Une Realpolitik de l'universel?
Jean-Jacques Rosat*

L'Humanité 01 Février 2002 (©)
 

 "A désespéré les enseignants" Voilà ce qu'écrirait aujourd'hui un " Dictionnaire des idées reçues " à l'article Bourdieu. En mettant en évidence les mécanismes par lesquels l'école reproduit les inégalités sociales, sa sociologie aurait favorisé le fatalisme et le conservatisme. Pourtant, à en juger par le cas de la philosophie, c'est bien plutôt l'aveuglement de beaucoup d'enseignants qui est désespérant : la constance avec laquelle ils font, au nom de la raison et de l'universel, des choix qui en interdisent l'accès à leurs propres élèves Ce " scandale logique et politique ", Bourdieu l'appelle " la monopolisation de l'universel ".

 Prenons un exemple. Au début des années quatre-vingt, au nom du " droit à la philosophie ", on en généralise l'enseignement à toutes les terminales des séries technologiques. Mais, en vertu de l'idée que la philosophie, comme la raison, serait une, on impose pratiquement sans modification un modèle (des programmes, des exercices, un cadre pédagogique) qui est celui des séries générales. Or, déjà, sous l'effet de la démocratisation du lycée, ce modèle vieux d'un siècle est en crise. Le résultat ne se fait pas attendre : le programme est si vaste et si indéfini qu'il n'offre aucune prise à ceux qui veulent apprendre, les sujets de dissertation sont formulés d'une manière telle que la plupart des élèves ne peuvent leur donner aucun sens, et n'ont pas les connaissances nécessaires pour les traiter valablement. La faiblesse anormale des notes au baccalauréat le montre : la philosophie met la majorité des élèves en échec. Souvent même, elle les humilie puisqu'ils ne savent pas faire ce qu'on leur demande, et savent bien qu'ils ne savent pas. Souvent, elle les renforce dans le préjugé que la pensée, la culture et les livres, ne sont pas faits pour eux.

 C'est le triomphe de ce que Bourdieu nomme " l'hypocrisie mystificatrice de l'universalisme abstrait : l'universalisation des exigences scolastiques qui ne s'accompagne pas d'une semblable universalisation des moyens d'y satisfaire ". Bourdieu définit comme univers " scolastiques " des mondes qui se sont mis à l'abri du besoin et de l'urgence, où les connaissances et les idées sont envisagées pour elles-mêmes, de manière désintéressée. L'école, la philosophie, et donc le cours de philosophie sont de tels univers. Y entrer et en apprendre les règles exige une rupture (sociale et culturelle) qui a un prix (économique et existentiel). Bourdieu n'en a jamais nié la nécessité. Il croyait trop à l'école pour la confondre avec la vie ; il aimait trop la philosophie pour se satisfaire de celle des cafés ; et il vomissait les habiles (journalistes à prétentions intellectuelles ou philosophes médiatiquement corrompus) qui refusent de payer le prix. Mais, expliquait-il, les habitants de ces " univers " - qui ont fait des sacrifices pour y entrer, ont été façonnés par eux, et y trouvent leur identité, mais aussi leurs intérêt et leurs pouvoirs - en cultivent une représentation mystifiante qui fétichise cette rupture et la rend quasi impossible à effectuer par ceux qui n'ont pas déjà acquis, à l'extérieur de l'école, les dispositions nécessaires pour s'y sentir chez eux.

 Certes, cette " monopolisation de l'universel " - par laquelle ceux qui se posent comme " fonctionnaires de l'universel " finissent par identifier celui-ci avec leur point de vue particulier - relève de l'aveuglement sur soi ; mais elle n'est pas pour autant un mécanisme aveugle. Elle s'incarne dans des choix individuels et collectifs. Elle peut donc être combattue. De la lecture de Bourdieu, on peut tirer au moins deux maximes d'action. D'abord, en finir avec le sophisme qui veut que la philosophie soit d'autant plus belle qu'elle est plus inutile, et redéfinir l'enseignement de manière qu'apparaissent clairement les liens qui existent effectivement entre les questions philosophiques les plus classiques et les problèmes auxquels la vie et la société confrontent les élèves. Sait-on par exemple que, quelques semaines avant le 11 septembre, les responsables de la profession ont fait retirer du nouveau programme le thème " Religion et rationalité " ?

 Ensuite, cesser de considérer tous les élèves comme des consciences pures. Une " Realpolitik de l'universel ", écrit Bourdieu, doit " prendre acte de l'inégale distribution des conditions sociales de l'accès à l'universel ". Contrairement aux dogmes pseudo républicains, si les élèves des différentes filières n'ont ni la même culture, ni les mêmes parcours, leur imposer à tous un unique modèle d'enseignement est le plus sûr moyen de reproduire les inégalités : c'est pourtant le choix qu'une fois de plus sont en train de faire ceux qui rédigent actuellement le nouveau programme des séries technologiques. Décidément, il est urgent pour nous autres, professeurs de philosophie, de nous libérer de la morgue professionnelle qui nous empêche d'être socialement utiles et réellement démocrates. Nous n'avons pas fini de lire Bourdieu.
 

 (*) Professeur de philosophie ; maître de conférences au Collège de France.