La descente du Pic du Midi du 14 décembre 1874  



une descente par temps de neige

Pic du Midi de Bigorre, Observations météorologiques, Bagnères, Imprimerie  J. Cazenave, 1875, p. 17


A Monsieur Frossard, président de la Société Ramond

Bagnères, le 17 décembre 1874

Vous me demandez, cher président et ami, de vous faire l'histoire des dernières semaines de notre séjour au Col de Sencours. La première semaine de novembre ressemble assez à la troisième de décembre. Les notes que je rapporte n'ont pas été rédigées dans le but que vous leur assignez. Je tâcherais de vous satisfaire, si j'avais à ma disposition la plume aimable de Jules Verne et son imagination...

Dans la nuit, le thermomètre minima était descendu à - 23,8 ; à l'heure du départ, il était à - 14,2 : le baromètre Fortin à 556,3. La neige tombait verticalement ; il n'y avait pas un souffle de vent ; c'était de bon augure pour notre retraite...

Du Col de Sencours jusqu'au point appelé Cap de Sencours, notre marche fut relativement facile, malgré l'énorme quantité de neiges. La raideur des pentes laissait à Brau - qui nous ouvrait le passage avec sa poitrine, ses mains et ses genoux - la possibilité de pousser la neige. Cependant nous n'atteignîmes la Roche Fendue qu'à onze heures ; elle ne dépassait la neige que de 0,30 environ.

Voici dans quel ordre nous marchions ; Brau en avant, puis Baylac qui élargissait le passage; ensuite votre serviteur qui, malgré le travail de ses deux précurseurs, avait souvent de la neige au-dessus des hanches ; enfin, Mira fermait la marche.

Un instant de repos indispensable fut pris ; le maigre tourrin du matin était déjà loin. C'est alors que Brau conçut le projet de descendre dans le fond la vallée d'Arises, en dessous de la cabane. Du point où nous étions, nous voyons très bien, par instants, le ruisseau : il nous semblait peu encombré de neige. Ce plan adopté, nous reprenons notre marche, laissant le précipice à 50 mètres environ sur notre gauche. Malgré tous ses efforts pour ne pas approcher de ce mauvais endroit, poussé insensiblement par la pression des neiges sur sa droite, trompé par un rocher qu'il prit pour un autre, aveuglé par le chasse-neige qui nous arrivait par le Col d'Aouët, notre chef de file arrive sur le bord même de l'escarpement. Nous eûmes un instant de stupeur (bien excusable) en voyant le vide au bout de nos bâtons. Faire demi-tour sur place et remonter 50 mètres à pic, fut l'acte de nous tous, même de Mira qui parut très satisfaite, pensant que nous allions remonter à l'Hôtellerie. Cette contre-marche nous fit traverser en diagonale un couloir, par où les neiges du Cap Sencours descendaient à chaque instant. Nous avons mis une heure pour sortir de ce mauvais pas, que nous laissons bien en arrière à gauche, et par des pentes que vous connaissez, nous arrivons très fatigués au fond du vallon. La neige nouvelle, sondée au moyen de mon bâton gradué, mesurait 1,80 et 2,20 au passage du ruisseau, où nous voyons un oiseau aquatique, que les gens du pays appellent le Cingle Plongeur. Depuis cet endroit jusqu'au Pont-de-Bois, le travail devient pour notre guide Brau d'une grande difficulté et lui cause une fatigue extrême. Le terrain presque horizontal nécessitait forcément des efforts beaucoup plus considérables pour déplacer la neige, qui ne se laissait plus pousser en avant, comme sur les pentes rapides que nous venions de quitter ; de plus, elle était beaucoup plus molle.

A 3 h., nous étions au Pont-de-Bois. Il nous restait à franchir le Goulet d'Arises, qui était peu rassurant. Ce passage était méconnaissable par l'amoncellement des neiges sur son flanc gauche, si bien que Brau nous avoua qu'il ne savait plus où était le sentier. Nous étions un peu trop haut. Sur mon indication, nous descendons dix ou douze mètres, en marchant très lentement, sondant le terrain à chaque pas. Enfin, nous arrivons au point dangereux, c'est-à-dire à l'endroit où le chemin en corniche longe le précipice. Après un temps d'arrêt pour nous bien reconnaître, je distingue un petit chêne, un coudrier et un églantier ayant encore ses feuilles, qui se trouvent sur le bord même du sentier, et que je reconnais parfaitement. Je les indique à Brau, comme points de direction, en lui recommandant de faire tous ses efforts pour les conserver à sa droite, sinon, la culbute ! Nous sommes passés à 0,25 mètres de l'églantier, et je vous avoue sincèrement que j'ai eu froid dans le dos.

