Les "rendez-vous" de l’Histoire.
BLOIS : 12,13,14 Octobre 2001


Avertissement préliminaire

Il n'est pas possible de présenter tous " ses rendez-vous de l'Histoire" qui comprenaient neuf conférences et douze débats ainsi que de nombreux ateliers consacrés (en majeure partie) cette année aux rapports entre l'homme et l'environnement au cours de l'Histoire. Il s'agit donc ici de résumés subjectifs et incomplets qui ne peuvent donner qu'un vague aperçu de l'ensemble des idées débattues lors des communications de cette quatrième édition du festival de l'histoire présidée par Edgar Morin qui dressa en une conférence inaugurale un vaste panorama de la présence de l'homme sur la planète.


L’homme et l’environnement : quelle histoire ?

Secteur longtemps laissé aux géographes et aux sciences de la nature, l'environnement est depuis peu exploré par les historiens. Emmanuel Leroy-Ladurie fut l'un des premiers à s'intéresser à ce domaine, notamment par ses études sur le climat. Progressivement, d'autres historiens empruntèrent le même chemin pour élaborer des histoires des forêts, des animaux, des paysages, (les littoraux ou les montagnes notamment) qui toutes contribuent à l'élaboration de l'histoire de l'environnement qui reste cependant, à nos yeux encore largement en friches.

Qu'est-ce que l'histoire de l'environnement ? Conférence animée par Robert Delort

Environnement : mot d'origine anglaise né au milieu du dix-neuvième siècle et qui désigne tout ce qui entoure les êtres vivants mais en priorité les animaux. La centration sur l'homme se fait seulement un siècle plus tard. En France, la notion d'environnement reçoit sa consécration institutionnelle en 1971 par la création d'un ministère de l'Environnement. Bien sûr, l'absence antérieure du mot ne signifie nullement que l'homme ne se préoccupait pas de son milieu avant le XIX ème siècle, les textes de l'antiquité en font foi.

Soulignons que l'histoire de l'environnement pose à l'historien un problème de cadre chronologique,car dans ce domaine, le temps n'est pas à l'échelle humaine et est irréversible ; les catégories habituelles de l'historien (Antiquité, Moyen-Age etc..) du découpage du temps historique ne sont donc pas opérantes.

L'étude des interactions des sociétés du passé avec les différents milieux dans lesquels l'homme s'est installé est l'objet central de l'histoire de l'environnement. La perception de l'environnement par ces sociétés est un deuxième axe fondamental.

Les questions actuelles d'environnement sont étroitement liées aux développements des techniques et des sciences. Elles se posent donc de manière différente par rapport à celles du passé. Le travail de l'historien est de retracer les évolutions antérieures. La jeunesse de cette spécialité et les difficultés techniques (par rapport aux sources notamment) qu'elle peuvent engendrer expliquent la relative faiblesse de l'apport historique à la science de l'environnement.

Quelques exemples de la contribution historique à l'étude de l'environnement.

Les historiens ont rassemblé des documents pour l'étude de l'histoire du climat et des séismes : textes, gravures. Leur apport dans ces domaines est une contribution aux études scientifiques qui n'ont pas de données chiffrées antérieures au XX ème siècle. En effet, en dehors de la période contemporaine, faute d'instruments de mesure fiables, les données chiffrées manquent (le thermomètre par exemple ne date que du XVIIè et le sismographe ne date que de 1900).

Si l'apport historique n'est pas utile directement, ni aux mesures scientifiques actuelles ni à l'étude physique des milieux, il se révèle cependant fondamental car il pose la question essentielle de l'aménagement par l'homme de son milieu.

Par exemple, le système pastoral de la "Mesta", mis en place dès le XIVème siècle, a tracé en Espagne un réseau de déplacement des troupeaux qui a dégradé la montagne. Seule l'étude historique du phénomène et non pas un quelconque déterminisme géographique explique les paysages actuels du centre de l'Espagne. Le même phénomène est perceptible en France, sur le causse Méjean, où s'opposent parties boisées et parties nues. Historiquement l'ensemble du causse fut boisé et le milieu naturel originel était sans doute partout identique. Le causse "nu" est lié à l'exploitation intensive des céréales sur les grands domaines, (au dix-neuvième siècle) ; sur les exploitations de plus petite taille, le déboisement fut moindre. Le déterminisme physique (sécheresse des zones calcaires) là encore, n'a qu'un rôle annexe par rapport au rôle de l'homme (poids des structures foncières) .

