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INSPECTION GÉNÉRALE DE 1904

Instructions pour la classe de philosophie


I. - Il y a une première observation préalable à toutes celles qui suivent, car elle doit en être, à l'occasion, le correctif : Il est nécessaire que le professeur de philosophie jouisse d'une grande liberté dans la direction de sa classe. D'abord la méthode de l'enseignement est chose personnelle, en grande .,partie, et doit répondre pour chacun aux ressources et aux habitudes de son esprit. .En second lieu, le professeur de philosophie doit user sans cesse d'initiative, mettre à l'essai de nouveaux procédés d'instruction, chercher .à renouveler son enseignement, se tenir en haleine jusqu'à la fin, pour éviter, ce qui est le pire mal d'une classe, l'écueil de toute carrière qui se prolonge, la pratique routinière.

 II. - Pour le cours proprement dit, en conséquence de l'observation précédente, il ne paraît pas qu'il y ait une règle fixe à proposer. Chacun le fait comme il l'entend, exposant les Idées d'une manière doctrinale et parlant plus ou moins vite, ou mêlant les interrogations à l'exposition, ou encore fragmentant la leçon en plusieurs thèses qui sont discutées avant d'être résumées par écrit... et ainsi de suite : Ce qu'on peut dire, en général, c'est que les élèves, à l'âge de la classe de philosophie, sont très sensibles au charme d'une parole suivie, qu'ils en subissent le prestige avec profit, qu'ils y trouvent le modèle d'un développement d'idées régulier, égal, systématique, ce qui est un genre essentiel de la pensée, qu'ils ont besoin d'appliquer eux-mêmes dans leurs dissertations. Ce qu'on peut dire encore, d'une manière plus précise, c'est que le cours suivi, ainsi entendu, ne doit pas dépasser une heure, que la bonne mesure en est, en moyenne, de 3/4 d'heure ; qu'un sommaire doit accompagner la leçon, qu'il soit dicté en commençant et marque d'avance les principales divisions du sujet, ou, en terminant, pour résumer les idées, ou fait après la classe par les élèves .eux-mêmes et revu par le professeur sur un des cahiers ou sur une des copies des élèves... Mais, de toute manière, il Importe que le cahier où les leçons de la classe sont écrites soit pour tous les élèves le manuel, le vrai manuel, le seul manuel avec lequel ils se préparent à 1'examen, par cette raison qu'il contient l'enseignement que leur maître a cru le meilleur, le mieux approprié, le plus propre à les y conduire. Aussi faut-il exiger qu'il soit bien tenu, lisiblement écrit, purgé d'erreurs grossières, divisé en chapitres et en alinéas, portant à la marge, à chaque page ou chaque demi-page, une indication, un en-tête emprunté, s'il se peut, au sommaire.

 III. - L'interrogation accompagne naturellement tous les exercices de la classe. La méthode interrogative est la " méthode active ". Elle convient donc à toutes les classes, de la huitième à la philosophie. Elle peut porter sur la leçon qui vient d'être faite et permet de reconnaître si la plupart des élèves en ont suffisamment compris les idées générales. Elle porte surtout sur la leçon de la veille, et elle est alors la plus fructueuse quand elle revient sur des idées que les élèves ont étudiées. Le plus souvent elle s'adresse à toute la classe, elle court d'un élève à l'autre, elle les met tous à contribution, elle les entraîne dans un mouvement rapide, elle pique leur curiosité et la satisfait, elle les fait jouir d'une activité Intellectuelle commune : car la classe est une collaboration. Parfois elle s'attache à un élève en particulier, elle l'oblige de compléter successivement des réponses, de résoudre peu à peu toute la difficulté, de reconnaître ses contradictions, elle le met vraiment à la question.

 IV. - La dissertation. - Le professeur donne un ou plusieurs sujets, comme il le croit bon. Vers la fin de l'année, il peut en donner trois, pour préparer les élèves à la pratique de l'examen ; quand il a des élèves de force inégale, II peut en donner deux d'inégale difficulté, mais toujours il indique les références aux livres que les élèves ont entre les mains, en dictant pour chaque livre le numéro de la page ou des pages qu'ils auront à lire. Il s'abstiendrait plutôt de donner un sujet excellent, qu'il jugerait utile, disons même nécessaire, s'il ne trouvait pas dans la bibliothèque des élèves ou s'il ne pouvait leur procurer quelques livres aux. quels le sujet se rattache. Au reste, il ne se borne pas aux ouvrages de philosophie pure qui traitent du sujet. Il met à profit, tout aussi bien, des ouvrages de littérature, un drame, voire un roman,, c'est-à-dire toute culture propre à féconder l'imagination et à la mettre en mouvement dans le sens du sujet. Il est impossible que les élèves inventent les idées. Ils doivent les chercher là où elles se trouvent, dans les livres ; leur tâche est de les reconnaître, de les recueillir, de les ordonner et de les exprimer. C'est bien assez. Attirés par la promesse qu'ils trouveront la matière de leur dissertation à tel endroit d'un livre, pressés par le besoin, conseillés même par leur paresse, tous feront les lectures indiquées, et ils jouiront, enfin, dans le silence de l'étude ou dans la solitude du cabinet, de ce bienfait de l'enseignement des livres qui égale ou surpasse l'enseignement de la classe.