A 4 h. 30', nous atteignons la cabane du sieur Bure, la première en amont de Tramezaïgues. Indépendamment de la fatigue, je souffrais horriblement de crampes dans le haut des jambes. Ce n'est qu'en me faisant faire des ligatures très serrées à l'aide des courroies de mes crampons devenus inutiles, que je parvins à me remettre sur jambes.

Je voulais entrer dans cette habitation et y passer la nuit. Cédant aux observations de mes deux compagnons de voyage, sur les inconvénients d'entrer chez le voisin, soit en enfonçant la porte, soit en brisant la fenêtre, nous nous remettons en marche, nous dirigeant vers la 19e borne de la route thermale, par le chemin le plus court, mais par des pentes impossibles ! Nous l'atteignons à 8 h. 15'. Depuis ce moment jusqu'à notre arrivée à Gripp, courts mais fréquents éclairs. C'est alors que Baylac et Brau, qui marchaient les premiers et foulaient la peine nouvelle, me firent remarquer que la neige attachée à leurs chaussures et celle de la couche supérieure, émettaient une lueur phosphorescente bleue claire, et surtout à l'instant où ils remuaient la couche supérieure. - Tout danger était passé ; mais nous étions accablés par la fatigue et tiraillés par la faim : mes compagnons n'avaient rien mangé depuis le matin, moi depuis quatre jours. Nous pensions atteindre facilement Gripp en six ou huit heures ; en marchant lentement, ce même trajet peut être fait en été, en trois heures : nous en mîmes seize. Pendant cette rude journée, je ne me suis soutenu qu'en buvant dans le creux de la main de la neige sur laquelle je versais quelques gouttes d'eau de Mélisse des Carmes. Je conseille aux amis ce puissant cordial, tout en reconnaissant qu'une tranche de boeuf ou de jambon vaudrait autant, sinon mieux ?

Dans l'état de fatigue où nous étions tous, Brau surtout, qui jusque-là avait ouvert le passage avec son corps, il fallait, pour arriver à Gripp, trouver un moyen moins pénible de marcher, fut-il plus lent. Le terre-plein de la route était de 1 m. A 1,20 sous la neige. Pour en avoir moins à déplacer, nous cherchons la banquette de terre qui borde la route à droite, et sur laquelle nous ne trouvons que 0,40 ou 0,50 de neige. Alors commence pour nous une marche d'acrobates; Mira préfère nager dans la neige. Nous piquons nos bâtons à droite, à gauche, au milieu, puis nous plaçons le pied gauche ; même manoeuvre pour le pied droit. Nous n'allons pas vite, d'autant que la banquette est coupée de distance en distance, par des passages ouverts pour l'écoulement des eaux pluviales. A chaque coupure nouvelle, nous devons retrouver le bord correspondant et l'enjamber : ce qui nous vaut quelques chutes sans gravité.

A minuit, nous franchissons le grand ravin, distant de Gripp d'environ 1 kilom. Cette dernière étape n'a pas été sans difficulté : la neige accumulée sur ce point atteignait une hauteur considérable, et comme il n'y avait pas de banquettes dans le coude, il fallut marcher dans la neige jusqu'au cou.

A 1 h. Nous frappions à la porte de l'hôtellerie du sieur Brau-Nogué, à Gripp, où les soins les plus empressés nous furent prodigués. Après un rapide souper; nous nous couchâmes à 2 h. 30'. Sommeil immédiat. Et hamd Allah !

Je ne puis ni ne veux, cher président, terminer ce récit, sans vous faire connaître que, pendant cette pénible journée, non-seulement MM. Brau et Baylac ont montré la plus grande énergie et le plus grand sang-froid, mais qu'encore ils n'ont point proféré la moindre plainte ni contre la situation ni contre celui qui les y a engagés.

Ah ! si la France avait seulement 500 000 hommes trempés comme ces deux braves gens !

Tibi et corde

Gal Ch. De NANSOUTY



Pourt tout contact : SANCHEZ Jean-Christophe



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