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Pédagogie, histoire et géographie |
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Beaucoup de participants à ces 6 èmes "Rendez-vous"
ont sans doute été très déçus, non pas par
la qualité des prestations; mais par l'impossibilité d'assister
aux débats. En effet, le succès du festival est tel qu'il n'est
pas possible surtout pour les sujets à priori les plus alléchants
(nous n'en citerons pas) de trouver une place qu'elle soit assise ou debout,
sauf à faire la queue au moins une demie heure à l'avance. La
salle la plus vaste, celle de l'hémicycle de la Halle aux Grains est
donc régulièrement prise d'assaut. Il serait fort dommage que
ces rencontres souffrent de cette inadaptation chronique de l'offre de sièges
par rapport à la demande. Heureusement, l'abondance de la programmation
corrige en partie ce désagrément même si elle en produit
un autre : l'impression de se trouver complétement hors-sujet par rapport
au thème annoncé L'AFRIQUE (voir ci-dessous le débat sur
faire de l'Histoire).
Ces réserves n'enlèvent rien à la qualité globale
de ce "festival" dont voici quelques résumés tout à
fait subjectifs de conférences, débats ou communications par quelques
collègues qui ont pu les suivre ainsi qu' une sélection
de liens.
Les villes, produit du terroir ou de la mondialisation ?
Mondialisation et (en) Afrique
Nations, ethnies et minorités
Pluralité de l’Islam en Afrique
La laïcité à l’heure de l’Islam
Traites et esclavage
Pourquoi faire de l'histoire ?
La colonisation est-elle responsable du sous-développement en Afrique ?
Nouveaux regards sur la guerre d'Algérie.
Mondialisation et (en) Afrique, débat animé par Nicolas Bancel
Intervenants :Adame Ba Konaré, Catherine Coquery-Vidrovitch, Sandrine Lemaire, Dominique Wolton.
Dès le début l’animateur, N. Bancel, souligne la complexité du sujet et la volonté des participants d’ouvrir uniquement des pistes à la réflexion. La mondialisation économique n’est pas abordée car , comme le dit Adame Ba Konaré, l’Afrique est dans un “état de sous-traitance.”
D. Wolton : A axé son intervention sur la mondialisation et les
identités culturelles, soulignant le profond changement technique apparu
depuis la fin des années 80. L’Afrique est le continent le moins
équipé en technologies de l’information et la culture va
devenir le lieu d’affrontement majeur des années à venir.
Aussi les Etats-Nations doivent-ils s’organiser pour préserver
les identités linguistiques (il a même parlé de préserver
l’anglophonie et la francophonie…).
Adame Ba Konare renchérit. Elle redoute la perte des identités
culturelles avec Internet et pense que l’éducation africaine est
menacée par « la culture américaine de consommation facile
». Or « nous avons besoin de ne pas être coupés de
notre passé pour garder notre identité africaine ».
Catherine Coquery-Vidrovitch rappelle que dans le passé l’Afrique
a été intégrée dans le système mondial. Elle
le fut dans le système méditerranéen au Moyen-Âge,
pourvoyeuse d’or du Soudan jusqu’au XVIe siècle ; elle le
fut dans le système atlantique avec la traite négrière
; au centre de la colonisation entre 1885 et 1900. Puis C. Coquery-Vidrovitch
revient sur la mondialisation des savoirs et les inégalités qui
en découlent.
Sandrine Lemaire rappelle que même si l’Afrique ne représente
que moins de 2% du commerce mondial, elle est constamment présente dans
le processus de mondialisation à travers les richesses, les musiques,
les modes. D’un point de vue économique, l’Afrique, dans
la mondialisation, reproduit le schéma colonial. Donc la réciprocité
économique est une illusion, comme la réciprocité culturelle
; « la culture la plus forte ingurgite celle qui l’est moins et
le risque de disparition de l’identité culturelle Africaine est
réel ».
Au cours du débat quelqu’un fait remarquer qu’il
existe une véritable matière grise africaine aspirée par
la mondialisation.
Adame Ba Konaré, qui se veut optimiste dit que l’Afrique a d’autres
ressources: le respect des aînés, le respect du voisin, le sens
de l’hospitalité ; autant de portes d’entrée pour
faire face à la mondialisation
Claudine Adam
Les villes, produit du terroir ou de la mondialisation ?
Animateurs : Odile Goerg, Jean-Luc Piermay,.
,Intervenants : Chantal Chanson Jabeur, Patrick Harries, Taranirana Rajaonah,
Mercedes Volait.
Depuis une quarantaine d’années, les villes africaines connaissent des records de taux de croissance. Que doivent-elles aux sociétés locales ? Comment joue le passé ? Le débat mettra en évidence la diversité interne des études de cas auxquelles on se limitera, sans vouloir traiter de l’urbanisation de toutes les régions africaines.
M. Volait, à propos de l’Egypte. Quelles
traces de civilisation urbanisante peut-on déceler dans l’architecture
des XIX-XXe siècles ? Nous sommes en présence d’une très
ancienne civilisation urbaine qui s’est développée sous
l’Empire ottoman, puis sous domination britannique. Elle a même
connu une influence française par le biais des élites francophones,
enfin son regard s’est tourné vers la péninsule arabique
; c’est la conséquence des migrations.
C. Chanson Jabeur, pour le Maghreb. Le processus d’urbanisation
y est très ancien puisqu’on date l’apparition des premiers
comptoirs au XIe siècle avant J.C. La ville "traditionnelle",
la "médina", existait déjà sous l’Empire
ottoman. La colonisation française a développé la "ville
européenne" de façon à enserrer la médina et
à en marginaliser les entrées (exemple de Tunis).
