« Sur l'état de la végétation au sommet du Pic du Midi de Bagnères : Observations météorologiques », Mémoires de l'Académie des Sciences, 2e série, VI, 112-116
"Dans ces observations, la première chose que je ferai remarquer est la prédominance des vents méridionaux. Ils soufflent habituellement à la cime du Pic, tandis que des vents différents et souvent opposés règnent où s'est élevé l'air échauffé entre l'équateur et nous, formant une couche qui s'écoule vers les contrées polaires et va en s'abaissant à mesure qu'elle perd de sa température. Mais nous sommes encore au-dessous et dans une région intermédiaire, livrée aux combats de vents d'origines diverse. Ceux-ci atteignent, contrarient, fléchissent les couches inférieures du courant méridional, et cependant réussissent rarement à en suspendre la marche ; mais ils l'égarent : le courant cède en se détournant, revient sans cesse et plonge sur nous, tantôt comme un hâle doux et tiède qui descend peu-à-peu des hauteurs de l'atmosphère sur nos sommets, et des sommets sur les vallées ; tantôt en impétueuses rafales que l'on entend bruire dans les airs longtemps avant qu'elles ne fondent sur les plaines. Une fois établi, le vent souffle ordinairement du sud-ouest, plus rarement du sud-est, souvent des points intermédiaires, toujours dans une direction différente de celle où nous frapperaient les couches supérieures du même courant, abandonnées à leur mouvement propre combiné avec la rotation de la terre ; mais toujours le même, quel que soit le point d'où il nous arrive, la diversité des directions n'apporte aucun changement aux propriétés physiques qui le caractérisent.
L'air refroidi dans les contrées septentrionales, nous revient au contraire par le bas, à travers les obstacles multipliés que la configuration des terrains lui oppose, modifié par l'effet d'une foule d'actions et de réactions nées du contact de la terre, fléchi enfin ou entraîné par les vents qu' engendrent sur divers points du globe, la raréfaction ou la condensation des atmosphère locales.
Cependant, et malgré ces déviations et ces mélanges, rien de plus évident que l'existence et la superposition des deux courants principaux. Y a-t-il des nuages, chacun a les siens, les formes, les porte; les entraîne à sa manière. Ceux du courant septentrional rasent la terre, ou demeurent suspendus à des hauteurs médiocres. Nous les voyons, du Pic, occuper une zone ordinairement comprise entre mille et deux mille mètres au-dessus du niveau de la plaine. Les nuages du courant méridional, au contraire, se soutiennent à une élévation qui excède habituellement celle de nos cimes, et planent souvent à quatre ou cinq mille mètres au-dessus.
Envisagées de la plaine, les distances disparaissent ; les deux couches de nuages se confondent ; et à moins que l'opposition de leur marche n'avertisse l'oeil de l'observateur, on ne distingue plus entre eux ceux de diverse origine, si ce n'est à cette physionomie qu'ils tiennent de la région où ils ont pris naissance, et dont est aussi aisé à reconnaître que difficile à décrire. Sur nos ommets tout se débrouille et reprend sa place ; les deux couches se séparent : nous sommes au point de partage, témoins des accidents qui signalent leur rencontre, et placés précisément sur l'un des obstacles dont l'interposition donne à ces accidents une forme particulière.
Deux barrières, en effet, s'opposent ici au libre passage des vents. Du côté du nord, c'est le Pic du Midi et la chaînon qu'il domine ; au sud, c'est le Mont-Perdu et les longues cr^tes du Marboré. Dans la lutte des deux courants, chacune de ces deux barrières signale sa résistance par quelques phénomène digne d'attention.
Les nuages formés dans le bassin de la Méditerranée ou sur le sol de l'Espagne, viennet-ils atteindre les Pyrénes, on les voit durant plusieurs jours, attachés aux cimes méridionales, s'y amonceler de plus en plus, et ne pouvoir les frnachir. Transportons-nous sur la barrière où ils demeurent arrêtés : le soleil nous accompagne jusqu'au tranchant de la crête ; là, nous trouvons l'orage battant avec furie le revers des montagnes. La crête est exactement sa ligne de partage ; et la masse de nuages s'élevant au-dessus à perte de vue, est invariablement maintenue sur le prolongement vertical de cette limite par la direction ascendante que prend le vent impétueux qui heurte les pentes. Mais peu-à-peu l'amas s'accroît, et le moment de la surcharge arrive. On croirait que ces nuages vont s'écouler par le haut, car il n'y a là aucun obstacle visible ; point du tout : c'est par le bas qu'ils se mettront en marche ; ils s'emparent d'abord de tous les défilés, de tous les créneaux de la crête, parce que l'étranglement y redouble la vitesse du vent, et franchissent le détroit par pelotons, saluant à la fois d'une double détonations les eux parois de la brèche qui leur a livré passage.
La barrière une fois forcée, l'intervalle de sept à huit lieues qui sépare le Marboré de la chaîne septentrionale, est bientôt envahi. Celle-ci n'oppose qu'une faible résistance ; le Pic du Midi est foudroyé en passant, et l'orage s'étend sur la plaine...
Le Pic oppose peu d'obstacles aux vents méridionaux, parce qu'ils le prennent par ses cimes : il résiste long-temps à l'invasion des vents septentrionaux, parce qu'ils l'attaquent par ses bases. Rien de plus ordinaire que de voir du sommet la plaine chargée de nuages, et ces nuages remonter le long de ses pentes avec le vent qui les entraîne [...]
Je dois à une circonstance pareille d'avoir été témoin de l'un des plus rares phénomènes que m'ait offert l'atmosphère des hautes régions
Je montai au Pic, le 8 août 1792, avec un ciel pur et le plus beau soleil. Arrivé à la cime, à trois heures et demie après midi, je trouvai non seulement la plaine entièrement couverte de nuages, mais ces nuages pressés contre l'escarpement septentrional de la montagne, se dressaient perpendiculairement sur ma tête à une hauteur que je n'estime pas moindre de cent cinquante mètres. La distance était facile à mesurer : trente pas, au plus. Sur cet immense rideau, dont la surface était parfaitement plane, se projetait mon ombre, celles des trois personnes qui m'accompagnaient, et l'ombre du tronçon de sommet au haut duquel nous étions placés, le tout environné d'un iris dont le diamètre m'a paru de quarante degrés au moins, et à peu près égal à celui des halos que nous voyons autour de la lune. La continuité de cette vaste circonférence n'éprouvait d'autre interruption que celle d'un arc de quelques degrés, intercepté par l'image de notre piédestal Les couleurs de l'iris étaient d'une vivacité admirable, et nos ombres d'une telle netteté qu'un miroir n'en aurait pas plus fidèlement représenté les contours. Nous contemplâmes ce tableau l'espace de trois quarts d'heure, sans qu'il éprouvât la plus légère altération. Sur ce rocher, sous le ciel, à la vue magique de ce spectacle, on eût cru assister vivant à son apothéose...».
« Sur l'état de la végétation au sommet du Pic du Midi de Bagnères : Observations météorologiques », Mémoires de l'Académie des Sciences, 2e série, VI, 112-116
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