Notons aussi que les études historiques peuvent être comme une sorte de "laboratoire d'expériences passées" qui seules peuvent permettre la comparaison avec les situations actuelles afin d'aider les aménageurs qui doivent les gérer.

L'écologie scientifique domine les études environnementales, mais comme leur approche méthodique systémique néglige le facteur temps, les historiens ont un rôle à jouer. Certes, leurs outils chronologiques habituels sont peu adaptés face au temps très long et leurs méthodes d'étude des documents aux sources archéologiques non "classiques" comme les pollens, mais ces obstacles ne doivent pas bloquer leur investissement dans ce secteur..

La ville et l'environnement de la révolution industrielle à la révolution automobile Conférence animée par Jean-LouisRobert

La thématique des nuisances urbaines est antérieure à l'industrialisation, de même celle de la désindustrialisation qui n'est pas aussi récente que l'on pourrait le croire. Cependant, c'est bien le développement des "villes usines" qui a posé plus nettement qu'auparavant les questions d'environnement et imposé un nouveau modèle de ville où l'habitat ouvrier s'installe près des usines. Pour mémoire, c'est en 1806 que l'on rencontre le premier décret qui s'occupe de classer les usines à nuisances (à Paris seulement) mais en réalité, l'État n'interviendra guère réellement qu'un siècle plus tard.

La conquête de la ville par l'automobile est source de pollution visuelle et de bouleversements urbains profonds. On est passé de 2000 automobiles à Paris en 1900 à 4 millions aujourd'hui. Deux grands phénomènes sont à souligner : l'exclusion progressive du piéton (1907, giratoire à l'Etoile première exclusion du piéton accentuée ensuite par la création d'un passage souterrain en 1950) ; l'emprise spatiale sur la rue par le stationnement ( Paris 1937 : première autorisation de stationnement sur les trottoirs, généralisée en 1966).

La voiture, selon les moments valorise ou dévalorise certains espaces urbains : les Halles de Paris, jusqu'à la construction de Rungis étaient surtout le centre de vastes embouteillages, leur disparition (ou plutôt leur report ailleurs...) a permis une revalorisation du quartier .La voiture a également permis une réutilisation des berges de la Seine laissées de côté auparavant. A ces débuts et pendant assez longtemps, l'automobile ne fut pas prise comme un élément de dégradation de l'environnement urbain : ni bruit ni pollution ne sont véritablement pris en compte comme nuisances avant les années 70. En revanche, très tôt au XIX ème (sous Charles X) des critères environnementaux (eau, air, lumière, espace) en liaison avec des critères sociaux ont été utilisés par les pouvoirs publics pour les études urbaines (il est vrai sans application pratique réelle)

Les modèles urbains donnent à la nature une place variable mais toujours présente. Celui du "square londonien" à destination des classes favorisées oppose ainsi à la place, réceptacle de la nature et source de liberté, la rue source de violence. Quant aux utopies urbaines socialistes, elles passent par une apologie de la nature qui a par exemple comme application l'idée de jardins ouvriers "purificateurs ". Comment donner à tous, air, soleil, espace ? Ajoutons que paradoxalement, ce souci de départ toujours présent un siècle plus tard, aboutira à la création des "" grands ensembles"...

La généralisation de l'urbanisation impose progressivement un peu partout dans le monde développé le modèle urbain américain, pourtant contesté parce qu'il met en danger les vieux centres à l'européenne. Fondé sur l'extension des banlieues périurbaines il est intimement lié à l'usage de l'automobile à "l'américaine" (deux véhicules par couple..). C'est, en Europe, un aspect de la crise urbaine dont la thématique n'est pas récente non plus (plus d'un siècle). Mais, en revanche, le changement d'échelle avec le gigantisme tout comme l'émergence des cités des pays en voie de développement donnent sans doute à celle-ci de nouveaux traits.