P. Harries, pour l’Afrique du Sud : Comment, dans
une région où le régime blanc a eu tout pouvoir, déceler
les traces du terroir ? La politique de ségrégation s’est
manifesté par la volonté de maintenir l’indigène
à la campagne, dans des réserves (bantoustans), la ville appartenant
aux blancs. Avant le rattachement à l’Empire colonial britannique,
il existait des ports et des villes dans lesquelles on trouvait des quartiers
pour les noirs, mais aussi des quartier mélangés, et ce métissage
a été détruit par l’apartheid.
Taranirana Rajaonah : A Madagascar : Il y avait un pouvoir
central fort avant la colonisation Les principes d’organisation de l’espace
qui y régnaient ont-ils perduré après la colonisation ?
Il existe une diversité de situations ancienne : pendant la période
médiévale, Madagascar appartient au monde arabo-musulman. Antananarivo,
la capitale, qui compte aujourd’hui 1,5 M. d’habitants s’est
développée sur 18 collines, et , bien que touchée par la
mondialisation reste enracinée dans la tradition. C’était
le souverain qui répartissait les terres, et cela continue à marquer
l’espace. De même la tradition se voit dans l’architecture,
de même la composition de la société : 80% de la population
vit dans le centre [dans la province d’Antananarivo] . Le christianisme
que les Malgaches se sont approprié, a fortement marqué son empreinte.
Les temples sont des points d’ancrage forts.
J.L. Piermay : En Afrique centrale le taux d’urbanisation
augmente. Comment se combinent l’absence de croissance ancienne et la
forte croissance actuelle ? Les colons ont créé les villes ex
nihilo, avec leurs modèles d’urbanisation, comme au Congo belge,
influencé par l’Afrique australe. Les populations autochtones dispersée
étaient rarement structurées par une construction étatique
; elles étaient organisées à l’échelle du
village. Le contact avec les colons qui veulent mettre en valeur l’espace
provoque un choc. Les colons créent un encadrement quasi militaire de
la population qu’on oblige à se localiser le long des pistes. Cet
encadrement limite les résistances. Quand les contraintes sont levées
, la ville attire énormément.
O. Goerg : Comment expliquer la coexistence de villes anciennes et récentes
? Pourquoi ce contraste ? En Afrique occidentale on voit une diversité
interne très importante, issue de diversités historique, de civilisation,
de façons de faire. Nous nous trouvons en face d’une juxtaposition
de temps et d’espace. Au nord du Nigeria on rencontre une tradition urbaine
très développée, au contraire du Yuruba au sud. Au Niger
il existe des zones où la gestion politique ne passe pas par la tradition
urbaine.
Pourquoi la juxtaposition de la ville coloniale et de la ville ancienne ? La
création de villes ex nihilo répondait à un besoin portuaire.
Elles constituaient des interfaces avec le monde extérieur.
Conclusion : Est-ce que les spécificités urbaines vont
se dissoudre dans la mondialisation ? Comment se posera le rapport local-mondial,
dans une situation politique et économique particulières qui se
caractérise par un manque de moyens et par la pauvreté ?
Dans ce contexte de crise, le capital social est fondamental et les sociabilités
locales resurgissent. L’uniformisation n’est pas pour demain.
Claudine Adam
Traites et esclavage par Elikia M’Bokolo
Pour E. M’Bokolo si l’on peut s’attacher à déterminer
les lieux de destination de la traite transocéanique, il n’y a
pas lieu de se pencher sur la question de savoir qui à le plus "traité"
des esclaves : Portugais, Anglais, Français ? Toute l’Europe est
responsable ; on trouve des négriers en Europe du Nord, Danemark, Allemagne
par exemple.
E. M’Bokolo s’attache surtout à dénoncer une attitude
qu’il qualifie de "révisionniste" au mauvais sens du
terme. On peut bien admettre que des Africains ont participé à
la traite, mais non affirmer que les Africains sont eux aussi responsable de
la traite. A preuve:
- des "chefs" ou des "rois nègres" l'ont clairement
dénoncée;
- il y eut des résistances efficaces; telle colonne de razzia portugaise
fut ainsi intégralement massacrée par les populations ; telle
danse "folklorique" qu'on présente aujourd'hui comme danse
de guerre, représente en fait la résistance aux razzias.
- les guerres entreprises par les "rois nègres" n'avaient pas
pour but de se fournir en esclaves comme une légende esclavagiste le
propage, mais, comme ailleurs, de continuer la politique par d'autres moyens.
La capture d'esclaves ne fut qu'un sous-produit de ces guerres;
- de même les commerçants africains n'ont jamais eu pour but exclusif
de vendre des esclaves; s'ils le firent ce fut un produit accessoire de leur
commerce, permettant d'attirer le chaland ;
- au début du XVIIIe siècle, les premiers "intellectuels"
à dénoncer l'esclavage furent africains. E. M'Bokolo cite une
chrétienne noire qui réfuta le droit à l'esclavage au non
de l'Evangile et déclencha un mouvement de résistance, et un écrivain
musulman de Tombouctou qui fit de même au nom du Coran.
Quelle conséquence aujourd'hui?
E. Bokolo ne s'engage pas sur la voie de la réclamation de compensations
financières. Une reconnaissance solennelle et sincère du tort
fait aux populations africaines semble le satisfaire. Encore ne faudrait-il
pas revenir sournoisement en arrière. Ainsi, si Jean-Paul II a dénoncé,
à Gorée, la traite comme un « crime odieux » , l’épiscopat
africain, lui, ne parle plus que de « drame affreux ». Du plan de
la responsabilité on est passé à celui de la fatalité
!
Claudine Adam
La laïcité à l’heure de l’Islam, débat.
Animation : J.-M. Helvig (Libération)
Participants : J. Lallain (Le Parisien), E.
