L'âge industriel :

un exemple tarnais, Carmaux.

Carmaux

Le monde ouvrier au XIX ème siècle : l'exemple de Carmaux.


Le nouveau programme des classes de première consacre ses premiers chapitres au "siècle de l'industrie", il nous a paru intéressant de fournir aux collègues un exemple régional. Le département du Tarn est le plus industriel de la région Midi-Pyrénées et plusieurs de ses cités sont exemplaires du processus de la "révolution industrielle" : Mazamet avec le délainage, Castres et le textile, Graulhet et le cuir, Carmaux et le charbon pilier du démarrage industriel .

Nous reprenons ici, en les adaptant, certains de nos textes parus dans une brochure collective : "Carmaux , 1892-1992, Métamorphoses d'une cité". Les chiffres et illustrations sont extraits de Rolande TREMPE "Les mineurs de Carmaux 1848-1914", paru en 1971 aux Editions Ouvrières.

Dossier réalisé par Thierry COUET


plan de Carmaux


1760-1850 : les racines d'une cité industrielle

Au milieu du dix huitième siècle, Carmaux n'est qu'un village banal du Ségala tarnais : un millier d'habitants soit environ deux cents foyers dans quelques maisons serrées autour de l'église et d'une place, le tout au bord d'une rivière : le Cérou. Mais des mines de charbon et une verrerie font la singularité du lieu. Employant environ deux cents personnes, ces établissement sont modestes et restent discrets dans le paysage carmausin. D'ailleurs, le centre de commandement des entreprises, le château de la famille des Solages, se tient un peu à l'écart, sur la commune voisine de Blaye.

Un siècle plus tard, l'aspect de la cité n'a guère changé mais Carmaux est cependant devenu un bourg plus gros que les autres. C'est que, régulièrement, les mines et la verrerie ont augmenté leur production. Et l'effectif des ouvriers a suivi ce mouvement ascendant : cinq cents mineurs en 1850. Ces mineurs-paysans n' habitent pas toujours Carmaux mais contribuent à son essor : deux mille six cents habitants en1850. Ils sont massés dans le vieux centre, autour de l'église et de la mairie et ont vivre un commerce plus actif qu'auparavant marqué notamment par l'affluence des ruraux au marché du premier vendredi du mois.


Le rail annonce la naissance d'une fille de l'industrie : 1850-1860

Un peu partout en France, avec un peu de retard sur l'Angleterre, se multiplient les entreprises et les machines grosses consommatrices de charbon : hauts-fourneaux, forges, fours divers, briqueteries, machines à vapeur... Pour profiter de cette hausse de la demande, les propriétaires des mines de Carmaux, toujours la famille noble de Solages doivent résoudre le problème du transport du charbon. Celui-ci, par "lo camin carbonié", quitte Carmaux pour rallier dans de lourdes et lentes charrettes Albi, où là, il est embarqué sur le Tarn pour rejoindre, via La Garonne, Bordeaux ou Toulouse.

A l'imitation de Saint-Etienne ou du Creusot, il faudrait une voie ferrée pour abaisser le coût du transport. Les de Solages y avaient songé dès 1833, mais ce n'est qu'une vingtaine d'années plus tard (1854) qu'ils obtiennent la concession de la ligne Albi-Carmaux, sur laquelle le premier wagon s'engage à la fin de 1857.

Pour accéder, par le biais du rail, à ce marché plus vaste qu'elle espére conquérir, l'entreprise familiale des Solages a dû, elle aussi, effectuer une mutation fondamentale en se transformant en société anonyme. Les finances parisiennes du capitalisme industriel prennent donc le relais de la vieille noblesse terrienne et provinciale.

L'arrivée du chemin de fer à Carmaux inaugure l'ère du rail dans le département du Tarn et peut aussi être considérée comme le signe symbolique de l'entrée de la région dans une phase nouvelle de son histoire : l'industrialisation.


Les premiers effets de l'industrialisation : au nord et à l'ouest du nouveau, 1860-1875.

La ligne Albi-Carmaux, tant qu'elle est isolée ne répond qu'aux stricts besoins de la mine. Mais, en 1864, le tronçon Carmaux-Albi est relié à Toulouse. Ce raccordement au réseau extérieur offre des perspectives nouvelles que Fernand Rességuier, marchand de bouteilles et acheteur de la verrerie des de Solages, a bien comprises. Dès 1862, il abandonne les bâtiments de Blaye pour venir s'installer à l'ouest du vieux centre carmausin, là où trône la toute nouvelle gare. C'est la fondation de la verrerie Sainte-Clotilde qui dispose alors d'un atout maître : l'accès direct au rail.

