Paul-Laurent Assoun, Université Denis Diderot Paris VII
Raphaël Draï, Université Paul Cézanne / Aix-Marseille
III
Jean-François Mattéi, Institut universitaire de France
Université de Nice-Sophia Antipolis
En tant que représentants des Sciences de l’Homme à l’Université,
nous sommes impliqués depuis de nombreuses années dans des
structures de collaboration avec les chercheurs et les équipes du
CNRS. Nous sommes à ce titre préoccupés par les événements
récents qui ont affecté le domaine des sciences humaines
et sociales du CNRS. Tout un secteur des sciences de l’homme se trouve
soumis à une coupe claire, à l’initiative de la direction
du département SHS, sous le prétexte d’exigences pragmatiques
de regroupement. Ce mouvement administratif concerne 58 unités qui
se trouvent placées dans une position de FRE, ou « Formations
de Recherche en Évolution », qui fragilise ces laboratoires,
voire les menace d’extinction.
La raison de notre intervention tient aux liens étroits entre
l’Université et le CNRS qui n’ont cessé de se développer
et dont notre expérience quotidienne témoigne. Il est paradoxal
que ce soient les laboratoires dont les travaux sont les plus reconnus
et dont l’originalité ouvre des perspectives susceptibles de renouveler
la recherche et de renforcer les liens entre les deux communautés
de chercheurs, qui se trouvent visés. Sous prétexte de «
rationalisation », c’est le choix le plus irrationnel qui est fait
et le plus novateur des projets scientifiques des équipes en cause
qui se trouve dénié. En tant que professeurs d’université
impliqués dans des unités de recherche, nous ne pouvons rester
insensibles devant le gâchis scientifique que cette politique implique.
Le principe de l’évaluation ne saurait être remis en cause.
Ce qui doit l’être, en revanche, ce sont les règles et les
modalités qui gouvernent les instances ainsi que les critères
d’évaluation. Il est en particulier légitime de s’interroger
sur la singularité de l’usage fait dans la conjoncture présente
de la procédure d’expertise ad hoc, qui consiste à instrumentaliser
une instance d’évaluation pour justifier une décision déjà
prise. La direction scientifique actuelle du CNRS semble, à cet
égard, orientée par une conception du savoir des plus réductionnistes.
Ainsi, l’histoire, la géographie, le droit, la part non cognitiviste
de la philosophie, la psychanalyse etc. se trouvent parmi les disciplines
mises en danger par la politique actuelle des SHS au CNRS.
Peut-on accepter que cette institution abandonne la plus grande part
de son domaine pour restreindre son intervention et ses subventions aux
seuls secteurs qui paraissent, sans doute illusoirement, les plus proches
des sciences dures, en particuliers aux sciences cognitives et à
l’informatique appliquée à la linguistique, alors que celles-ci
bénéficient déjà des soutiens financiers et
matériels les plus considérables ? Les liens scientifiques
noués sont brusquement désavoués par un discours autoritaire
qui semble n’avoir aucune considération pour les intérêts
de l’ensemble de la communauté de chercheurs dont la volonté
de recherche se trouve méconnue. Nous pouvons témoigner que,
en plusieurs décennies, nous n’avons jamais été aussi
frappés par une telle méconnaissance de la direction du CNRS.
Cela pose une question grave qu’il convient de formuler, au-delà
de tout esprit de polémique, au moment où la recherche scientifique
se trouve au centre de l’intérêt des divers acteurs.
La seule UMR (Unité Mixte de Recherche) de psychanalyse du CNRS
se trouve ainsi directement remise en cause dans son existence même
par la direction actuelle du département SHS du CNRS. Il en va de
même de l’histoire ou de la philosophie, avec les différents
Centres auxquels on a retiré l’an dernier la qualification d’Unité
Mixte de Recherche. Cette année, c’est au tour du Centre d’Histoire
de la Philosophie Moderne de se trouver visé.
Si la menace pesant sur nos collaborateurs immédiats, partenaires de notre effort de recherche, mobilise légitimement chacun de nous, notre inquiétude est éloignée de toute considération partisanne. Elle concerne bien plutôt l’émergence de nouveaux corporatismes, émanant de ces disciplines qui sont sur-représentées à la direction du département SHS du CNRS (en particulier les sciences cognitives et l’informatique appliquée à la linguistique), alors que cette institution devrait s’imposer, comme par le passé, une règle d’équité. Il y a là indéniablement un choix idéologique incompatible avec l’idéal d’universalité inhérent à la recherche.
Ce qui nous semble menacé, c’est l’idéal même d’une
universitas litterarum et scientiarum comme lieu d’une recherche libre,
diversifiée dans lequel les « humanités » ont
leur place naturelle à côté des sciences exactes, et
où la bigarrure des sciences de l’homme se trouve respectée.
Force est de constater que ce n’est plus aujourd’hui le cas. Certains paradigmes,
dont l’usage est sans doute légitime dans des disciplines spécifiques,
sont en passe d’être érigés, sous couleur d’un scientisme
étroit, en modèle, voire en monopole. La belle et féconde
idée de discipline de recherche se trouve donc bafouée, ainsi
que la dynamique interdisciplinaire. La continuation d’une telle politique
aboutirait à une régression préjudiciable à
ce qui fait l’originalité même de la tradition française
de la recherche confrontée aux nouveaux défis européens
et internationaux.
Nous sommes obligés de constater que jamais un tel aveuglement
sur les véritables valeurs de la recherche n’aura été
autant susceptible de diviser la recherche dans les universités
et au CNRS. Il ouvre ainsi un malaise durable au sein des sciences de l’homme,
au moment où des arbitrages ont été faits en faveur
de la recherche scientifique française en général.
Cette crise grave devra au moins ouvrir le débat qui permettrait
aux sciences de l’homme et de la société de clarifier leur
statut au sein de la communauté universitaire. Nous pensons qu’une
autre politique est possible, dès lors que, sortant de cette logique
partisane, le CNRS et l’université reviendront à un esprit
de concorde dans le domaine des sciences de l’homme qui apporte sa contribution
propre à la connaissance. Il faut rétablir le caractère
historique, critique et réflexif des SHS – de la philosophie à
la sociologie, en passant par toutes les autres disciplines, avec, bien
entendu, une spécificité de démarche suivant les divers
courants et les différents savoirs. Il convient au plus haut point
de retrouver le sens du débat et de la vie intellectuelle dans nos
disciplines, contre une technicisation prétendument scientifique
qui consiste à dépouiller les sciences humaines de toute
« humanité ».
Au cas où ce mouvement se poursuivrait, nous assisterions à la mort de tout ce qui a fait la spécificité et la réputation mondiale des « humanités » françaises, soit un type d’investigation non scientiste qui vise à une critique du savoir et à l’invention de concepts nouveaux pour comprendre le statut de l’humain dans son rapport aux savoirs et aux pouvoirs, en impliquant le sujet au lieu de le dissoudre dans des modèles d’objectivation réducteurs .
Il convient enfin de réfléchir à une nouvelle organisation
des SHS. Le préalable en est la liaison indispensable avec les universités,
afin que l’on aboutisse à un transfert rapide des connaissances
de la recherche vers l’enseignement. La recherche dans les sciences de
l’homme pourrait ainsi retrouver son unité et son dynamisme grâce
à un partenariat fécond entre l’Université et le CNRS.