Benbassa (historienne du judaïsme), F. Frégosi
(C.N.R.S.), P. Carbonel (historien du protestantisme
et de la laïcité -Toulouse)
Ce débat
- a rappelé quelques données historiques permettant de mieux cerner
le problème ;
- a remis le doigt sur les problèmes actuels, et bien sûr, celui
du foulard islamique bien qu’il ait été d’emblée
affirmé que la question était beaucoup plus générale
que cela ;
- a fait resurgir des problèmes récurrents, avec des solutions
ou des compromis eux aussi récurrents : jusqu’où le port
du foulard est-il une atteinte à la laïcité ? Est-il un acte
de propagande ? Est-il une affirmation de la liberté des musulmanes et
en particulier de leur liberté de conscience comme elles l’affirment,
ou au contraire un signe de leur aliénation ? Si la tendance générale
de la salle était à la fermeté, aucun consensus
ne s’est dégagé des débats ; pire, ceux-ci,
sans aller heureusement jusqu’à l’invective, ont soulevé
des passions et des "mouvements divers" !
La première expérience de laïcisation en
milieu musulman fut celle de Mustapha Kemal, en Turquie, dont la constitution
proclame certes que l’Islam est la religion des Turcs, mais n’en
a pas moins permis l’interdiction du port du voile et de la barbe dans
les écoles et les administrations. Cela a créé une classe
de « refoulés » qui se montrent au grand jour aujourd’hui.
Déjà, aux débuts de l’Islam, le Califat était
une institution strictement politique.
Il y a donc historiquement des positions laïques internes aux Etats dont
l’Islam est la religion officielle.
Côté français, on peut rappeler que la loi de 1905 ne fut
pas appliquée dans les départements d’Algérie ! Il
y eut une exception musulmane à la laïcité ! Et encore aujourd’hui
subsiste l’exception d’Alsace-Lorraine !
Sur la laïcité, il a été rappelé
:
- que c’est à la fois un système de pensée et un
système juridique ; l’idéal est que les deux coexistent
;
- que la laïcité n’est pas anti-religieuse ; elle est l’affirmation
de la séparation du religieux et de l’Etat.
Concernant le foulard islamique, dans les lycées de
banlieue, on est passé de quelques rares cas à des cas plus nombreux,
une dizaine par lycée. Et depuis le 11 septembre on constate une radicalisation
de certaines élèves. Pour tel intervenant, le port du foulard
relève de l’affirmation d’une identité. On peut le
considérer comme un échec de l’intégration, mais
il faut se mettre en tête que l’intégration est un long processus
: ainsi celle des juifs français après 1789 a pris cent ans, parce
que certains individus s’y refusaient !
Un intervenant précise que la loi de 1905 a été conçue
dans un contexte judéo-chrétien ; il y avait peu de musulmans
en France métropolitaine. Aujourd’hui le monde est un village.
Nous sommes ou serons confrontés non seulement à l’Islam,
mais à l’Hindouisme et autres religions. Il faut s’adapter
et ne pas rester un cas aberrant en Europe. La solution anglaise, qui permet
la coexistence de communautés libres d’exprimer chacune son identité,
lui semble la meilleure. Un autre cite la position allemande qui autoriserait
le port du foulard à l’école. Les répliques qui viennent
sont elles aussi connues. Refus de l’exemple anglais tenu pour être
justement l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire, c’est-à-dire
un Etat éclaté et ghettoïsé en plusieurs communautés
; rappel qu’en Allemagne, ce qui a été décidé
par le Tribunal constitutionnel, c’est qu’on n’a pas le droit
d’interdire le port du foulard en l’absence d’une loi allant
dans ce sens et que l’initiative de cette loi, toujours possible, est
laissée aux Länder.
Claudine Adam
Pluralité de l’Islam en Afrique, débat animé par Daniel Rivet
Intervenants : Rémi Leveau, Abderrahmane Moussaoui Jean-Claude Penrad, Bernard Salvaing
Islam, double Jean-Louis Triaud sens : prescriptions scripturaires
+ conduite émotionnelle, c'est-à-dire une loi et un vécu,
à ne pas oublier pour comprendre les situations.
Des exposés il ressort que l’Islam s’est imposé,
- au nord de l’Afrique, par la conquête mais a été
lent à s’implanter,
- ailleurs, par une instillation progressive, profitant à l’est
du continent de circuits commerciaux préétablis.
Actuellement les mouvements fondamentalistes réveillent les ambitions
d’un Islam conquérant. Ils ne sont pas le produit intégral
de la révolution iranienne, mais se sont greffés sur des tendances
préexistantes. Un point de vue optimiste consiste à considérer
dans l’intégrisme le signe d'une réaction aux efforts de
l'Islam pour s'adapter à la modernité, adaptation plus tardive
que celle du christianisme. Cette dernière adaptation fut marquée
à la Renaissance, tenue pourtant pour période faste, par les guerres
de religion.
Jean-Louis Triaud : Comment l'Islam a-t-il pénétré
en Afrique ?
Au Nord, notamment au Maghreb, par la conquête arabe. Au début
les Arabes se sont contentés d'occuper villes et places fortes et de
percevoir l'impôt ; il a fallu trois siècles pour que l'arabisation
et la colonisation soient complètes.
Au sud du Sahara, la pénétration, par le biais des marchands,
fut capillaire et pacifique. Les premiers chefs musulmans apparaissent au XIe
siècle. Aujourd'hui on considère qu'un tiers des populations noires
est musulman. Au début du XIXe s. apparaît au nord du Nigeria le
califat intégriste de Sokoto qui pratique le djihad. C'est au cours de
la période coloniale que l'Islam se développe au Mali, marqué
par la compromission des élites et des marabouts avec les autorités.