L'invention de la haute montagne : Conférence de Philippe Joutard

Philippe Joutard, amoureux du mont Blanc (et des Cévennes) a retracé l'apparition des hautes montagnes dans le domaine pictural, habituellement plutôt investi par les historiens de l'art .Jean Van Eyck, aux alentours de 1433 est le premier à intégrer un décor montagneux, en arrière plan de son sujet principal (la Vierge du chancelier Rolin;). Il est suivi plus tard par d'autres grands peintres (Bellini, Breughel, Dürer etc..) et Léonard de Vinci est lui le premier à théoriser (perspective) cette utilisation particulière du décor montagneux. Pourquoi cette apparition à la Renaissance ? Bien sûr, le décor montagneux par ses possibilités de travail sur la profondeur de champ est techniquement bien adapté à la perspective alors en plein développement mais cette cette facilité n'explique pas tout. Jusque là considérée uniquement comme hostile, la haute montagne semble bien changer de statut à cette période de mutation culturelle. La nouvelle vision que l'on perçoit aussi au même moment en littérature (Pétrarque, description du Ventoux) connaîtra un siècle et demi plus tard d'autres développement avec les débuts de l'alpinisme (de Saussure). L'image contemporaine que l'on peut avoir de la haute montagne est donc le fruit d'une élaboration complexe entamée il y a plus de cinq siècles. Philippe Joutard en en retraçant les étapes contribue, comme Alain Corbin pour le littoral à l'élaboration toujours plus fine d'une histoire du paysage européen. (voir bibliographie)

Les catastrophes naturelles dans l'histoire : Débat animée par Bernard Vincent et de Pompéi à la rumeur de la Somme. Les catastrophes naturelles sont-elles solubles dans la politique ? Débat organisé par l'Histoire et animé par Jean Michel Gaillard

L'existence de deux débats fort proches montre l'importance de la catastrophe naturelle dans l'histoire de l'homme. Les inondations, les séismes, les tempêtes et les éruptions volcaniques de l'Antiquité à nos jours sont des permanences du milieu naturel qui provoquent des catastrophes que l'on peut toutes caractériser par des traits communs de brutalité, de soudaineté et d'extériorité (elle n'est pas le fait de l'homme comme par exemple la récente catastrophe technique qui vient d'affecter Toulouse). L'ampleur des destructions matérielles et humaines sont également des constantes de ces catastrophes et participent à leur définition même. Notons qu'en France, le législateur lui, les a définies en 1982 par leur caractère destructif exceptionnel et sortant donc du cadre habituel de l' indemnisation par les assurances.

En dehors de ces traits "naturels" communs, les catastrophes provoquent aussi des réactions humaines qui à travers l'histoire montrent une permanence de comportements assez remarquable. Une des premières réactions aux catastrophes, juste après les secours, est la recherche d' explications pour ces événements inattendus. La religion est sollicitée : gestes de colère des dieux dans l'Antiquité ou punition divine au Moyen-Age et à l'époque moderne sont invoqués à la fois pour maîtriser l'inexplicable et trouver des responsables. Cette attitude n'exclut nullement d'autres types d'explications. Ainsi une recherche plus technique des causalités et s'accompagnant de propositions de mesures pratiques de prévention ne sont pas exclues. On peut citer par exemples les jésuites d'Amérique latine qui font des propositions de déménagement de ville vers des zones jugées moins sismiques car sans grottes susceptibles de faire vibrer l'air souterrain, pour eux, provocateur des séismes. Inversement, l'époque contemporaine qui privilégie les explications de type scientifique en écartant le religieux du champ de ses explications, n'est pas exempte de réactions où la passion l'emporte sur la raison. Dans ces situations de crise, où les coupables sont par essence insaisissables, l'irrationnel surgit encore volontiers notamment pour partir à la recherche de "boucs émissaires". Ainsi, lors des grandes crues de la Seine en 1910, la presse antisémite (Libre Parole de Drumont ou l'Action Française) suggéra que les déboisements en amont de Paris n'étaient pas étrangers aux crues et qu'ils avaient été réalisés par des entrepreneurs...juifs. En l'an de grâce 2000, l'on vit les eaux de la Seine se déverser dans le bassin de la Somme... ce n'était qu'une rumeur mais l'empereur romain Néron, lui , fut bien accusé d'avoir incendié Rome...
Les comportements d'entraide face aux résultats dramatiques des catastrophes naturelles traversent également le temps : la destruction du port de Rhodes (227 av. JC) par un séisme provoque (description de Polybe) une véritable "aide internationale", venue de tout le bassin méditerranéen. L'intervention de l'État pour les secours, comme pour la mise en place de politiques de prévention, n'est pas l'apanage de "l'Etat-Providence" contemporain. Ainsi, lors de l'incendie de Rome (celui de Néron...) l'empereur fait construire des baraquements pour accueillir les sans-logis et approvisionne la population en procédant à des réquisitions de vivres à l'extérieur. Puis, dans le domaine de la prévention, des règlements d'urbanisme sont édictés (élargissement des rues par exemple) pour limiter le ravage des incendies, mais ces mesures préventives bien sûr ne seront pas suivies d'effets dans la réalité... Si, fondamentalement, l'État de l'époque contemporaine n'agit guère différemment, l'ampleur de ses moyens techniques d'intervention peut faire croire parfois que l'on peut prévenir efficacement les catastrophes naturelles. Mais, dans ce domaine, les caractéristiques d'imprévisibilité temporelle des séismes et éruptions volcaniques (tempêtes dans une moindre mesure) rendent aléatoires les politiques de prévention. Contre l'eau (crues et inondations mais aussi lutte contre la mer), l'homme semble avoir accumulé dans certains cas une "culture du risque" un peu plus efficace(cas de la Hollande).