Une partie des deux cent cinquante ouvriers de l'établissement suit le mouvement et les constructions de maisons se succèdent le long de deux axes que l'on baptise tout naturellement : avenue de la Gare et rue de la Verrerie.

La conjonction du rail, de l'industrie et de l'habitat ouvrier vient de produire un espace nouveau. Ni ville, ni bourg, implanté non loin du vieux centre sans y être intégré, ce quartier, rejeton de l'industrie n'est pas seul de son espèce. Au nord, de l'autre côté du Cérou, à Sainte-Cécile, c'est un autre quartier, lui aussi fils du développement industriel qui s'empare progressivement de l'espace rural.

En effet, la compagnie des Mines qui poursuit son essor a plus que doublé la production de charbon entre 1840 et 1860. Son effectif fait de même et passe de cinq cent mineurs en 1850 à mille en 1860. Pour augmenter la productivité du travail, l'entreprise incite son personnel à loger près des puits de mines. Pour cela, elle construit dès 1863, près du quartier de la Tour, au nord-ouest du village, une cité (Gourgatieu) de 91 logements. Seulement les mineurs locaux sont aussi des paysans du Ségala et habitués à leur "chez-eux", tout autant qu'à leur indépendance, ils choisissent de construire plutôt que de s'installer dans les maisonnettes de la Cité qui mettent plus de dix ans à trouver locataires. Soucieux d'indépendance, ils prennent un peu leurs distances et s'installent donc à Sainte-Cécile, pour ainsi dire au plus près de leurs racines, vers le nord, au-delà du Cérou qui les sépare du vieux centre.

La violente poussée démographique, Carmaux a plus de cinq mille habitants en 1872, ne doit pas faire illusion. Les quartiers nouveaux, surtout ceux habités par les mineurs, n'ont pas une allure urbaine. Les modestes habitations ouvrières, comme les maisonnettes de la cité, n'ont qu'un étage, elles comportent cour et jardin, occupent l'espace de manière assez lâche et parfois désordonnée ; rien n'évoque l'entassement urbain des quartiers ouvriers de Lille ou de Lyon !

De fait, Carmaux à la charnière du Second Empire et de la Troisième République n'est ville qu'en son centre, avec ses commerces qui s'alignent le long de la "route impériale" n° 88 et qui bénéficient de l'éclairage nocturne installé en dès 61. Ailleurs, dans les faubourgs (Sainte-Cécile, la Verrerie mais aussi la Croix-Haute ou la Plaine) seules l'extension spatiale et l'importance du peuplement justifient l'emploi du terme de ville. En somme, à cette date, sorte d'hybride -ni ville ni bourg-, Carmaux n'a pas encore terminé la métamorphose entamée une génération auparavant.


L'épanouissement industriel et la ville : 1875-1914

Après 1875, les deux grandes entreprises locales augmentent notablement leur capacité de production et franchissent le seuil de la grande industrie.

La verrerie

A la verrerie Sainte-Clotilde, cinq fours supplémentaires sont construits puis modernisés (four à gaz Siemens). Les effectifs employés passent de 320 personnes en 1880 à 800 personnes en 1887.

La mécanisation progressive du métier de verrier a des effets multiples :

Confrontés à toutes ces difficultés, les ouvriers-verriers font face en se regroupant, ils fondent en 1890, la chambre syndicale des verriers de Carmaux. Le syndicat devient l'interlocuteur du patron (Rességuier) et négocie avec lui sur les conditions de travail et d'embauche, comme sur les salaires. Mais, le trente juillet 1895, Marien Baudot, l'un des leaders du syndicat est licencié pour une absence liée à ces activités syndicales. Ce licenciement abusif provoque le lendemain une grève générale. L'action tourne rapidement à l'épreuve de force entre d'un côté un syndicat bien organisé et qui se sent attaqué par l'intermédiaire de l'un de ses chefs et de l'autre un patron déterminé à conduire seul l'entreprise, fort d'un important stock de bouteilles et de l'appui souterrain des autorités préfectorales. Ces dernières, après quatre mois de conflit sans amorce de solutions négociées, interviennent franchement dans la grève pour la faire cesser et l'affaire prend alors une ampleur nationale. Réussissant à embaucher des ouvriers pour redémarrer progressivement ses fours, Rességuier l'emporte sur le syndicat des verriers qui réplique cependant par la création d'une Verrerie ouvrière qui ira s'installer à Albi, après des débats houleux.

