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Philosophes en colère, par Jean-Paul Jouary (*)

L'Humanité, 27 Avril 2001 (©)
 

Il existe en France entre cinq et six mille professeurs de philosophie, qui n'ont la réputation ni d'avoir peur des nouveautés, ni d'agir de façon irréfléchie. Or, depuis quelques semaines (cf. l'Humanité du 7-03-01), ils manifestent leur colère au travers d'une pétition d'une rare représentativité puisque, à l'initiative du " Collectif pour l'enseignement philosophique ", 1 800 d'entre eux l'ont déjà signée. Aux professeurs de lycées, se sont joints un grand nombre d'universitaires et plusieurs membres du Collège de France. Parmi eux, on trouve quelques noms très connus, parmi lesquels Claude Lévi-Strauss, Pierre Bourdieu, Elisabeth de Fontenay, Elisabeth Badinter, Alexis Philonenko, Régis Debray, François Dagognet, Charles Coutel, Jean-Luc Marion, Danielle Sallenave, Jacques Texier, André Tosel, Jean Maurel, Jacques d'Hondt, Jean-Luc Nancy, Henri Maler, Michel Fichant, Denis Kambouchner, Hélène Politis, etc.

 Que demandent-ils ? Pour l'essentiel, un moratoire qui repousse l'application du nouveau projet de programme de philosophie dans les séries générales et, parce qu'un nouveau programme est effectivement nécessaire, un nouveau " groupe d'experts ", pluraliste cette fois, pour l'élaborer. Que reprochent-ils à l'actuel " groupe d'experts " ? D'être pour l'essentiel composé de proches de son président Alain Renaut, lequel l'a soumis à son ami Luc Ferry - qui préside le Conseil national des programmes - pour le transmettre enfin à un autre collaborateur chargé du dossier au cabinet de Jack Lang ! Que reprochent-ils à ce projet de programme ? De prédéterminer ouvertement des axes de réflexion, au point de transformer ce programme en esquisse de philosophie officielle. Soumis à la consultation de l'ensemble des professeurs de philosophie ceux-ci, après un large débat, l'ont rejeté dans leur immense majorité. Dès lors, les résultats nationaux de cette consultation n'ont pas été rendus publics ! Or, il semble se confirmer que Jack Lang, après " toilettage " de ce texte par ses propres auteurs, envisage d'en imposer la prescription dès la rentrée.

 La colère des professeurs de philosophie est d'autant plus grande que Jack Lang imposera en même temps une réduction des horaires de philosophie dans les terminales littéraires et scientifiques. Ainsi, la philosophie se verrait directement atteinte dans ses fonctions critiques. Il y a là un problème politique, au sens le plus noble, dont on aurait tort de sous-estimer les enjeux : jamais le mouvement de la société n'a eu autant besoin que chaque citoyen soit mis en possession des moyens qui lui permettent de construire sa propre pensée. En dénaturant et en réduisant son enseignement, et en restant sourd au refus massif qu'y oppose l'immense majorité des professeurs de philosophie, ce gouvernement risquerait de conserver durablement une image peu compatible avec les valeurs culturelles traditionnellement associées à " la gauche ".

 (*) Philosophe