Jean-Claude Penrad : En Afrique de l'Est, il y a des sociétés
plurielles dès avant l'Islam. Dès le VIIIe s., il y a des contacts
avec les commerçants arabes, comme le prouvent l'archéologie et
les traditions de fondations de comptoir en pays swahili. Les premiers contacts
sont donc commerciaux. Nous en avons pour le XIVe s. le témoignage d'Ibn
Battuta. Pas de prosélytisme pendant ces temps-là, jusqu'à
l'arrivée des Portugais. C'est au XIXe s. que tout va changer quand le
sultan d'Oman s'installe à Zanzibar, entreprend la pénétration
du continent et que le circuit des caravanes est organisé par des confréries
; celles-ci en profitent pour provoquer des conversions.
Bernard Salvaing : Sur l'Ouest tout reste à fouiller. Il y a 100000
manuscrits non déchiffrés dans la région de Tombouctou,
et de nombreux autres en Mauritanie. Selon la tradition, il se serait établi
un Islam tolérant (en dépit du califat de Sokoto) dont le romancier
Hampaté Ba porte témoignage.
Abderrahmane Moussaoui : En Algérie, nous assistons actuellement
à un retour des confréries. Quant aux idées bellicistes,
elles ont été rapatriées du Moyen-Orient, après
l'indépendance, dans des "cours" donnés par des coopérants
arabes. En 1966, c'est-à-dire avant la révolution iranienne, paraît
un livre de combat fondamentaliste, Les flèches de l'Islam,
d’Abdelatif Soltani. A l'Islam des élites, intégristes
ou pas, on peut opposer un Islam populaire, qui subsiste dans l'arrière
pays.
Rémi Leveau : L'existence d'un Islam radical dès avant
la Révolution iranienne est attesté au Maroc par les manifestations
qui ont contraint Hassan II a refuser l'asile au shah d'Iran avec lequel il
entretenait pourtant des liens d'amitié. Cette influence de l'Est se
manifestait aussi par la contestation opposée aux élites de formation
française. En Tunisie, dans les années 80, l'opposition au bourguibisme
vieillissant se manifesta par l'islamisme avec lequel, Ben Ali tenta d'abord
de composer. En 89-90, la réaction contre l'islamisme se déclenche
en Algérie et en Tunisie. Au Maroc, c'est plus complexe. Le royaume a
deux fers au feu. Il intègre la gauche à l'exercice du pouvoir
et en même temps il pratique l'ouverture envers les islamistes, pour les
canaliser, en négociant leur entrée au Parlement au moyen d'élections
"contrôlées"! Reste, en dehors de ce mouvement, le cheikh
Yassine, modérément "persécuté".
Les contacts précédemment cités des islamistes avec Ben
Ali, l'entrée dans le jeu de la monarchie des certains islamistes marocains,
les tentatives dans la même sens du compromis en Algérie, prouvent
qu'il existe au Maghreb des islamistes prêts à se laisser instrumentaliser
pour participer au pouvoir.
Claudine Adam
Nations, ethnies et minorités, débat animé par Jean-Pierre Chrétien
Intervenants : Catherine Atlan, Michel Cahen, Jean Frémigacci,
Joseph Gahama, Issakia Mandé.
Si le terme "ethnique" date du XVIe siècle
et s’applique aux populations païennes, le terme "ethnie"
n’apparaît qu’en 1930 et ne devient d’emploi courant
que dans les années 60, où il remplace les termes "race"
ou "tribu", avec un présupposé d’éternité
et de "naturalité", doublé d’une forte charge
idéologique. Si on examine le concept en extension, on découvre
vite, preuve de sa complexité, que l’établissement d’une
liste ou d’une carte des ethnies est impossible. En fin de compte, les
divers intervenants, chacun dans le domaine qui était le sien, ont mis
en lumière, contrairement
- d’une part au présupposé d’éternité,
- d’autre part à celui de l’invention des ethnies par la
colonisation,
le caractère historique des ethnies, dont on peut repérer
la naissance, leurs rapports avec les nations (création ou refus), leur
rôle dans la prise de conscience de minorités persécutées
ou rebelles.
Le terme de "minorités" est, lui,
malgré ce qu’on peut en croire, difficile à cerner. Quand
dans une même entité géographique coexistent plusieurs groupes
il est parfois impossible de savoir lequel constitue la minorité !
Jean Frémigacci, affirme la réalité des ethnies.
Chaque individu a ses cercles de solidarité, proche et lointain, famille
et nation par exemple. En Afrique le cercle proche, c’est le clan (concret),
le cercle lointain c’est l’ethnie (qui relève de l’imaginaire).
A Madagascar, l’apparition des ethnies correspond à un phénomène
de différenciation historique. L’espace est culturel et politique
; le "peuple des épineux" s’est constitué par
refus du pouvoir royal et refuge dans la région des épineux. L’ethnie
se pose ici négativement, mais partage la même langue avec les
autres ethnies. A Madagascar, les ethnies sont le point de rencontre d’un
espace et d’un moment historique privilégié ; elles sont
contemporaines de la monarchie. Quand arrive l’époque contemporaine,
elles sont constituées.
Joseph Gahama, présente la constitution des ethnies dans la région
des Grands Lacs, incluant notamment le Rwanda et le Burundi.
Au XIVe siècle y émergent des modèles monarchiques appuyés
sur un organisation clanique, issue de lignages. On va, d’une sorte de
famille mononucléaire, au lignage et au clan. Le Rwanda et la Burundi
comportent alors des clans pas des ethnies. Au Rwanda on ne relève que
12 clans, au Burundi, 220, chacun éparpillé et dispersé
sur l’ensemble des Grands Lacs, sur plusieurs pays, chacun uni par un
même totem.