De la peste au sida, le cheminement des épidémies : Conférence animée par François Olivier Touati

Le cimetière St-Saturnin de Blois est un rappel de l' épidémie de 1348 dont l'ampleur en fait un acteur majeur de l'époque. D'ailleurs, le Moyen-Age est marqué par cette image d'un cortège d'épidémies. Mais l'Antiquité n'en fut pas exempte (430 peste d'Athènes décrite par Thucydide) pas plus que l'époque moderne ou contemporaine avec les épidémies de la tuberculose ou du sida (le retour des épidémies?). Pourtant, des journalistes, dès la fin du XIX ème siècle avaient prédit la maîtrise des épidémies sur la foi des travaux de Pasteur ( lui prévoyait d'autres "fléaux"). Cependant la disparition des épidémies traditionnelles de l'époque moderne (peste choléra surtout) est un facteur essentiel de l'augmentation de l'espérance de vie à la fin du XIX ème, même si la dernière peste, en 1720 à Marseille, ne signe pas la fin des épidémies dramatiques puisque la variole continue ses ravages jusque tard dans le cours du XIXème siècle (France, 1871).

Une même maladie peut , au cours de l'histoire, être perçue de manière très différente. Ainsi, la tuberculose qui ne fut véritablement considérée comme un fléau qu'au XX ème siècle alors que ses ravages existaient aussi auparavant . Mais avant les hygiénistes, le milieu social (logement malsain) et naturel (montagnes et littoraux sains) n'étaient pas partie prenante ni dans les causes ni dans les mesures de lutte contre les épidémies. Quarantaines, cordons sanitaires (très stricts), contrôles des migrations, suivi des décès constituaient, avant les découvertes pasteuriennes, l'essentiel de la panoplie de défense contre les épidémies. Il faut noter que les stratégies actuelles, après avoir fait confiance à la seule science (vaccination), réintègrent t somme toute réhabilitent ces procédures de contrôle de la propagation des épidémies.

Des forêts et des hommes : Conférence animée par Jean Guarrigues

Actuellement, selon les états européens, la forêt couvre entre 8 et 70 % du territoire . La France avec 25 % du sien est en situation moyenne et cherche, comme ailleurs en Europe, à protéger ses forêts après une longue période de déforestation qui culmine au XIX ème siècle. Inversement, dans les pays du Tiers-monde, la forêt est en forte réduction (forêt nourricière et source de revenus à l'exportation).

C'est le chêne qui domine les arbres de la forêt française jusqu'au XIX siècle. Ses potentialités d'utilisations ( glands, tan, bois) lui ont permis de conserver ce rôle malgré des modalités d'utilisation de la forêt fort différents selon les époques historiques. Celle-ci fut d'abord "forêt claire"par la grande importance des sous-bois (l'herbe et les glands sont utilisés). En effet, jusqu'au XIV ème siècle, c'est la fonction nourricière qui prédomine dans une économie agricole où l'élevage est contraint d'investir la forêt face à la nécessaire extension des cultures extensives (jachères). Puis le bois devient instrument énergétique et là encore celui du chêne est le meilleur fournisseur de charbon de bois. Quand, au XIX ème siècle, l'on recherche le bois, cette fois pour les poteaux de l'industrie, le sapin concurrence alors le chêne qui perd un peu de sa suprématie dans la forêt française. La forêt contemporaine, elle, tout en conservant les usages industriels devient aussi espace de loisirs (antérieurement, l'usage de la chasse seigneuriale, réservé à une minorité était un peu différent).
Quant au châtaignier, deuxième arbre emblématique de la forêt française, on le rencontre du bassin méditerranéen jusqu'au Finistère. Prenant la France en écharpe du nord-ouest au sud-est, c'est en quelque sorte l'arbre fédérateur entre le chêne répandu partout et l'olivier du sud. Le plus vieux exemplaire encore en vie, semble être breton (800 à 900 ans à Kercéor).

