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Misères de la philosophie? par Nadine Lavant et Benoît Tassel (*)

L'Humanité, 17 mai 2001 (©)
 

A lire Francis Marchal (1), il y aurait, d'un côté, les chevaliers de la réforme de l'enseignement de la philosophie, soucieux de fournir un programme " novateur " aux " nouveaux élèves " ; et, de l'autre, les nostalgiques d'un temps révolu. Et qui mieux qu'un " spécialiste " des innovations (pédagogiques) saurait suggérer, à l'attention de " nouveaux venus (?) " des éléments de programme " novateurs " ? Restent, pourtant, quelques silences significatifs. Tout d'abord, sur la teneur du " programme " d'Alain Renaut, majoritairement refusé par les professeurs, tous consultés à la fin de l'année 2000 : ils y ont vu, ils y voient encore, au-delà des modifications ponctuelles apportées par le groupe d'experts " élargi ", une entreprise à caractère idéologique, visant, sous prétexte de nouveauté, à faire passer comme allant de soi un consensus libéral " politiquement correct ". On peut le montrer aussi bien sur la question des " notions " que sur celles dites maintenant d'" approfondissement ".

 Dans un ensemble de " notions " où les grands champs de l'expérience humaine ne sont plus en équilibre, où le politique l'emporte largement sur les sciences, les arts, la relation à l'autre, que de lacunes ! La disparition la plus massive, c'est celle de la réflexion sur la façon dont l'histoire s'écrit, alors qu'on prétend s'opposer aux médias. Enfin, à l'heure où l'on parle tant de bioéthique, pourquoi la question du vivant disparaît-elle ? Quant aux questions d'" approfondissement ", on constate que s'interroger sur l'abolition de l'esclavage permet de ne pas le faire sur l'application de l'article 23 de la Déclaration des droits de l'homme, ou sur le chômage. Tout cela implique qu'il n'y aurait rien à attendre d'autre des sciences que leurs applications techniques ; et que la laïcité ne serait définie que relativement à l'éthique et à la croyance religieuse. L'essentiel n'est-il pas de pouvoir échanger des propos sans enjeu ni pertinence, dans un espace qualifié de démocratique, où tout est question d'opinion et non de savoirs et de connaissance ?

 Sous la fascination du " nouveau ", du changement indéterminé, se cache la vraie détermination du changement proposé : faire de l'enseignement de la philosophie une idéologie consensuelle de style libéral-humanitariste. Si les " nouveaux venus " - ou les " nouveaux élèves " - désignent ceux qui, de par leur origine sociale n'auraient pas appris à être d'emblée des " disciples ", faut-il pour autant les priver d'un enseignement réflexif ? De plus, ce programme s'intéresse tellement aux besoins des " nouveaux venus " et prend si bien en considération la culture dont ils disposent qu'il alourdit le travail de préparation à l'examen : il élargit le champ d'investigation tout en étiolant la pensée. Aussi, la pétition du Collectif pour l'enseignement philosophique commence par rappeler : " Les professeurs de philosophie sont favorables à un changement. Ils souhaitent un programme clair et cohérent, adapté aux conditions réelles d'un enseignement d'initiation à la philosophie. Ils considèrent que le programme proposé ne satisfait pas à ces conditions. "

 Le second silence de Francis Marchal porte sur une histoire qu'il raconte à son avantage, en commençant par gommer les enjeux et les jeux de pouvoir. Pourquoi le programme Dagognet-Lucien, quasi plébiscité par la base des professeurs, n'a-t-il pas été appliqué ? Parce que Luc Ferry, président du CNP, coauteur d'ouvrages avec Alain Renaut, n'en aurait pas voulu ? Pourquoi a-t-il été jugé bon de confier au même Alain Renaut la présidence du groupe technique disciplinaire d'abord, du groupe d'experts ensuite, et lui donner mission de soumettre un nouveau programme au CNP ? Tout cela est gommé. Francis Marchal plaide l'irréprochable démocratie des procédures et l'irrationalité déplorable des personnes. Mais qu'y a-t-il de démocratique à multiplier les rencontres entre le groupe d'experts et tel ou tel interlocuteur, en empêchant la confrontation simultanée dans un débat sans laquelle il n'y a pas de discussion réelle ?

 On ne s'étonnera donc pas de l'ampleur et de la rapidité du succès de la pétition du collectif qui dépasse 2 000 signatures en moins de trois mois. Il n'y a, d'ailleurs, ni hasard de calendrier (gouverner, c'est prévoir) ni simple projection d'un agacement épidermique sur le programme (dès sa diffusion, en avril 2000, nombre de professeurs se sont manifestés en écrivant au ministre). Occulter le jeu des pouvoirs, plaider la conformité procédurale, réduire les contestations à une irrationalité irréductible : ainsi s'écrit l'histoire " libérale-humanitariste " d'un " programme " du même ordre. Soucieux d'obtenir enfin un programme " clair et cohérent, adapté aux conditions réelles d'un enseignement d'initiation à la philosophie ", les professeurs de philosophie, pendant ce temps-là, demandent, à travers la pétition du Collectif pour l'enseignement philosophique, un moratoire d'un an pour l'entrée en vigueur d'un nouveau programme, et la constitution d'un groupe d'experts dans un souci de véritable pluralisme.

 (*) Professeurs de philosophie.

 (1) Voir l'Humanité du 2 mai 2001.