Les Rwandais et les Burundais s’identifient alors à partir de la
famille, puis du lieu, puis du clan, enfin de la région. Il n’y
a pas de références à une ethnie. Et pourtant on ne peut
pas dire que l’ethnie est une invention de la colonisation. Il y a bien
des Hutus, des Tutsis et des Twas. Les clans se partagent ces ethnies ou non.
La situation est extrêmement complexe. Ce que va faire la colonisation,
c’est simplifier et amplifier : les Hutus seront agriculteurs, les Tutsis,
éleveurs et les Twas, artisans. Or les ethnies jouaient un rôle
peu important avant la colonisation.
Catherine Atlan, développe l’exemple du Sénégal,
et signale une dimension politique de l’ethnie dès l’époque
pré-coloniale. Il y avait une population hétérogène
au Sénégal. Au Xe siècle l’Etat éclate en
conséquence de l’islamisation. Ceux qui refusent migrent, deviennent
Sérère (ethnie du président Senghor) et fondent un Etat.
Il faut noter que le terme Sérère est Peuhl, ce qui tend à
montrer que l’ethnie se forme sous le regard des autres. A l’arrivée
des Portugais, il y deux Etats Sérères. On peut donc dire qu’ici
l’ethnie est un fait national pré-colonial. Là encore, les
Européens vont accentuer la cristallisation.
Michel Cahen : La colonisation a un effet non de création mais
de remaniement identitaire. Au Mozambique la localisation des villes a fait
que certains groupes ont été marginalisés. Les missionnaires,
en traduisant la Bible en telle langue et non telle autre ont donné à
celles-ci des statuts particuliers. La colonisation tenait les sociétés
africaines pour inorganisées et donc à organiser. Au Mozambique,
en 1940, les autorités portugaises furent incapables de comprendre les
ethnies et de les distinguer ; à partir de 1964, elles furent obligées
de résister à la tentation de les utiliser contre le mouvement
de libération nationale. Il aurait été trop risqué
de mobiliser les Mounis [?] premières victimes du FRELIMO, contre celui-ci,
ou les musulmans contre le FRELIMO "athée". En fait les autorités
coloniales ne considéraient que la différence entre les assimilés
et les autres et s’efforçaient d’imposer un jacobinisme importé,
par une négation des identités indigènes.
Issakia Mandé : La colonisation a accentué les mouvements
de population par ses besoins de main d’œuvre, et a classé
ces populations en fonction de leurs capacités à tel ou tel travail.
Elle a compartimenté les ethnies dans les camps de travail et les villes,
créé de nouvelles minorités.
Joseph Gahama revient sur le sujet : la colonisation prendra les ethnies
comme référent et les définira à l’aide de
critères
- physiques
- moraux : les Tutsis sont nés pour commander, les Hutus pour obéir
et les Twas sont des moins que rien.
- minorités-majorités sur lesquelles on plaque le cliché
médiéval de seigneurs et de serfs.
- géographiques : les Tutsis viendraient d’Egypte, les Hutus de
Centre-Afrique et les Twas seraient les autochtones asservis.
Le problème est alors de savoir pourquoi les populations se sont laissé
imposer cette description de leur ethnicité. Elle fut en tout cas utilisée
par la suite par les politiciens pour acquérir le pouvoir et s’y
maintenir.
Michel Cahen : Si l’ethnie est antérieure à la période
coloniale, pourquoi a-t-on cru à son invention par les Européens
? Parce qu’effectivement on a appliqué à des réalités
autochtones des concepts européens. Il semble que l’exemple vienne
des Anglais qui ont "inventé" l’hindouisme. Celui-ci
constituait un vécu, il n’était pas conceptualisé.
De même l’ethnicisme. Les Européens lui appliquent leurs
critères nationaux. Ainsi pas d’ethnies différentes parce
que même langue et même religion ! Et, inversement, on accentue
les antagonismes : des différences statutaires sont érigées
en différences raciales. On passe d’une situation fluide à
une situation figée.
Les stéréotypes coloniaux, en dévalorisant l’indigène,
justifient la "mission civilisatrice" du colonisateur, et satisfont
aux visées politiques et économiques en fabriquant des ethnies
comme on fabrique des prolétaires.
Dans le débat, à la question sur l’antagonisme entre
ethnie et nation, Catherine Atlan revient sur l’exemple du Sénégal.
Doit on admettre qu’en Afrique il y a des tribus, mais pas de nations
? Que fait-on, en affirmant cela, de l’exception sénégalaise
? Là, on a échappé à la manipulation politique ;
dans les sociétés anciennes il y avait d’autres clivages
(caste, religion) qu’ethniques. Vraisemblablement, pour comprendre la
situation actuelle, il faut faire intervenir le poids de la culture politique
de ce pays dont les élites, dès la fin du XIXe siècle étaient
acquises à l’état nation à l’européenne.
Et concernant l’Afrique en général, il faut bien constater
que des états imposés de l’extérieur ont été
générateurs de conscience nationale. Les frontières issues
de la colonisation ont été respectées. La dernière
coupe du monde de football, la passion pour les équipes nationales, montrent
comment ces frontières ont été intériorisées.
Sans vouloir revenir sur un tel optimisme, un des intervenants rappelle qu’au
Rwanda et au Burundi l’instrumentalisation des ethnies a créé
des valeurs négatives et joué contre la cohésion nationale.
Claudine Adam
Pourquoi faire de l'histoire ? Vendredi 17/10
à 16h 30
Pierre NORA devait présenter une conférence sur ce thème,
malade, il n'a pas pu exposer son sujet. Ce fut donc un débat un peu
improvisé avec Dominique Borne, Maurice Sartre, Jean-Yves Empereur
et Jean-Noël Jeanneney qui a remplacé la conférence.
