3 % des exprimés ou 2% environ des inscrits. Ce déplacement de voix n'est pas mince mais ce n'est en aucun cas un "raz de marée". La présence de l'extrême droite au second tour, est certes liée à cette augmentation du nombre de voix , majorée en pourcentage par l'effet d'un fort taux d'abstention. Elle n'aurait pas été possible sans l'érosion des résultats des partis représentés au pouvoir. Il s'agit donc avant tout d'un retentissant échec de la gauche et dans une moindre mesure de la droite, plutôt qu'un succès de l'extrême-droite.
La montée de celle-ci est repérable dès les élections européennes de 1984 avec, à l'époque, 11% des exprimés. Si le phénomène n'est pas nouveau, la tendance se confirme et bouleverse le paysage politique.
L'examen de la répartition géographique des suffrages de Jean-Marie Le Pen montre une progression générale des voix sur l'ensemble du territoire, mais sans grand bouleversement de la structure de base de l'implantation électorale du Front national puique l'on constate peu de changements par rapport aux grandes lignes déjà en place dès le milieu des années 80 (site du CEVIPOF et ci-dessous carte de 1993).


En fait, le Front National consolide ses anciens bastions géographiques : le midi méditerranéen (des Pyrénées Orientales aux Alpes- Marîtimes), le couloir rhodanien, l'Est, et il accentue son installation dans l'axe garonnais (Tarn et Garonne, Lot et Garonne) tout comme dans le Bassin Parisien, dont seul le coeur et les marges occidentales résistent à la poussée électorale du candidat d'extrême-droite. Frédéric Bon et Jean Paul Cheylan (ouvrage cité plus haut, p230-271) et d'autres analystes ont fourni des explications à cette répartition géographique : legs historiques ( régions de fort vote poujadiste puis Algérie française), régions comptant une forte présence d'immigrés, des difficultés économiques et souvent un taux élevé de chômage et d'actes délictueux.


Il n'est pas interdit de penser que le legs historique expliquant le vote d'extrême-droite dans ces régions a tendance à s'atténuer mais en revanche, les facteurs économiques et sociaux eux, sont toujours en place et bien actifs. Ne pas les résoudre contribue au maintien et au progrès des votes protestataires.
Et de réfléchir pour conclure, sur ce passage de l'ouvrage de Maurice AGULHON, " La République de 1932 à nos jours" (Hachette 1990, réédition 1999),dont les inquiétudes étaient largement prophétiques :
[...]
Enfin, plus encore que la dérive monarchique des institutions, il faudrait oser mentionner , la dérive anarchiste de l'esprit public. La délinquance et toutes les formes d'anomie se répandent, non seulement parce que la misère s'étend - ce que tout le monde reconnaît- mais aussi et surtout- chose moins souvent dite- parce que l'on n'ose plus parler de convenances, de sociabilité, d'honnêteté, de civisme, comme on le faisait autrefois. La peur d'être classé moraliste aboutit à un laxisme générateur de la pire immoralité, celle de la jungle. Cette question dite de "société" n'est sans doute pas si éloignée qu'on le croit de la politique.On peut sérieusement se demander en effet si l'émergence du Front national de Jean-Marie Le Pen (environ 15% des électeurs) n'est pas due pour une bonne part aux simples gens qui aspirent à restaurer l'ordre social le plus élémentaire. Les autres composantes de la dynamique d'extrême droite sont bien connues et plus souvent signalées : catholicisme intégriste, nostalgie de l'Algérie française, chauvinisme traditionnel rajeuni par l'hostilité à l'Europe, xénophobie, s'ajoutant à quelques résidus intellectuels du fascisme, tel que l'antisémitisme. Le Front national constitue une notable exception aux quelques tendances unanimistes de "la classe politique" que nous signalions plus haut.
Puisse ce tableau un peu sombre reparaître éclairci sous la plume des historiens qui auront à le retoucher demain." [...]
Le taux d'abstention très variable selon le type d'élections et le contexte électoral (appel possible à l'abstention dans certains cas) connaît cependant, depuis une trentaine d'années, une tendance à la hausse, souvent dénoncée comme une marque d'incivisme grandissant. Depuis 1974, le taux d'abstention aux élections présidentielles, plutôt bas par rapport aux autres types de scrutins (européennes par exemple) augmente cependant régulièrement, au premier, comme au second tour : 15,77 % seulement en 1974 au premier tour...et presque 28% des inscrits en 2002.
Les éléments conjoncturels évoqués pour expliquer le taux très élevé du scrutin présidentiel de 2002 (vacances scolaires, résultat du second tour attendu, beau temps...) ne sont certes pas inexacts, mais ils n'empêchent nullement l'existence et la confirmation d'une tendance de plus en plus forte à s'abstenir.

Pour ce scrutin, se dessine une nette opposition entre le bloc le plus civique et son miroir ne fréquentant guère les urnes. Au sud d'une diagonale allant de la Loire Atlantique aux Hautes- Alpes les départements de "l'intérieur" ( c.a.d exclusion des départements côtiers et de la Corse) votent beaucoup, relativement bien sûr, alors qu'au nord de cette même ligne la région parisienne et son prolongement vers le nord-est, ainsi que le département du Nord se distinguent par une abstention supérieure à 28 % des inscrits (moyenne nationale 27.86 %).
De fait, la géographie de l'abstention est plus mouvante que celle des courants politiques (voir cartes ci dessous : référendum sur le quinquennat et élections européennes analysées par ailleurs sur notre site et cartographiés sur celui du CEVIPOF ).