 V. - La méthode générale de la correction des devoirs s'applique naturellement à la dissertation philosophique. La correction se fait après que le professeur a pris connaissance des copies, mais le plus tôt possible, pour que les élèves n'aient pas perdu de vue leur travail. Si le professeur a peu d'élèves, il peut corriger également toutes les copies. S'il en a beaucoup, il les lit toutes, et il inscrit en tête de chacune une note chiffrée qui en fixe la valeur, et une note d'un certain nombre de lignes qui en précise soigneusement les défauts et les qualités. Il y ajoute un commentaire marginal pour un certain nombre de copies seule-ment, avec un roulement régulier qui fait que tous les élèves, tour à tour, en ont le bénéfice.

 Mais la correction du devoir est collective : averti par la lecture des copies des difficultés que le sujet a présentées, des heureuses découvertes que les uns ont faites, des erreurs commises par les autres, le pro-fesseur dirige, en conséquence, son interrogation ; il fait trouver les idées du sujet, il les fait mettre en ordre, et il ne se réserve que le déve-loppement oral d'un ou de deux paragraphes, lorsqu'il le juge utile. On peut dire, en général, que les esprits acquièrent par l'association une merveilleuse puissance d'invention et de jugement et qu'il n'est pas de devoir dont le corrigé ne puisse être fourni par la seule collaboration des élèves, sans que le professeur ait autre chose à faire qu'à conduire l'interrogation et à séparer le bon du mauvais.

 Quelques professeurs se servent utilement pour cette correction du tableau noir. Tous savent que dans les cours des classes il n'est pas d'exercice qui plus que la correction de la dissertation philosophique donne prise au professeur sur la faculté de penser, sur l'entendement des élèves, qui lui permette de le mieux connaître dans son fonctionnement toujours particulier, et de le serrer plus fortement dans les tenailles de la correction.

 VI. - Un mot sur l'esprit de l'enseignement. La philosophie est une science spéciale qui a son langage et ses difficultés qu'il ne convient pas de déguiser ou d'abaisser. Il n'y a pas lieu de s'étonner, quand on entre dans une classe de philosophie, de ne pas entendre complètement une leçon de philosophie, non plus qu'on ne s'étonnerait de ne pas entendre une leçon de mathématiques, si l'on n'est pas initié à cette science.

 Mais le professeur de philosophie ne doit pas oublier un instant qu'au degré secondaire, il n'enseigne pas la philosophie pour la philosophie elle-même, qu'à ce degré la science n'est qu'un moyen et non pas le but, qu'il n'a pas à former des savants, encore moins des érudits, mais à préparer de jeunes hommes pour la vie active, contemporaine et française. Quand il aura exposé aussi exactement que possible une théorie difficile, sur la nature du moi, par exemple, ou sur le principe de l'induction, il essaiera, par un mot, d'en faire sentir le rapport avec la vie réelle, avec la pratique, avec la conduite de la vie ; il essaiera par une question de s'assurer si en outre de l'intérêt que les meilleurs élèves goûtent dans la discussion des problèmes intellectuels, tous y attachent aussi un intérêt direct, personnel et pratique. En tout cas s'il ne juge pas à propos de commenter ainsi chacune de ses leçons, lui-même en les préparant ne perdra jamais de vue le but qu'il doit se proposer et qui est l'éduca-tion de l'esprit et des sentiments. La formule de cette règle essentielle est qu'il ne doit jamais prononcer une parole qui ne tende - directement ou indirectement - à former le jugement et les sentiments avec lesquels le jeune homme agira plus tard dans notre société.

 P. S. Ces observations se rapportent, comme on le voit, à la classe de 2 heures, ce qui paraît être la bonne mesure pour la classe de philosophie. Il va sans dire que le proviseur, pour uniformiser les mouvements, peut faire sortir de la classe les élèves de philosophie comme les autres à 9 heures et à 3 heures, et le professeur, à la rentrée des élèves, reprend et achève la phrase interrompue par la sortie.
 
 



 
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