Sur l'essentiel, les participants ont des points de vue peu divergents. Jean
Noël Jeanneney, en historien du monde contemporain, s'est attaché
à montrer que la pratique de l'histoire est un moyen de mettre de l'ordre
dans le chaos des informations que nous fournissent les médias, qu'elle
permet de mieux comprendre son temps, y compris pour agir. Dominique Borne,
quant à lui, a plutôt insisté sur le caractère de
thérapie sociale que pouvait avoir l'Histoire qui peut par ses analyses
réconcilier des mémoires antagonistes. Même le travail d'analyse
des historiens de l'Antiquité peut éclairer le monde contemporain.
Jean-Yves Empereur a tenu à le souligne en montrant que les habitants
de l'Alexandrie antique avaient à régler les problèmes
d'une mégapole cosmopolite. Les historiens doivent cependant prendre
garde aux écueils classiques de leur discipline : poids des idéologies
dans l'interprétation des faits (à ne pas confondre avec la diversité
des analyses), tentation du finalisme ou des leçons de l'Histoire. L'exemple
de la construction de notre passé dont les fondations prioritaires et
presque uniques sont celles du monde gréco-romain ou bien encore celui
de la cité grecque d'Athènes comme modèle de la démocratie
illustrent ces dérives parfois inconscientes.
Pour compléter et avoir des points de vues plus variées (Roger Chartier, Paul Veyne et d'autres) sur cette question et sur d'autres débats de la profession, on peut consulter "L'histoire aujourd'hui", Editions Sciences Humaines, recueil d'entretiens coordonnés par Jean-Claude Ruano-Borbalan, 1999.
Thierry Couët
La colonisation est-elle responsable du sous-développement en Afrique ?
Débat animé par François LEBRUN (Rennes) avec Sylvie BRUNEL (Géographe, Montpellier) Marc FERRO (EHESS) Pierre KIPRE (co-auteur de l'Histoire Générale de l'Afrique éditée par l'UNESCO et ex-ministre de l'Education Nationale de Côte d'Ivoire), Jacques MARSEILLE (Paris I).
Débat animé et vif entre des participants n'ayant pas le même
angle de vue sur une question à la formulation un peu polémique.
Avant le débat, Marc Ferro tenu a précisé que le colonialisme
n'est pas l'impérialisme ( les USA en Amérique latine) et que
le néo-colonialisme se distingue aussi du néo-impérialisme(rôle
des FMNdans des Etats sans colonisation). De même Sylvie Brunel a souligné
que si l'Afrique connaît bien tous les caractères classiques du
sous-développement, notamment le plus révélateur d'enre
eux à ses yeux, un taux de mortalité infantile supérieur
à 50 pour mille, il faut cependant nuancer le portrait souvent catastrophiste
qui en est dressé. L'activité éconnomique africaine échappe
en grande partie aux statistiques , il faut donc relativiser l'ampleur du retard
global et l'on peut dire que la densification de la population, l'exode rural
intense, ce sont passés sans catastrophe majeure. La transition démographique
est en marche, il y a donc des aspects positifs à ne pas négliger.
C'est Jacques Marseille qui lance le débat en s'appuyant sur ses travaux
et ceux de l'économiste Paul Bairoch (article "Avons-nous
appauvri le Tiers-Monde?" dans Sciences Humaines n°50
de mai 1995) qui tendent à diminuer le poids des responsabilités
des pays industriels dans le sous-développement de l'Afrique. Il récuse
d'abord le terme de pillage des ressources lors de la colonisation, en soulignant
que le développement industriel de l'Europe s'est effectué essentiellement
sur ses propres ressources en matières-premières (au moins au
départ) et sur son propre marché. Ensuite, il rappelle que la
dégradation des termes de l'échange, si souvent invoquée
par les tiers-mondistes, n'existe pas sur la longue durée pour la période
coloniale et qu'elle est surtout effective après la décolonisation
. Enfin, il compare l'évolution entre la situation des pays africains
les moins défavorisés comme la Côte d'Ivoire avec celle
de l'Asie de l'Est (Corée essentiellement) et constate que depuis 1960
(début des indépendances) la situation s'est inversée au
profit des pays asiatiques qui plus pauvres au départ ont cependant réussi
leur décollage économique.
En réponse, Pierre Kipré et Marc Ferro montrent que si le pillage
est un terme inadéquat, il n'en est pas moins vrai que l'exploitation
des hommes et des ressources n'a souvent profité qu'à la métropole
(ou à une fraction de colons). Même les investissements en infrastructure
(routes, ports, voies ferrées), si souvent soulignés comme étant
un legs positif de la colonisation, n'étaient pas faites pour la population
locale puisque toutes tournées vers l'extérieur.
En désaccord sur le rôle exact que la colonisation a pu joué
sur le sous-développement, les participants soulignent tous que d'autres
facteurs, de toute façon, entrent en ligne de compte. Citons pour exemples
: le trop faible investissement des élites dans l'éducation et
l'inadaptation des ventes africaines sur le marché mondial actuel (Jacques
Marseille)- le chaos économique provoqué par le retournement de
prix des matières-premières, la position marginale de l'Afrique
dans la géostratégie mondiale depuis la fin de la Guerre Froide
(Sylvie Brunel)- la faiblesse d'Etats encore jeunes et gouvernés par
des élites qui se sont investis dans l'administration à la française
plutôt que dans l'industrie (Pierre Kipré).
Thierry Couët
Annexe : une synthèse de Sylvie Brunel.