Cependant, certains traits de l'abstention se retrouvent dans bon nombre de scrutins : opposition entre ruraux -notamment ceux du sud-ouest- qui votent massivement et urbains moins assidus, opposition entre la France du Sud plus âgée et plus civique par tradition (sauf dans le sud-est) et les régions plus jeunes du Nord ou de l'Est, et enfin régions industrielles en crise (Lorraine et en 2002 le Nord) qui semblent "désenchantées par le politique". En dehors de ces explications, la géographie des abstentions est assez rebelle à l'analyse.
Par rapport aux élections présidentielles précédentes de 1995 (23.3% au premier tour), le parti socialiste avec Lionel Jospin perd 2.5 millions de voix soit sept points (16.12 %). L'effondrement est tout aussi net pour le parti communiste qui connaît avec 3.39 % des suffrages (8,6 % en 1995) une véritable débâcle électorale : moins d'un million de voix en 2002, contre 2.6 millions en 95. La multiplication des candidatures à gauche et le poids de l'extrême gauche expliquent pour partie cette évolution. En ce qui concerne l'ensemble de la gauche gouvernementale, dite "plurielle", la baisse est moins nette : 35.2 % en 1995 contre 32.4 % en 2002, ce qui représente une perte de 1.5 million de voix.
Comment se traduit, géographiquement, l'effondrement quantitatif des voix en faveur de Lionel Jospin ?


Le recul de Lionel Jospin est très net dans toute la partie septentrionale de la France et aussi dans le nord-ouest. En gros, le recul majeur s'effectue à l'est d'une ligne allant de Marseille à Caen : Provence-Alpes Côte d'Azur, Rhône Alpes, Alsace, Lorraine, Champagne-Ardenne, Picardie, Haute et Basse Normandie. Seuls dans cette zone, la région parisienne et quelques départements isolés comme par exemple la Nièvre, vieux fief socialiste, échappent à ce recul massif. Sur le plan économique, notons que cette ligne est, à quelque chose près, la ligne de démarcation entre la France à dominante industrielle (industries traditionnelles souvent en difficultés) et celle à dominante plutôt agricole et de services. Ajoutons que, presque partout dans cette zone du recul marqué, le parti socialiste obtenait déjà, avant le scrutin 2002, un score inférieur à sa moyenne nationale. Il s'agit donc pour lui de l'affaiblissement de pôles déjà mal assurés. La Picardie (Somme et Aisne) fait cependant exception à cette règle qui s'applique aussi au parti communiste qui connaît sa plus forte régression, là où il était déjà très affaibli (Alsace-Bourgogne et ouest intérieur, voir les cartes sur le site du CEVIPOF). Au sud de la ligne Caen-Marseille, le recul socialiste est moins fort, sauf dans l'axe garonnais, où nous avons déjà noté une nette poussée des voix d'extrême droite.
Une question s'impose alors : qui a bénéficié de la désaffection du vote socialiste dans cette zone ?
A gauche, il s'agit de Jean-Pierre Chevènement, qui y réalise presque partout des scores supérieurs à sa moyenne nationale et aussi des "Verts", qui sont là aussi très souvent surreprésentés par rapport à leur moyenne.
A droite, c'est Jean-Marie Le Pen qui y conforte des suffrages dejà élevés auparavant (voir carte ci-dessus).
En Picardie, c'est une forte poussée d'extrême gauche qu'il faut souligner (le PC y est aussi en recul) alors que globalement la croissance de cette dernière se fait plutôt en dehors des zones du recul majeur de Lionel Jospin.
Au total, seul l'électorat de Jacques Chirac ne semble pas avoir pris une grande part au recul du vote socialiste.
Ce dernier régresse surtout hors de ses bastions géographiques traditionnels. L'exception qui confirme la règle, est le Nord de la France, où le recul se réalise dans un fief du parti.
En passant de 20,81% à 19,71 %, le recul relatif des voix de Jacques Chirac est moins net que celui de Lionel Jospin. Il perd 700 000 voix par rapport à son score précédent. Il faut dire que Jacques Chirac s'est presque toujours trouvé dans des situations de forte concurrence à droite (Valéry Giscard D'Estaing en 1981, Raymond Barre en 88, Edouard Balladur en 1995). La situation de 2002 n'a donc pour lui rien d'inhabituel.
Ajoutons qu'au total, le recul de la droite parlementaire classique est impressionnant : perte de presque 3 850 000 voix par rapport aux présidentielles de 1995. Mais toutefois, stimulés en 1995 par une concurrence serrée entre leurs candidats (Jacques Chirac et Edourd Balladur et marginalement Philippe de Villiers) les électeurs de droite s'étaient bien plus mobilisés à l'évidence qu'ils ne l'on pas fait le 21 avril 2002.
Si l'on compare par rapport aux résultats des dernières législatives, le recul est alors du même ordre que celui de la gauche soit environ moins 3%.
Les grandes lignes géographiques de force et de faiblesse du vote en faveur de Jacques Chirac n'ont guère été modifiées sauf dans le sud-est où le recul est plus marqué qu'ailleurs.


Thierry COUET