Très tôt les pouvoirs publics cherchèrent à contrôler la forêt. Le code Colbert (1669) est précédé de nombreuses mesures notamment celles du code de 1573 où le principe de la réserve (pour le bois d'oeuvre) est pour la première fois imposé (un tiers de réserve, ce qui était fort ambitieux...). Il ne fut appliqué que cinquante à cent trente ans plus tard selon les régions. Le code forestier de 1827 reprend les principales dispositions du code Colbert, bel exemple de longévité législative... Les cartes réalisées à l'occasion de l'arpentage nécessaire à l'application du code Colbert sont une des sources majeures des historiens pour l'étude la forêt d'Ancien Régime.

L'historien face à l'histoire du climat Conférence de Emmanuel Leroy-Ladurie

En 1967, "l'histoire du climat depuis l'an mil", l'ouvrage d'Emmanuel Leroy-Ladurie est précurseur (avec approche scientiste de l'histoire qui n'a pas quittée l'auteur). A partir des dates du ban des vendanges, qui donnent une assez bonne idée de la chaleur de l'été (un degré en moins c'est quinze jours de retard) il a établi une chronologie qui met en valeur l'existence de ce que l'on appelle le "petit âge glaciaire". Les chroniques confirment cette chronologie par leurs descriptions des calamités (famines, inondations) accompagnant les désordres météorologiques. Les poussées glaciaires dans les Alpes (fin du XVI et début XVII ème et recul après 1850) sont un autre élément de l'étude de ce petit âge glaciaire. Les premières mesures météorologiques ont lieu au XVIIème siècle, on connaît donc mieux les évolutions climatiques à partir de cette période.
Les crises de subsistance déterminées par les cycles climatiques sont un véritable modèle valable pour l'Europe comme pour le Japon. Seule l'Angleterre dotée d'un système social et agricole plus moderne échappe à ces crises de subsistance qui peuvent dans les cas extrêmes (1693 par exemple) provoquer de véritables désastres démographiques (l'équivalent de quatre millions de morts pour la France d'aujourd'hui).L'hiver 1709 certes, fut le plus froid de toute la période (olivier, céréales semées et vignes détruites) mais ses conséquences démographiques furent cependant moindre que le "printemps pourri" de 1693. Le réchauffement climatique du XVIII è sans expliquer entièrement la relative prospérité économique y a contribué. De même, si l'on ne peut expliquer la Révolution française par les désordres climatiques, il faut bien souligner leur contribution aux manifestations populaires (Bastille, Grande Peur). Au dix-neuvième siècle les fluctuations climatiques si elles ne sont pas sans conséquences (succession d'étés chauds qui provoquent une surproduction viticole en Languedoc au début vingtième débouchant sur la crise viticole de 1905) ont des effets moins dramatiques et moins systématiques.

L'homme et la terre. Population et subsistances dans la France d'Ancien Régime. Conférence de François Lebrun

Le terrible tableau de La Bruyère (1689) qui décrit une population paysanne effroyablement misérable et qui ne doit rien à la crise de 1693 n'est pas si exagéré que certains ont bien voulu le faire croire. L'adversité climatique , la faiblesse de la médecine, de l'agriculture et des transports sont au coeur du problème des subsistances à l'époque moderne. La farine de "bled" (céréales et en fait souvent du seigle) est la base de la nourriture (bouillie, galette, pain). S'y ajoutent les légumes(racines chez La Bruyère) du jardin pour la soupe. La châtaigne dans certaines régions complète ce régime alimentaire de base. En Bretagne, le blé noir (sarrasin), dans le sud-ouest le maïs apportent des nuances. L'équilibre est fragile car l'outillage le plus répandu est encore l'araire (surtout dans le sud) et bien souvent la houe ou la bêche. Pour la moisson l'équipement n'est pas meilleur (faucille, fléau). La fumure est rare car l'élevage bovin est faible. La jachère est donc indispensable. L'ensemble du cadre technique ne peut qu'aboutir à une agriculture de faible rendement (Marcel Lachiver estime à 215 kg/an/ par personne la production de céréales soit 700/750 g de pain par personne et par jour) sauf exceptions locales. Au XVII ème, l'on a constaté un repli de la consommation de la viande (extension des cultures céréalières) qui ajouté à la faiblesse de la consommation de fruits et de laitage aggrave le déséquilibre alimentaire. La mauvaise qualité de l'eau n'arrange guère la situation que l'on peut qualifier pour la majorité de la population de misère physiologique structurelle .

