Libération Vendredi 9 novembre 2001 (©)
Il n'est pas question, pour les professeurs, d'abandonner
les «exigences» de la pensée.
La pensée comporte des risques: se tromper, devoir défendre son idée contre autrui, affronter les pouvoirs ou les coutumes, n'obtenir aucun résultat satisfaisant. Ces risques sont inhérents à toute pensée. Si on prétend les éliminer, c'est la pensée elle-même qu'il faut éliminer. Elle peut, en effet, être remplacée par une réflexion sur les mots et les structures logiques ou encore par de simples connaissances, en particulier celles qui vont dans le sens de l'opinion dominante (elle se trouve être parfois tout à fait acceptable, par chance). Beaucoup de professeurs de philosophie considèrent que les programmes et les concours tendent aujourd'hui à opérer cette métamorphose. On leur explique que cette évolution est démocratique et qu'elle est justifiée par leur notation au baccalauréat, qui est restée aristocratique. Ce qui malheureusement est vrai, dans bien des cas.
Noter une pensée est un exercice très paradoxal, qui ne relève d'aucun barème préétabli, puisqu'il s'agit de comprendre la lecture qu'une personne propose, sur un sujet donné. Elle est une création, en principe, et ne peut donc pas entrer dans des cadres trop stricts. Il existe cependant des critères assez rigoureux, pour l'évaluer: y a-t-il des paradoxes, des définitions, des explications? La personne qu'on lit a-t-elle fait l'effort de réfléchir et de construire un cheminement? Ces démarches étant quasiment impossibles à réaliser seul, sans recourir à une tradition, s'y réfère-t-elle de façon pertinente? Si on lit une copie très attentivement, plusieurs fois et en la comparant avec d'autres copies, si on en discute avec des collègues, on peut espérer aboutir à une note à peu près juste.
Mais il ne faut pas noter en fonction de ce qui manque, en fonction d'une «exigence» abstraite et irritante parce qu'elle n'est jamais atteinte parfaitement. Cette façon de noter très dogmatique ne tient pas compte de l'effort, ni de la toute petite intuition. Elle ne correspond pas du tout à l'attitude qu'un professeur adopte en classe pour inviter ses élèves à la réflexion philosophique. Socrate lui-même présente l'amitié comme une condition des dialogues qu'il entreprend (Ménon 75 d, Gorgias 473 a). Il ne s'agit pas de démagogie, mais du plus simple respect, car l'exercice est difficile et hors du commun; il s'accompagnera donc de certains égards.
On en déduira que les professeurs de philosophie peuvent, sans aucun problème de conscience, s'abstenir de donner des prétextes aux pouvoirs: ils peuvent s'efforcer de noter de façon bienveillante. Il n'est donc pas question ici d'abandonner les «exigences» de la pensée, mais de tenir compte du terrain sur lequel elle fleurit et du temps dont elle a besoin: on ne note pas de la même façon une copie de bac et une copie à bac + 3. C'est une question d'honnêteté intellectuelle. Si la survie de cette discipline est en jeu, c'est aussi de cette façon.