
Euréka numéro 1.
Le cinéma comme document historique.
FRITZ LANG : LE PLUS GRAND CINEASTE HISTORIEN. Marc Ferro.
1922 : Docteur Mabuse.
Fritz Lang est déjà un metteur en scène connu du grand public quand il réalise un
film en 2 parties dont les titres allemands sont très explicites : Docteur Mabuse,
le joueur, journal d'une époque
, pour la première partie et Docteur Mabuse, Inferno, hommes d'une époque
, dans la deuxième partie. C'est un film muet dont l'auteur " un document d'une époque ". Le film présente une Allemagne rongée par l'inflation, l'appétit d'argent et de
plaisirs, une Allemagne en décomposition économique, sociale et morale. L' idée du
film est tirée d'un roman de Norbert Jacques, romancier luxembourgeois qui a crée
un génie du mal sévissant en Allemagne. Nous sommes dans la droite ligne de la littérature
feuilletonesque dont Fantômas ( 1911) est le prototype, et qui permet de sensibiliser
les élèves aux progrès réels de l'alphabétisation qui rendent possibles le succès
populaire de ce genre littéraire. Fritz Lang et sa scénariste, Théa von Harbou, plus tard
son épouse, s' en inspirent librement. Docteur Mabuse est une critique acerbe des
pratiques sociales de la République de Weimar. Avec des élèves, il est possible de
sélectionner quelques séquences, pour montrer les effets négatifs de la spéculation, telles
que l 'épisode de la Bourse où Mabuse provoque une crise boursière qui lui rapporte
des milliards, après avoir volé un traité de commerce. Une scène dans les salles
de jeux donne une idée de la dégradation d' une certaine élite préoccupée avant tout,
des sensations fortes procurées par les cartes et l'amour. Avec des classes de première,
on peut dégager ce qu'est l'expressionnisme : " une certaine conception du huit- clos dramatique, un recours aux éclairages et aux
décors à reflet psychologique " ( Marcel Martin ), mais aussi " un goût pour les jeux d'ombres et de lumières, la valeur significative de certains
objets, l'utilisation des reflets et des vitres " (Francis Courtade). Fritz Lang
s'est toujours défendu d'être expressionniste même si, plus tard, dans les Cahiers
du Cinéma, il écrit en 1965 : " ...J'ai été très influencé par l'expressionnisme ; on ne peut traverser une époque
sans être influencé par quelque chose ". Précisons que Mabuse n'est pas une préfiguration d' Hitler. C'est en 1932 dans
Le Testament du Docteur Mabuse que Lang fait des allusions à la montée du nazisme.
Goebbels fit d'ailleurs interdire le film, ce qui ne l'empêcha pas de proposer à
son metteur en scène la direction de la production cinématographique du Reich. Lang, dont la
mère était juive; s'enfuit pour Paris, puis Hollywood, tandis que Théa von Harbou
adhère au parti nazi.
1932 : M. Le Maudit.
Ce film est intéressant pour le professeur d'histoire a un double titre :
- Fritz Lang a voulu faire un documentaire
sur la société de son temps. " Il m'a semblé juste de me mettre au diapason actuel de la vie, de la réalité de l'époque
que nous traversons en ce moment, et de construire un film uniquement sur des rapports
de faits divers.. " ; il se donne " la mission de donner à propos d'événements réels un avertissement, un éclaircissement,
et d'avoir en définitive une action préventive " dit-il dans une interview à la presse allemande en 1931.
- C'est un film sonore
, dont la qualité montre que l'Allemagne était bien à la pointe de la technique.
L'originalité de Lang est d'avoir fait des bruits et des voix des éléments essentiels
de la tension dramatique. Il n'a pas eu recours à la musique de film quand les débuts
du parlant se traduisaient par un déferlement d'opérettes et de films musicaux. La seule
mélodie que l'on trouve dans le film et qui participe au suspense est le thème de
Peter Gynt de Grieg siffloté par M. le Maudit.
Thème : A Berlin vers 1930, un assassin inconnu tue des fillettes. Ses crimes soulèvent
l'indignation et la peur de l'opinion. La police et la pègre se lancent à sa recherche,
chacun avec des méthodes d'investigation spécifiques qui sont présentées dans la première partie du film par un montage alterné. La source est un fait divers réel,
" le vampire de Düsseldorf ".
M. Le Maudit est un document pour l'historien car au-delà du fait divers c'est toute
la société allemande qui est en accusation. Plusieurs séquences peuvent faire l'objet
d'étude , l'assassinat d'Elsie, la psychose
dans la ville, M reconnu et marqué à l'épaule, le quadrillage de la ville par la police
et les truands ...selon l'âge des élèves et l'objectif que l'on poursuit. L'étude
du générique permet de faire repérer deux attributs de l'assassin, son ombre et son
sifflement. La partie qui suit permet de reconstituer le cadre de vie quotidien des
Berlinois modestes : quartier, immeuble, cour et intérieur. Du point de vue cinématographique,
elle est construite en montage alterné dont l'effet produit sur le spectateur est facile à dégager. La deuxième partie sur la peur dans la ville présente une discontinuité
de lieux et de personnages : des rues, un café, un appartement bourgeois, intéressants
témoignages même si ce sont des décors.Les assassinats de M mettent à jour des réactions hystériques d'autodéfense, la multiplication des délations mais aussi
le goût morbide du public pour les faits divers sanglants. M perturbe toute la société,
y compris la pègre d'où la traque organisée par Schranker, chef des truands. Celui-ci utilise le vocabulaire et les arguments des orateurs nazis pour convaincre ses acolytes.
Son costume rappelle les cadres nazis ; son discours aussi, " le monstre n'a aucun droit à la vie, il doit disparaître, il doit être exterminé sans
pitié et sans égard " dit-il. L' acteur, Gustav Grûndgens, nommé plus tard directeur du plus grand théâtre
de Berlin inspira à Klaus Mann le personnage de Méphisto. Quant à M, il est joué
par Peter Lorre, de son vrai nom Ladislav Loewenstein, juif hongrois qui quitta l'Allemagne après Lang ; marqué par ce rôle, il se spécialisa à Hollywood dans les rôles
d'assassins et de maniaques ( Faucon maltais, Casablanca ) .
Ainsi, c'est la vie et l'oeuvre de Fritz Lang, mais aussi celles de ses acteurs et
collaborateurs qui s'inscrivent profondément dans l'histoire politique; sociale et
culturelle de l'Allemagne.
Marie-Christine Roques.
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