En année de crise, c'est à dire en cas de "dérèglement des saisons" la production n'assure plus la survie de tous. Le "printemps (ou l'été) pourri" débouche quasi-inévitablement sur une disette qui se transforme en famine quand se produit une répétition du phénomène (1660-63 par exemple). Le mécanisme de ces crises est bien connu et passe par la "cherté des grains" beaucoup plus que par le manque absolu de ces derniers. La difficulté de faire venir des céréales de l'extérieur participe du processus. Le pouvoir politique, représenté par les intendants, cherche des palliatifs (achat de grains par exemple) mais ne contrôlant pas les prix, ne peut régler la crise de subsistance qui débouche le plus souvent sur une crise épidémique. La surmortalité, la baisse corrélative des mariages et de la natalité, sont les conséquences démographiques bien connues de ces crises de subsistance d'Ancien Régime. Malgré les fortes reprises de la natalité, le rythme cyclique (environ une trentaine d'années pour les plus graves qui touchent l'ensemble du territoire) de ce phénomène bloque la croissance de la population. Lors de la crise majeure du XVII ème siècle (1693) la perte démographique est estimée (Marcel Lachiver,"les années de misère") à environ deux millions de personnes (pour une population de 22 millions d'habitants) ... Ces ponctions, certes le plus souvent et heureusement , moins sévères, suffisent à expliquer la stagnation de la population au XVII ème siècle. L'amélioration des transports au XVIII ème, en atténuant l'impact des crises de subsistance, permit le décollage de la population.

L'homme et la terre. Population et subsistances dans la France d'Ancien Régime : L'EXEMPLE DE LA CRISE DE 1693-1694 A ORLEANS. Atelier de lecture animé par François Lebrun>

- En l'année f="#date">1693, par un effet de la colère de Dieu justement irrité, la France déjà affaiblie par une longue guerre, fut affligée par la famine la plus grande et la plus universelle dont on ait encore entendu parler. On en sentit principalement les effets dans les provinces situées dans le coeur du royaume. Elle y fut si générale qu'il n'y eut aucune récolte de blé, de vin et de légumes, enfin de tous les fruits de la terre. Le blé qui à Orléans avait valu dans les précédentes années de 14 à 15 livres, monta jusqu'à 110 livres ; encore avait-on bien de la peine à en avoir. Les artisans qui avaient quelques réserves soutinrent les premiers chocs, mais ils se virent bientôt obligés de vendre leurs meubles ; car tous les bourgeois ne les faisaient plus travailler et pensaient au plus nécessaire. Enfin ce fut une désolation générale lorsqu'ils se virent sans meubles, sans travail et sans pain. On voyait alors des familles entières qui avaient été fort accommodées, mendier leur pain de porte en porte. On n'entendait que des cris lugubres de pauvres enfants abandonnés par leurs parents, qui criaient jour et nuit qu'on leur donnât du pain. On ne voyait que des visages pâles et défigurés. Plusieurs tombaient en défaillance dans les rues et dans les places publiques, et quelques-uns expiraient sur le pavé. Les hôpitaux étaient si remplis qu'on fut contraint d'en faire un de la Maison des Pestiférés qui était vide. Enfin il y avait à l'Hôtel-Dieu un si grand nombre de pauvres malades que l'on était obligé d'en mettre six dans chaque lit qui n'en contenait ordinairement que deux. Que si les pauvres des villes où il y a tant de ressources étaient dans un état si déplorable, que l'on juge, si l'on peut, de celui où étaient ceux de la campagne et dans quel excès de douleur elle était plongée. Notre charitable veuve, lorsqu 'elle voyait tant de pauvres familles abandonnées et dans une si grande misère qu'il s'en est trouvé de réduites à brouter l'herbe comme des bêtes et à se nourrir de choses dont les animaux immondes n'auraient pas voulu user, on peut dire qu'elle chercha tous les moyens de procurer aux pauvres des paroisses circonvoisines de la sienne, tout le soulagement dont ils avaient besoin.