Deux visions
de la colonisation en 1960 |
|
| Discours de S. M. le Roi BAUDOUIN à la cérémonie de l'indépendance à Léopoldville, le 30 juin 1960 | Discours de Patrice LUMUMBA à la cérémonie de l'Indépendance à Léopoldville le 30 juin 1960 |
| « ...Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils. d'abord pour délivrer le bassin du Congo de l'odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations, ensuite pour rapprocher les unes des autres les ethnies qui, jadis ennemies, s'apprêtent à constituer ensemble le plus grand des États indépendants d'Afrique, enfin, pour appeler à une vie plus heureuse les diverses régions du Congo que vous représentez ici, unies en un même Parlement. En ce moment historique, notre pensée à tous doit se tourner vers les pionniers de l'émancipation africaine et vers ceux qui après eux ont fait du Congo ce qu'il est aujourd'hui... Lorsque Léopold II a entrepris la grande oeuvre qui trouve aujourd'hui son couronnement, il ne s'est pas présenté à vous en conquérant, mais en civilisateur. Le Congo, dès sa fondation, a ouvert ses frontières au trafic international sans que jamais la Belgique y ait exercé un monopole institué dans son intérêt exclusif. Le Congo a été doté de chemins de fer, de routes, de lignes maritimes et aériennes qui, en mettant vos populations en contact les unes avec les autres, ont favorisé leur unité et ont élargi le pays aux dimensions du monde. Un service médical ... a été patiemment organisé et vous a délivré de maladies combien dévastatrices. .. L'agriculture a été améliorée et modernisée. De grandes villes ont été édifiées ... L'expansion économique a été considérable... Grâce aux écoles des missions..., l'éducation a bien vite connu une extension enviable, une élite intellectuelle a commencé à se constituer ... Nous sommes heureux d'avoir ainsi donné au Congo, malgré les plus grandes difficultés, les éléments indispensables à l'armature d'un pays en marche sur la voie du développement." | « ....Cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd'hui dans l'entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d'égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c'est par la lutte qu'elle a été conquise... C'est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu'au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l'humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d'élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu'à un noir on disait "Tu", non certes comme à un ami, mais parce que le "Vous" honorable était réservé aux seuls blancs ? Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n'était jamais la même. selon qu'il s'agissait d'un blanc ou d'un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine Pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses ... Nous avons connu qu'il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillettes croulantes pour les noirs : qu'un noir n'était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens, qu'un noir voyageait à même la coque des péniches au pied du blanc dans sa cabine de luxe. Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d'injustice ? Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert, mais tout cela aussi,... nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre coeur de l'oppression colonialiste, nous vous le disons, tout cela est désormais fini. " |
| Sources : "Textes et Documents", no 123, Ministère des Affaires Étrangères, Bruxelles | |
Nouveaux regards sur la guerre d'Algérie.
Débat animé par Jean GARRIGUES (Orléans) avec Raphaëlle BRANCHE (Rennes), Sylvie THENAULT (Institut d'Histoire du Temps Présent), Gilbert MEYNIER (Nancy) et Benjamin STORA.
Jusqu'en 1990 les historiens qui travaillent sur le sujet, tout
en respectant les règles de la profession, ont cependant souvent eu en
même temps un rapport personnel -parfois même passionnel- avec l'évènement,
. Ce fut le cas de Benjamin Stora ou de Gilbert Meynier qui retracent la genèse
de leurs travaux. Depuis, la distance à l'évènement a par
exemple permis à Gilbert Meynier de travailler sereinement sur le FLN
(livre qui vient de paraître), ce qu'il n'aurait pu faire, il y a trente
ans. Le problème de l'implication individuelle de l'historien ne peut
être négligé mais il ne faut pas non plus penser qu'il y
aurait une histoire "algérienne" et une histoire "française"
de la guerre d'Algérie. La volonté objective de déterminer
les faits est commune à tous mais elle n'empêche pas une optique,
une perspective différente de part et d'autre de la Méditerranée.
Le temps écoulé a aussi permis l'arrivée d'une génération
d'historiens n'ayant pas connu directement l'évènement. Celle-ci
a en plus l'opportunité d'accéder aux archives jusque là
fermées (essentiellement les archives militaires étudiées
par exemple par Raphaëlle Branche dans sa thèse sur la torture et
l'armée). Un renouvellement des perspectives pouvait donc s'opérer
plus facilement. Il en va de même, à un degré moindre, en
Algérie. Le gouvernement y contrôle les travaux historiques et
les recherches y sont beaucoup plus difficiles à mener mais les perspectives
ont cependant évolué. Benjamin Stora en veut pour preuve l'évocation
du rôle et du personnage de Messali Hadj dans les manuels scolaires d'où
il était jusque là banni.
L'histoire de la guerre d'Algérie est aussi sensible aux mutations des
objets de la recherche historique comme par exemple l'attention nouvelle portée
à la mémoire, aux représentations du vécu.
C'est dans ce contexte, que des groupes sociaux comme les pieds-noirs et les
harkis, ou des intervenants de base comme les conscrits, jusque là plutôt
négligés par les historiens sont étudiés plus attentivement.
Pour Benjamin Stora, il s'agit là aussi de l'effet de "revendications
mémorielles" des générations nouvelles (enfants de
pieds-noirs) car l'histoire s'écrit en partie à partir des préoccupations
du présent.
Thierry Couët
J. Garrigues : Jusqu’en 1990, les historiens
avaient une vision tronquée sur la guerre d’Algérie marqué
par un certain refoulement. Puis réveil de l’historiographie avec
la parution de l’ouvrage de B. Stora "La gangrène
et l’oubli".
Gilbert Meynier, auteur de "Histoire
intérieure du FLN (1954-1962)" , rappelle que l’historiographie
véhicula d’abord une vision passionnelle, marquée par le
fait, d’un côté, que la guerre d’Algérie était
la dernière guerre nationale, de l’autre par l’engagement
anticolonialiste. Vint enfin une attitude plus rationnelle, en France, mais
non en Algérie (à excepter, les historiens algériens vivant
en France).
