Description des vallées du Bastan et de l'Adour

Ramond de Carbonnières,

« Observations faites dans les Pyrénées ... », Paris, Belin, MDCC.LXXXIX, 1789, VIII-452 p.


" Les deux côtés du Tourmalet sont bien partagés. Il sépare les extrêmes de la fertilité des monts, et de la perfectibilité de la vie pastorale. La vallée du Bastan, ravagée par un torrent furieux, exposée aux éboulements des pentes escarpées, entre lesquelles elle est resserrée, dévastée par les avalanches, aride et sans arbres, n'a qu'un bétail souffrant, et des pâtres grossiers ; la vallée de Campan, dès le Tourmalet, arrosée par des eaux plus calmes, environnée de montagnes accessibles, a des pentes plus douces, des surfaces plus herbeuses, d'heureux troupeaux et d'heureux bergers.

Deux vallons, dont le premier descend du Tourmalet et l'autre des montagnes de la vallée d'Aure, se perdent, au bourg de Sainte Marie, dans la vallée de Campan. Chacun de ces vallons y apporte le tribut de son torrent ; et l'Adour, formé de leurs eaux confondues, après avoir baigné les riches prairies de cette vallée, rencontrant là les plaines de la Bigorre, comme charmé des contrées qu'il abandonne, et de celles qu'il va parcourir, semble lutter, par ses longs circuits, contre la commune destinée des fleuves, lorsque, rencontrant le Gave à Bayonne, né à côté de lui, il s'engloutit avec lui dans les gouffres de l'Océan.

Je ne peindrai point cette vallée qui le voit naître, cette vallée si connue, si célébrée, si digne de l'être ; ces maisons si jolies et si propres, chacune entouré de sa prairie, accompagnée de son jardin, ombragée de sa touffe d'arbres ; les méandres de l'Adour, plus vifs qu'impétueux, impatient de ses rives, mais en respectant la verdure ; les molles inflexions du sol, ondoyant comme des vagues qui se balancent sous un vent doux et léger ; la gaieté des troupeaux, et la richesse du berger ; ces bourgs opulents formés, comme fortuitement, là où les habitations répandues dans la vallée, ont redoublé de proximité ; Bagnères, ce lieu charmant où le plaisir a ses autels à côté de ceux d 'Esculape, et veut être pour moitié dans ses miracles, séjour délicieux, placé entre les champs de la Bigorre et les prairies deCampan, comme entre la richesse et le bonheur ; ce cadre enfin, digne de la magnificence du tableau ; cette fière enceinte où la nature oppose le sauvage au champêtre ; ces cavernes,ces cascades, visitées par tout ce que la France a de plus aimable et de plus illustre, ces roches, trop verticales peut-être, dont l'aridité contraste avec la parure de ces heureuses vallées ; ce Pic du Midi suspendu sur leurs tranquilles retraites, comme l'épée du tyran sur la tête de Damoclès... menaçant boulevard qui me font trembler pour l'Elysée qu'ils renferment.

C'est à l'adoucissement de ces pentes que la vallée de Campan doit l'avantage d'être la plus délicieuse retraite de la vie pastotale. Elle fut, d'abord, un profond ravin, creusé, entre les racines du Pic du Midi et les rochers calcaires qui s'y appuyaient, par ces torrents anciens dont l'impétuosité était proportionnée à la raideur des pentes primitives, et dont la fureur était irritée par l'aspérité des formes qu'avaient ébauchées le vieux Océan ; mais les débris des sommets qui la dominaient sont venus rehausser le fond de ses précipices ; les eaux ont tendu, sans cesse, à égaliser le sol qu'elles parcouraient ; les éboulements se sont étendus ; le repos a succédé à de longues convulsions ; et la végétation a couvert ces amas de ruines, désormais propres à la recevoir.

La vallée de Campan est donc une apparition anticipée du monde futur. Elle présente cet état de calme, si bien annoncé et si bien décrit par ce physicien-philosophe (M. De Luc), digne de prévoir tout ce que l'humanité peut attendre de la perfectibilité de la terre. Telles seront toutes les vallées des Pyrénées et des Alpes, du Caucase, de l'Atlas et des Andes, quand les forces qui tendent à produire, seront en équilibre avec celles qui tendent à détruire ; quand les sommets auront cessé de descendre vers les bases, et les bases de s'élever vers les sommets ; quand le spentes auront ce degré d'inclinaison, où il n'y a plus d'éboulement possible ; quand l'active végétation, si prompte à s'emparer des surfaces qui jouissent d'un moment de rpos, si souvent repoussée du flanc des montagnes par les dernières agitations de ces géants expirant, s'asseoira en paix sur leurs cadavres.

Mais si la vallée de Campan n'en était pas encore à cet état de calme permanent ! si des révolutions la menaçaient encore ! ... que de hauteurs je vois autour d'elle, qui ont à rabaisser leur orgueil au niveau des collines ! Là, c'est le Pic d'Espade, suspendu sur les sources de sa rivière ; ici, le marbre caverneux qui renferme ses grottes ; plus loin, mais plus haut, ce Pic du Midi qui n'en est pas encore assez loin au grè de mes craintes, puisqu'entre lui et ces heureux vallons, je ne vois que des pentes prêtes à y rouler ses ruines... Les changements de forme sont lents aujourd'hui ; mais s'ils devenaient subits,...quel bouleversemsnt, et que débris ! Alors et pour longtemps, plus de prés et plus de bergers ; plus ces cabanes si élégantes et si paisibles... Des rocs amoncelés ; des eaux furieuses ; quelques gazons isolés, broutés par la brebis et la chèvre : voilà ce que notre postérité verrait dans la vallée de Campan ; et le souvenir de cette seconde Arcadie, devenue le domaine de la fiction, revêtirait, peut-être, les couleurs fantastiques de la première" .


Ramond de Carbonnières,« Observations faites dans les Pyrénées ... », Paris, Belin, MDCC.LXXXIX, 1789, VIII-452 p.





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