(B.M. Orléans. Ms. 1939, " Eloge historique de Marie Poisson, de la paroisse de Saint-Marc d'Orléans ", par un de ses contemporains.- Marie Rouet, épouse Poisson, veuve à 28 ans, fut célèbre par ses charités, 1632-1694)

L'auteur du texte est un habitant d'Orléans. Le manuscrit, conservé à la Bibliothèque Municipale d'Orléans, a été écrit vers 1695-1696, peu de temps après la mort de l'héroïne Marie Poisson (1694). Cette veuve a pris en charge des pauvres pendant la famine. Elle est peut-être morte à cause de son action. C'est un récit hagiographique ; il faut donc garder un esprit critique vis à vis des expressions utilisées (volonté de glorifier l'oeuvre de la bienfaitrice).

Ligne 1. " la colère de Dieu " : idée classique à l'époque, Dieu est irrité par les péchés des hommes.
Le lieu : Orléans. Comprenant alors 35 000 habitants répartis dans 25 paroisses dont celle de Saint-Marc, Orléans est une ville manufacturière et un grand centre commercial sur la Loire situé au débouché de la Beauce (grenier à blé) et sur l'axe fluvial menant à l'océan Atlantique.
La date. Ligne 1 " 1693 ". Ligne 2, " longue guerre ". La France guerroie contre la Ligue d'Augsbourg. Le mécanisme de cette crise de subsistance est classique. Il suffit de deux années consécutives comportant un printemps et un été anormalement pluvieux et frais pour entraîner une famine. En effet, à cause de la faiblesse structurelle de l'agriculture, les rendements sont faibles et ne permettent pas de constituer des réserves. Les problèmes de transport empêchent de pallier au manque de nourriture. La disette devient famine. Les habitants affaiblis physiologiquement sont plus sensibles aux maladies. Le texte n'évoque que l'année 1693. L'année 1694 a été tout aussi catastrophique.
Ligne 3 : " dont on ait encore entendu parler ". La dernière famine remonte à 1661-1662 : peu d'habitants l'avaient connue.
Ligne 5 : " provinces situées dans le coeur du royaume ". Les régions le plus touchées furent l'Ile de France, les Pays de Loire et le Massif Central. La Basse Bretagne et la Provence furent relativement épargnées.
Ligne 6 : toute les productions, même la vigne, sont touchées.
Ligne 8 et 9. Les prix sont multipliés par 8 (c'est " la cherté "). Cette augmentation est catastrophique pour les plus pauvres. Même ceux qui ont de l'argent ont des difficultés à se procurer des aliments à cause de leur rareté.
Ligne 10. Les artisans sont au chômage (conséquence économique du changement de climat). Ils vendent " leurs meubles " c'est à dire leurs biens immobiliers et leurs outils de travail pour acheter de la nourriture. Ensuite ils se trouvent dans l'incapacité de travailler ne disposant plus d'outils. Ils sont obligés alors, avec leur famille, de mendier. Lignes 14 et 15. Le tableau est déchirant. Y a t-il exagération ? D'autres documents semblables ont été trouvés. En 1694, Charles Perrault écrit le " petit poucet ".
Ligne 19. L'hôpital est un lieu d'enfermement pour les pauvres et les vagabonds.
Ligne 20. En 1694 la " Maison des Pestiférés " est vide, la dernière épidémie de peste ayant eu lieu en 1668-69. Ligne 21. L'Hôtel-Dieu est le lieu où l'on " soigne " les malades. Il paraît normal à l'époque d'installer deux malades dans un même lit. Mais en 1693, il faut en mettre six (propagation des épidémies) !
Ligne 24. Si la crise est difficilement supportable en ville, les ruraux la subissent davantage. Les paysans vivaient en autosubsistance. Ils produisaient tout juste de quoi nourrir la famille et payer les impôts. Si ils doivent faire face à deux mauvaises récoltes consécutives, ils ne peuvent plus vendre ni même se nourrir jusqu'à l'année suivante. Ils ne bénéficient pas de la charité publique comme la population urbaine : pas d'hôpital, peu de pieuses femmes comme Marie Poisson en campagne. Le curé de la paroisse est vite débordé. Alors les paysans prennent la route vers la ville voisine où ils sont accueillis avec désolation.
Ligne 28. Les personnes affamées mangent n'importe quoi.
La ligne 32 fait l'éloge de Marie Poisson.