Malgré le départ de ses ouvriers les plus qualifiés, la verrerie Sainte-Clotilde de Carmaux continue son activité car la mécanisation de l'opération du soufflage (1900) rend moins vital qu'auparavant l'ancien "tour de main" et permet de former plus rapidement un personnel fraîchement embauché. Ces "nouveaux verriers", moins attachés au métier et moins solidaires ne réussirent pas à rétablir un syndicat à Sainte-Clotilde.

Les mines :

Dans les mines, après une décennie de stagnation de l'extraction (1862-1872), la production repart et malgré des crises cycliques (1884-87 ; 1891-96 ; 1901-1905) l'activité connaît, sur la longue période, une forte hausse particulièrement marquée entre 1880 (200 000 tonnes) et 1890 (500 000 tonnes).

La Compagnie, pour assurer cette nette augmentation de l'extraction, a entamé des grands travaux, dès 1873. C'est ainsi que les puits de Sainte-Barbe n°2, de la Grillatié n°2, de la Tronquié et plus tard de Sainte-Marie sont creusés et remplacent les anciennes fosses.

Dans les phases d'expansion, la Compagnie embauche et les effectifs totaux (fonds plus surface) passent, avec des soubresauts, de mille personnes en 1865 à deux mille en 1885 puis à trois mille en 1900 ; ce chiffre ne sera guère dépassé avant la guerre.

L'expansion des mines s'est accompagnée d'innovations techniques, non pas dans l'abattage du charbon qui reste largement manuel jusqu'en 1914, mais dans les travaux annexes.

Au fond, les rails facilitent la traction des wagons entièrement effectuée par des chevaux (ou des ânes) jusqu'en 1894 date à laquelle on introduit sur les grandes lignes, la traction mécanique dotée en 1903 des premières locomotives électriques.

Au jour,on agrandit et on modernise la cokerie, on installe des presses qui fabriquent des briquettes et puis enfin et surtout l'ensemble de la Houillère est progressivement électrifiée après 1890. Ainsi, pompes d'exhaure, ventilateurs d'aération des galeries, défourneuses de la cokerie, trieurs et lavoirs, moteurs divers etc... ne fonctionnent plus à la vapeur qui, légitime revanche, fait maintenant tourner la première centrale électrique de la ville construite entre 1896 et 1900 sous la conduite de Charles Pérès, Directeur des Mines.

Bref, à la fin du dix-neuvième siècle, les mines comme la verrerie sont bien loin des activités encore quasi-artisanales de 1850 !

La ville :

Il faut loger tous les nouveaux venus. La situation géographique des puits les plus récents, conjuguée à la fièvre immobilière qui règne alors à Carmaux, favorisent plutôt l'installation des mineurs à Blaye ou à Saint-Benoît. mais la croissance démographique de Carmaux, commercialement plus attractive que ses voisines, n'est pas ralentie pour autant : la barre des dix mille habitants est franchie avant la fin du siècle. L'ensemble des trois communes du bassin minier carmausin compte plus de quinze mille habitants à la veille de la première guerre mondiale, c'est trois fois plus qu'un demi-siècle auparavant.

Ces amples transformations des industries locales ont crée une classe ouvrière nombreuse. Confrontée à un travail particulièrement rude, les revendications ouvrières locales, très tôt, débordent le cadre étroit des salaires pour aborder par exemple le problème de la sécurité et de la santé. Devenus sociologiquement majoritaires, les ouvriers aspirent à appliquer sur place, les principes d'accès à l'éducation ou aux services de santé pour tous qu'ils défendent dans les programmes nationaux présentés par les syndicats et les socialistes. La campagne électorale pour les municipales de 1892 le leur permet puisque Carmaux fut alors l'une des vingt deux villes à élire une liste ouvrière.

