LE CINEMA COMME SYMPTOME : « LA GRANDE ILLUSION ».


Le thème de La Grande Illusion, film de Jean Renoir sorti en 1937, est le récit des aventures d’un groupe d’officiers français prisonniers durant la guerre de 1914-1918. Ce film peut être utilisé en classe de Première pour faire percevoir aux élèves l’état d’esprit d’une partie de l’opinion publique dans les années 30, mais aussi les glissements d’interprétation du film selon l’état de la société qui l’a reçu, et enfin 2 aspects de l’art de Renoir, le plan-séquence et la profondeur de champ.

En effet, ce film n’est pas un document sur la Grande Guerre, même s’il a des aspects réalistes inspirés par l’expérience de Renoir, pilote de reconnaissance en 1914-1918, par ses lectures de souvenirs d’anciens combattants, par les emprunts faits au roman, Kavalier Scharnhorst, d’un militaire Jean des Vallières, et même si des anciens combattants ont présidé au lancement du film dans plusieurs villes de province, garantissant ainsi son aspect « documentaire ». Ce qu’on peut affirmer, par contre, c’est que l’énorme succès populaire et critique lors de sa sortie témoigne de sa rencontre avec le public. Il fut reçu comme un film de gauche, humaniste et pacifiste conformément à l’objectif de Renoir, compagnon de route des communistes, qui avait réalisé la vie est à nous pour les élections législatives de 1936, adapté les Bas-Fonds de Gorki (1936), et mis en scène La Marseillaise (1937) financée par la CGT.Dans La Grande Illusion Renoir a voulu agir sur l’histoire en accompagnant le grand élan du Front Populaire et en oeuvrant pour la paix. « La leçon essentielle de ce film ( ...), c’est que malgré la guerre, malgré les fils de fer et les baïonnettes, les classes restent les classes et que c’est en fonction d’elles que s’établissent les sympathies... » écrit Georges Sadoul dans Regards en 1937. Même l’Action Française, par la plume de Lucien Rebatet, salue l’héroïsme des héros « ...Inutile ou nécessaire la guerre, le plus tragique signe de l’imperfection humaine, hausse au-dessus d’eux-mêmes ceux qui en sont dignes, un Boëldieu, un Rauffenstein, un Maréchal, un Rosenthal... ». Par contre, 10 ans après, la réception du film est tout autre ; il est interprété comme un film vichyste avant l’heure. Georges Altman dans Franc-Tireur, en 1946 critique violemment l’amitié entre de Boëldieu et Rauffenstein, 2 aristocrates que la communauté de classe rapproche, et l’amour entre Maréchal et Elsa, la fermière allemande qui le cache : « Il nous faut dire tout de suite notre révolte, notre dégoût ; on n’a pas le droit moral, quand nous sommes qu’à 2 ans de la wehrmacht, des SS et des fours crématoires, non, on n’a pas le droit d’invoquer l’art pour nous montrer madame Dita Parlo et monsieur Pierre Fresnay collaborant déjà, chacun dans leur genre, à l’amitié franco-allemande ... ». Douze ans après, Truffaut prend acte de la complexité de l’oeuvre « ...La Grande Illusion est celle qui consistait à croire que cette guerre serait la dernière (...).Il se dégage de toute l’oeuvre de Renoir un art de vivre qui est un art du regard».

Comment faire travailler les élèves sur cet « art du regard » ? En choisissant des séquences où 2 techniques caractéristiques de Renoir, le plan-séquence et la profondeur de champ, sont faciles à identifier. Renoir explique qu’il a abandonné l’usage systématique du champ /contre-champ, le montage morcelé pour introduire plus de complexité et donc plus de liberté aux spectateurs pour interpréter les images. La profondeur de champ introduit de l’ambiguïté .On peut analyser les 5 premières minutes du film construites sur le parallélisme des 2 popotes ; elles permettent de découvrir les moyens visuels et auditifs utilisés pour exposer la situation initiale, pour caractériser chacun des principaux personnages, faire une comparaison du montage et du cadrage dans les 2 scènes, et des effets ainsi produits. On peut préférer l’arrivée, dans la chambrée, au camp d’Hallbach ou celle de la préparation des costumes de scène. Il faut remarquer qu’aucun personnage central ne se détache alors, et qu’on observe une micro-société formée de personnages-types aisément identifiables, qui vont se complexifier par touches successives. Ce n’est que dans la deuxième partie que Maréchal /Gabin s’affirme comme le héro. Bien d’autres choix sont possibles, en particulier la célèbre scène de conversation entre Rauffenstein /Boëldieu plus classique de construction, ou la fuite de Maréchal et de Rosenthal à travers la campagne allemande.

En conclusion un travail qui contribue à une éducation à l’image, d’autant plus qu’il s’inscrit dans une continuité, et qui montre que, « comme tout produit culturel chaque film a une histoire » Marc Ferro.

M.C Roques.





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