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Philosophie.com ? Par Robert Redeker

L'Humanité, 25 juin 2001 (©)
 

Il s'est passé cette année quelque chose de stupéfiant, qui eut été impossible il y a seulement vingt ans, dans une démocratie prétendument gouvernée à gauche. Qu'on en juge ! Voilà un gouvernement qui par un coup de force, en rupture avec toute la tradition républicaine de dialogue respectée jusqu'à présent, promulgue, en catimini et en plein mois d'août 2000, un nouveau programme de philosophie pour les classes terminales des lycées, puis qui, s'attendant à un plébiscite, organise à l'automne une consultation générale de tous les professeurs de philosophie au sujet de ce nouveau programme qui tourne au rejet massif - et malgré tout, malgré ce refus collectif quasi unanime, malgré la marée montante des remontrances et des protestations, malgré une pétition rassemblant l'immense majorité de la profession, ainsi que les noms des penseurs illustrissimes comme Claude Lévi-Strauss, Pierre Bourdieu, Gilles-Gaston Granger, Régis Debray, François Dagognet -, ce gouvernement, donc, campe " droit dans ses bottes ", conservant l'ensemble du dispositif.

 L'énigme d'une aussi étonnante obstination mérite d'être décryptée. Quelle peur se cache derrière cette réduction des horaires et cette normalisation de l'enseignement philosophique ? Pourquoi moins de philosophie pour les élèves ? Pourquoi un nouveau programme moins philosophique ? Cet affaiblissement de l'enseignement de la philosophie est lié à la dévalorisation de ce qui fut naguère appelé " étude ", quelque chose en voie d'oubli, quelque chose dont les lycées ne parlent même plus (comme s'ils avaient honte de ce passé), et dont les professeurs de philosophie, les derniers, tentent de maintenir quelques lambeaux ! Ce mot, " étude ", est devenu dans les lycées un mot tabou, un mot désuet, un mot décédé, enterré dans le blanc linceul amnésique d'une page de dictionnaire. La mort de l'étude parachève la mort de l'élève. De même qu'elles détruisent le maître - " Adieu, professeur ! " -, les réformes en cours dans l'Education nationale détruisent l'élève. " Adieu, l'élève ! " Fin de l'élève : on encourage le " zappisme ", devenu le mode d'être dominant de l'intelligence, on travaille à la disparition de la capacité de suivre et de produire de longs raisonnements, on promeut le ludisme comme la plus haute valeur. La fragilisation - annonciatrice de sa disparition prochaine - de la philosophie, corollaire obligé de l'effacement de l'étude, se situe est au cour de ce dispositif destructeur, dans la mesure même où il permet de consacrer la double mort de l'élève et du professeur.

 Il faut comprendre cette fragilisation dans un contexte plus large de transformation de l'école en garderie (un enfant d'école primaire reçoit aujourd'hui, entre le CP et le CM2, 500 heures de moins d'enseignement de la langue française qu'il y a trente ans), ou en centre d'animation, de mutation des collèges en agences de voyage (dans le collège où mon fils est inscrit en sixième sont constitués dès juin les " classes Pompéi " pour l'année suivante), de métamorphose des lycées en lieux de vie ressemblant de plus en plus à des galeries marchandes de supermarché, où l'on laisse entendre aux élèves, rebaptisés " les jeunes ", qu'assister à des cours est réservé aux jours où il ne se passe rien d'autre de plus distrayant au lycée. Ce mauvais coup porté contre la philosophie complète tout un ensemble de mesures par lesquelles l'enseignement républicain dégénère, pour prendre la forte formule du philosophe Jean-Claude Michéa, en " enseignement de l'ignorance ".

 La bien-pensance communicationnelle, qui joue dans la France contemporaine le rôle d'idéologie attribué par Marx en son temps à la religion, est persuadée, d'une part, que la philosophie est aussi caduque que le latin et le grec, et, d'autre part, que la philosophie pourrait se révéler dangereuse, si elle continuait d'être enseignée sérieusement, par sa capacité de subvertir cette non-pensée dominante. Comment cette idéologie de la communication, au service de la mondialisation techno-marchande, s'y prend-elle pour assurer son hégémonie ? En vidant l'enseignement de tout contenu, en tentant de remplacer la rugueuse étude de la philosophie par les récréatifs débats d'éducation civique juridique et sociale (ECJS) " sur des sujets de société ", et les travaux personnels encadrés (TPE). Un exemple de cette domination idéologique : dans leur nouvelle mouture, les CAPES ont vu la disparition de l'épreuve d'explication d'auteurs littéraires. Plus de Shakespeare, plus de Goethe, plus de Cervantès, ni de Dante : on veut former des professeurs à la fois super-communicants et ignorants. L'articulation entre la communication et l'ignorance est le secret de l'obstination gouvernementale à maintenir une réforme que tous rejettent. La fragilisation de la philosophie au lycée entre en symbiose avec l'exigence idéologique d'organiser " l'enseignement de l'ignorance ".

 Crime il y a : de même que, selon Paul Virilio, la vitesse a tué le temps, de même la communication, en s'emparant de l'école, s'acharne à tuer, matière après matière, l'enseignement. Effrayée par la lenteur du temps passé à l'étude, par la rigueur et par la persistance d'un contenu intellectuel - au contraire, les discours sociaux dominants d'aujourd'hui entretiennent les cultes fétichistes de la vitesse, du spontané, de la publicité, de l'immédiat, du sympathique, du jeune, du vide et du nouveau - qu'exigent l'étude et l'enseignement de la philosophie, l'idéologie de la communication est opposée à l'émancipation intellectuelle véritable de la jeunesse. L'école de demain sera " l'école.com " : sans élèves ni professeurs, mais avec des " jeunes " et des " adultes ", et sans philosophie. La bataille de la philosophie est en effet la dernière : pour substituer définitivement la communication à l'école, l'idéologie dominante des élites techno-marchandes, gouvernantes et médiatiques doit d'abord en finir avec la philosophie. La forte adhésion de ces élites au règne de cette idéologie explique que les professeurs et les élèves, à la différence de ce qui s'est passé à la fin des années soixante-dix lorsqu'un autre gouvernement s'était déjà attaqué à la philosophie, ne seront pas écoutés et qu'ils ne recevront aucun secours politique ni médiatique pour sauver cet enseignement.

 (*) Philosophe. Derniers travaux : Aux armes, citoyens !, Bérénice, 2000, le Déshumain, Itinéraires, 2001.