Prenant en main les destinées municipales, avec à leur tête Jean-Baptiste Calvignac, les ouvriers carmausins se trouvaient à la tête d'une ville de presque dix mille habitants qui manquait cruellement d'écoles publiques. Certes, les municipalités antérieures, sous la pression des habitants de Sainte-Cécile avaient consenti, en 1875, à transformer les écoles ouvertes dans ce quartier par le marquis de Solages, en établissements scolaires communaux mais cette mesure était bien loin de satisfaire aux besoins. Malgré les revendications de création d'écoles publiques laïques rien ne bouge et ce n'est qu'à la mort du Directeur des écoles des Frères maristes, en 1890, que le Conseil Municipal se voit contraint par les autorités de tutelle de sortir de son inertie antérieure. L'enseignement est donc laïcisé, ce qui concrètement revient à construire des bâtiments d'écoles géographiquement moins concentré qu'antérieurement. En dix ans les principaux groupes scolaires sont en place (Sainte-Cécile, Gambetta, Victor-Hugo). De son côté le marquis de Solages maintient et développe un enseignement privé (La Croix Haute, la Tour, Courbet et Sainte-Cécile) où il incite fortement les enfants de mineurs à se rendre...

Pour le logement, l'école, mais aussi les sports, la politique et la presse et sans doute bien d'autres aspects de sa vie quotidienne la cité minière de Carmaux ne peut échapper à "l'affrontement-duel" fondamental de l'époque : d'un côté la Compagnie symbolisée par le marquis de Solages et de l'autre la classe ouvrière représentée par le syndicat ou la municipalité socialiste.

L'oeuvre urbaine municipale de la fin du siècle ne se limite pas aux constructions d'écoles. Bon nombre de rues et places existantes sont élargies (rue Raspail et Victor Hugo en 1892, rue Serpente en 1897, place de Lacrouze etc...) et d'autres sont créées. Il s'agit de la poursuite d'une oeuvre entamée antérieurement face à la poussée démographique mais les travaux sont plus systématiques et améliorent la circulation interne de la ville. La pression démographique pose aussi le problème de l'alimentation en eau. Après études, c'est le projet du barrage de Fontbonne qui est retenu puis réalisé (mars 1903 à septembre 1906).

A la veille de la première guerre mondiale, et même dès 1900, on peut considérer qu'une phase essentielle de la mise en place de l'espace urbain camausin est terminée.

Le vieux village originel n'est plus perceptible. Mais en étendant ses fonctions commerciales et artisanales le long de l'axe routier de la nationale 88 et dans une moindre mesure vers le quartier de la Gare il a contribué à structurer le Centre autour d'une croisée qui est bien encore le coeur de la cité.

Les mines et la verrerie, activités déjà présentes avec le vieux village de la fin du XVIII ème siècle sont elles aussi méconnaissables. De l'atelier, même imposant, à la grosse usine c'est un monde qu'il a fallu franchir, celui de la Révolution industrielle, moteur du développement des périphéries de l'espace carmausin. Ces faubourgs ouvriers, au départ isolés, mal reliés au vieux centre qui semble un peu les ignorer s'intègrent peu à peu. Et, en 1892 l'arrivée au pouvoir municipal, d'une liste ouvrière et socialiste, au-delà des significations sociologiques et politiques, peut aussi se lire comme l'achèvement de l'intégration de ces faubourgs et la naissance d'une unité urbaine plus réelle qu'en 1860 mais aussi plus conflictuelle.


Le monde ouvrier au XIX ème siècle : un exemple à Carmaux.

Le logement des mineurs vu par des journalistes parisiens.

“ les maisonnettes, un peu petites et dépourvues de couloir, se composent uniformément d’une grande pièce, cuisine et chambre à coucher en même temps, à laquelle attient une seconde où l’onpeut mettre un lit. Un galetas par-dessus où les enfants peuvent coucher. Derrière, une étroite courette, une étable, un cellier à charbon. “

“ Le Temps ”, 11 octobre 1892.

L’inventaire des biens d’un mineur.

“ Deux armoires à deux ouvrants : 30 Francs; une batterie de cuisine : 20 F; une pendule à caisse : 30 F; un seau en cuivre : 5 F; un chaudron en cuivre : 5 F; un lit avec sa garniture : 40 F; un autre lit avec sa garniture : 20 F; dix draps : 50 F; douze serviettes : 12 F; dix nappes : 20 F; Total : 232 F. En outre une maison avec dépendances et friches. Donation de Pierre P., mineur retraité à Labastide-Gabausse. 1896.

Note : une maison vaut en moyenne entre 2500 et 3000 Francs.

Pour compléter votre dossier Carmaux, consultez le dossier réalisé par Jacqueline Degoy au lycée de Decazeville.








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