Sylvie Thénault, auteur de "Une
drôle de justice, les magistrats dans la guerre d’Algérie"
nuance la description du refoulement : moins que pour d’autres événements,
par exemple les massacres de Madagascar en 1947, ignorés pratiquement
de l’historiographie.
Raphaëlle Branche auteur de "La
torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962"
: ce qui va entraîner la nouvelle historiographie, c’est qu’en
1992 une partie des archives s’ouvrent, 30 ans après la fin des
hostilités. Ce qui relève du secret défense, en particulier,
les documents concernant la torture, devra attendre 30 ans de plus. Cependant,
le service histori-que de l’armée a libéralement accordé
des dérogations, et les témoignages des survivants ont permis
de compléter le tableau.
Benjamin Stora : En 1990 il y eut une rupture incontestable, avec l’ouverture
des archives (depuis, certaines se sont refermées) et l’apparition
de nouveaux groupes "demandeurs" : enfants ou petits enfants des acteurs,
et surgissement des événements encore actuels en Algérie,
qu’on veut comprendre à travers l’histoire. Là même,
on constate une tendance au renouvellement. Les manuels scolaires algériens
retournent aux origines avec la réapparition de figures précédemment
occultées, Messali Hadj, Boudiaf ou Ben Bella.
Sylvie Thénault : le fait que les archives qui furent les plus
accessibles sont celles de l’armée, conduit inévitablement
à une histoire vue du côté des militaires. Sur les institutions
civiles et le pouvoir politique l’historien reste en retrait, par exemple
à propos des camps d’internement qui étaient gérés
par les préfectures.
Gilbert Meynier, raconte sa propre évolution. Issu d’un
milieu libertaire, il a d’abord sa-cralisé le FLN. Ses contacts
avec l’historien algérien Mohamed Harbi ont fait évoluer
sa per-ception des faits. Mais celle-ci reste relative à l’ouverture
des archives. Si M. Harbi lui a ou-vert les siennes, il est interdit d’archives
en Algérie.
Benjamin Stora se raconte aussi. Lui était trotskiste ; il reportait
sur la résistance algérienne des clichés issus de la guerre
d’Espagne. Il était par exemple hostile au FLN perçu comme
stalinien et penchait vers les messalistes, que le FLN cherchait à éliminer,
comme le P.C. avait fait avec le POUM en Espagne.. En 1990, il s’attache
plus au vécu, passe de l’histoire factuelle à celle des
représentations.
Sylvie Thénault : la guerre d’Algérie, c’est
de l’histoire brûlante ; peut-on penser qu’elle est objectivement
mieux abordée par ceux qui ne l’ont pas vécu ? Non ! Les
historiens actuels investissent dans leurs projets leurs préoccupations
actuelles.
Benjamin Stora en vient à parler de son évolution de l’écriture
livresque à l’écriture par images. Il affirme que la fiction,
qui ouvre à la réflexion, peut être plus proche du réel
que le documentaire et en donne pour exemple Lacombe Lucien à propos
de la Résistance. Une telle œuvre reste à faire pour l’Algérie.
Gilbert Meynier, revient sur son travail ; avec les archives de l’armée
et celles de M. Harbi ses sources furent les interviews des survivants du GPRA
: Aït Ahmed, Ben Bella… En Algérie le discours fondamental
n’a pas beaucoup changé malgré l’évolution
des manuels scolaires. Ainsi la "Révolution" est présentée
comme un soulèvement de masse provoqué par les ulémas,
et terminée par un victoire militaire écrasante. Or la réalité
est différente. la victoire, chacun sait qu’elle fut diplomatique.;
ensuite il faut savoir que le champ sémantique du mot Révolution
n’est pas le même en arabe qu’en français. Il ne signifie
pas retournement radical mais se rapprocherait plutôt du sens du mot Djihad.
On glisse ainsi de la Révolution au Djihad, puis au FLN mouvement de
résistance constitué de cadres ruraux et qui ne fut pas, comme
le CNR en France, une fédération de mouvements d’abord autonomes,
mais unifia diverses tendance, en excluant le MTLD. Il devint ensuite un pouvoir
d’Etat avec des cadres civils vite marginalisés en Egypte par Boumediene,
puis prit définitivement sa forme étatique en 1962.
Du débat avec la salle il résulte que si, jusqu’en
1969, le pouvoir algérien était très sécularisé
sans aucune référence au djihad, il faut, pour être complet,
considérer le niveau des cadres. Plus on s’éloigne de la
tête, plus apparaît le recours au djihadisme. Mieux, cela dépend
du public auquel on s’adresse. Ainsi, paradoxalement, le journal des moudjahidins,
dans sa version arabe ne comportait pas de références religieuses.
Celles-ci apparaissaient dans la version française !
Sur le choix des intervenants et l’absence d’historiens algériens,
il est affirmé que le clivage n’est pas entre historiens algériens
et historiens français, mais entre historiens libres de leurs pensées,
c'est-à-dire écrivant en France et ceux qui sont tributaires du
pouvoir algérien et donc peu libres de leurs propos.
Sylvie Thénault, en réponse à une question relative
à une éventuelle crise de conscience de magistrats, précise
qu’il ne faut pas juger en fonction des paramètres actuels ; en
1950, il n’y avait pas d’Ecole Nationale de la Magistrature, pas
de syndicats de magistrats, donc pas de protection pour les magistrats divergents,
et d’autant moins de divergents que la loi avait criminalisé le
FLN. Il y a cependant un exemple de magistrat dans ce cas, Jean Reliquet : il
fut marginalisé, isolé, calomnié, mais lui-même n’a
pas un seul moment imaginé une action publique.
Enfin les intervenants concluent en signalant l’existence de thèses
sur les pieds-noirs, mais aucune sur les juifs d’Algérie à
l’époque de la guerre.
Claudine Adam