On estime que la crise de 1693-1694 a entraîné la mort de 1,3 million de personnes pour une population de 22 millions d'habitants (et un déficit de 300 000 naissances). Ce nombre correspond approximativement aux morts français de la première guerre mondiale mais avec des différences : au XVIIe siècle, ils sont morts en deux ans (pas quatre) et les décès concernent toutes les tranches d'âges de la population (pas seulement les hommes de 20 à 40 ans). La population diminue mais la récupération démographique est assez rapide.

Compte rendu de Chantale Chabaud.

Histoire et géographie : les liaisons dangereuses ? Débat animé par Christian Grataloup et Rémy Knafou

Vieux débat constamment réactualisé, comme par exemple par les tentatives actuelles dans l'enseignement secondaire d'intégrer les deux disciplines en un même programme.

Les structures disciplinaires de l'enseignement en France ont été créees à la fin du XIX ème et l'association de l'histoire et de la géographie remonte à cette date. La France n'est pas un cas unique puisque le Portugal associe aussi les deux disciplines. Mais la fonction sociale et politique de l'histoire-géographie, enracinée en France depuis la Troisième République, permet à ces disciplines d'avoir un poids relativement important dans l'enseignement secondaire (le cas est singulier cette fois en Europe). La géographie devint discipline universitaire à la suite de cette liaison des deux disciplines. Les étudiants d'histoire font donc, en France, de la géographie et inversement (dans une moindre mesure, il est vrai). Comme dans le secondaire, ce cas de figure universitaire, est loin d'être universel.

Les rapports entre l'histoire et la géographie sont par nécessité étroits dans le secondaire où la géographie est enseignée le plus souvent par des historiens. Cette situation génère t'- elle un affaiblissement de la géographie en université ? Probablement pas, car les étudiants en géographie s'orientent souvent ailleurs que dans la voie de l'enseignement .

Les concours de recrutement de l'enseignement modèlent en partie les formations universitaires et rassemblent encore les deux disciplines qui par ailleurs peuvent avoir des démarches universitaires spécifiques. Cependant, de plus en plus d'universités connaissent une séparation de fait des deux disciplines. L'autonomie étant sans doute plus marquée en géographie (conséquences de la crise qu'elle a connue où liberté plus grande par rapport aux débouchés professionnels ?) qu'en histoire. Ce "divorce" de plus en plus marqué aura t'-il des répercussions dans l'enseignement secondaire ?

Quelques ouvrages (remarqués au Salon du livre qui accompagne le festival) :

Nous ne précisons pas la date de parution, mais tous ces ouvrages sont disponibles dans le commerce.

- L'homme et l'environnement, Yvette VEYRET, Pierre Pech, PUF (géographique)

- Histoire de l'environnement européen, Robert DELORT, François WALTER, PUF

- Penser la Terre, stratèges et citoyens : le réveil des géographes Autrement, série mutations n° 152

- Les sources de l'histoire de l'environnement,le XIXème siècle J Andrée CORVOL, l'Harmattan

- Nature, environnement et paysage, l'héritage du XVIII ème siècle, guide recherche archéologique et bibliographique, , Andrée CORVOL, L'Harmattan

- Histoire du paysage français de la préhistoire à nos jours, Jean-Robert PITTE , Tallandier

- L'homme dans le paysage, Alain CORBIN le Seuil

- Catastrophes naturelles et calamités au Moyen-Age, Jacques BERLIOZ, Edizioni del Galluzo

- Visages du choléra, Patrice BOURDELAIS, André DODIN, Belin

- Maladie et société au Moyen-Age, François-Olivier TOUATI

- Les hygiénistes, enjeux, modèles et pratiques, dir. Patrice BOURDELAIS Belin

- L'aventure de la vaccination, dir. Anne-Marie MOULIN, Fayard

- Histoire et mémoire des risques naturels , dir de René FAVIER et Anne-Marie GRANET-ABISSET , Maison des Sciences Humaines des Alpes

- Les cloches de la terre,paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIX ème , Alain CORBIN, Albin Michel

- La ville divisée, les ségrégations urbaines en question, France XVIII è XX ème siècles, dir. Annie FOURCAUT, Créaphis

- Les douze heures noires, la nuit à Paris au XIX ème Âge, Simone DELATTRE, Albin Michel


Compte rendu réalisé par Thierry Couet.



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