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Lettre ouverte à Jack Lang à propos de la philosophie en terminale, Par Robert Maggiori

Robert Maggiori est professeur de philosophie et journaliste à «Libération».

Libération,  12 juin 2001 (©)
 
 

Monsieur le ministre, vous n'ignorez pas que l'une des particularités de notre système d'éducation est la présence, plus ou moins importante selon les sections, d'un enseignement de philosophie en classe terminale des lycées. Et vous souscrivez, je pense, à l'idée fort répandue que le rayonnement même de la pensée française doit quelque chose à la «classe de philosophie», dont tout le monde, à l'étranger, reconnaît la fécondité. Qu'il faille, lorsque des difficultés d'ordre pédagogique apparaissent ou lorsque des «mutations sociologiques» exigent des aggiornamenti, procéder à des réformes favorisant une meilleure «réception» auprès des élèves de ce que la philosophie exige, nul, assurément, ne peut en douter. Une réforme en ce sens, touchant les programmes, en chantier depuis longtemps, a été achevée, sous l'égide d'Alain Renaut, et risque d'être appliquée dès la rentrée prochaine.

Il est inutile de revenir sur les péripéties qui l'ont accompagnée, sur l'étrange procédure qui a consisté à publier le nouveau programme au Bulletin officiel un... 31 août (2000), et, après coup, à lancer, sur votre initiative, une «consultation nationale des professeurs». Il est inutile aussi, tant de débats ayant eu lieu, y compris dans la presse, de reprendre le détail de ce programme. L'essentiel est que vous vous apprêtez à signer le décret d'application de la réforme, ou, comme l'indiquent certaines sources, que vous l'avez déjà fait. Je n'ose croire, Monsieur le ministre, que vous ayez pris, ou que vous prendrez, une telle responsabilité. Comme je n'ai pas pu croire que vous ayez approuvé que soit réduit l'horaire de philosophie en terminale littéraire et scientifique: quels arguments, quelles pressions - puisque toute votre action politique atteste votre attachement à la culture et ne laisse pas penser à une quelconque inclination pour le scientisme - peuvent vous avoir convaincu qu'il serait mieux qu'un élève se destinant à des études de sciences ait moins l'occasion de réfléchir aux problèmes philosophiques, alors que, dans les classes supérieures et même dans les études médicales, ce type de réflexion est présent et a son importance?

Mais l'essentiel, c'est la réforme des programmes elle-même. La consultation nationale que vous avez ordonnée a donné des résultats dont rêvent tous les hommes politiques: près de 80 % des professeurs (98 % dans certaines académies!) se sont prononcés contre. Les professeurs de philosophie sont des gens sérieux et scrupuleux: ils ont réfléchi, discuté entre eux, écrit des textes, soumis les termes de la réforme à l'analyse la plus stricte. Le «non» qu'ils ont exprimé n'est que le résultat de cette analyse: lorsqu'il est si massif, il ne peut s'expliquer par rien d'autre, ni par un «conservatisme», ni par une réaction d'hostilité envers les promoteurs de la réforme (il faudrait une certaine mégalomanie à M. Alain Renaut pour le croire un seul instant), ni par une réaction «politique», idéologique ou quoi que soit d'autre. Cette réforme est mauvaise pour l'enseignement philosophique: 80 % des professeurs qui exercent loyalement et avec compétence leur métier vous le disent, Monsieur le ministre - comme vous l'ont fait savoir par des pétitions les figures les plus illustres de la philosophie et des sciences humaines -, quand 20 % d'autres maîtres, aussi loyaux et compétents, vous disent le contraire.

Comment pouvez-vous prendre une décision qui ne contente qu'une faible minorité? Pensez-vous en démocrate que «la majorité a toujours tort»? Pensez-vous possible de «faire le bonheur du peuple malgré lui»? Pensez-vous souhaitable, des professeurs ayant déjà manifesté qu'ils «résisteraient» à l'application de la réforme, ne l'appliqueraient pas, lanceraient des actions pour qu'elle fût entravée, qu'à la rentrée prochaine les lieux d'enseignement soient des lieux de polémique et d'affrontement? Ne commettez pas une telle erreur, Monsieur le ministre.