"Philo: mission d'intérêt général"
Par André SENIK

Libération 03 juin 2002

 André Senik est professeur de philosophie au lycée de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine) et membre de l'ACIREPH.
 

Comme d'habitude, le refus corporatiste avance drapé dans les plus nobles idéaux. En témoigne un récent article de Robert Maggiori dans lequel il invite tout bonnement Luc Ferry à céder à la majorité des profs de philo, qui vient de se prononcer par consultation contre une vraie réforme des programmes.

 Quand il présidait le Conseil national des programmes, Luc Ferry a défendu le programme réformateur présenté par Alain Renaut en 2000, et a condamné comme catastrophique le contre-programme présenté en 2001 par Michel Fichant. Il a conseillé au ministre en place à cette époque d'ajourner toute décision, afin de ne pas sacrifier pour des années l'enseignement de la philosophie au lycée. C'était là le conseil d'un homme libre de toute considération politicienne.

 Pourquoi devrait-il changer d'avis, une fois devenu ministre, et se déjuger, en avalisant ce qu'il juge catastrophique ? L'unique argument de Maggiori est que la majorité des professeurs de philosophie s'est prononcée démocratiquement contre la réforme, contre le programme Renaut et pour le contre-programme Fichant. Au nom de cette majorité, Maggiori demande à Luc Ferry de ne pas faire prévaloir ses propres vues contre "la volonté générale", et de ne pas céder "au lobbying de quelque association minoritaire paraministérielle".

 Cette phrase mérite deux précisions. Premièrement, il est carrément gênant de voir un professeur de philosophie évoquer comme "la volonté générale" le point de vue exprimé par la majorité d'une corporation sur un objet de portée générale. La volonté générale, précise Rousseau, doit être générale, non seulement dans son objet, mais aussi dans sa source, c'est-à-dire émaner de la volonté du peuple dans son ensemble, c'est-à-dire dans l'esprit de la doctrine républicaine aujourd'hui admise, par l'intermédiaire de ses représentants légalement qualifiés. C'est tout le contraire du point de vue corporatif défendu par Maggiori.

 Quels sont en l'occurrence l'objet général et le point de vue corporatif ?

 L'objet "général", c'est la nécessité de faire accéder tous les élèves de terminale à une formation philosophique qui les aide à comprendre les débats d'idées de la société et de la culture contemporaines. Cette mission suppose que les contenus à étudier en classe soient clairement définis, qu'ils soient choisis en raison de leur importance, et qu'ils constituent un programme commun à tous les élèves. Le point de vue qui est actuellement majoritaire dans la corporation s'élève contre ces conditions et revendique la liberté pour chaque professeur d'aborder les problèmes de son choix à partir d'une simple liste de notions, sans être soumis à un programme prescriptif avec l'espoir qu'ayant acquis ainsi la capacité de "penser par eux-mêmes" sur n'importe quel sujet, les élèves sauront bien se débrouiller le jour du bac pour traiter quelque question que ce soit, quand bien même ils n'en auraient jamais entendu parler.

 Quand il y a ainsi opposition entre le point de vue majoritaire d'une corporation de fonctionnaires et sa mission d'intérêt général, on est en droit de parler de corporatisme.

 C'est d'ailleurs par souci de la "généralité" que les programmes scolaires passent pour consultation devant le Conseil supérieur de l'éducation où sont représentées toutes les parties concernées, dont les syndicats d'enseignants et les associations de parents d'élèves. Maggiori ne le mentionne pas, ce qui lui permet de passer sous silence le fait que le CSE s'est jusqu'à présent toujours prononcé en faveur du programme Renaut et contre les programmes de type Fichant.

 Se réclamer, comme le fait Maggiori, de la souveraineté des professeurs de philosophie sur le programme scolaire révèle une grave inculture démocratique, car c'est évidemment au politique, au prince, qu'il appartient exclusivement de prendre ses responsabilités en matière d'Education nationale. Libre ensuite à chaque professeur d'aborder comme il l'entend les questions inscrites au programme qu'il doit avoir traitées. La fronde et la grogne des fonctionnaires peuvent avoir une très grande force de nuisance, surtout en période électorale, cela ne les rend pas légitimes au regard de la démocratie.

 Un mot enfin à propos de "l'association minoritaire paraministérielle", l'Acireph, à laquelle j'appartiens. Une association qui soutient des réformes voulues par le ministère court le risque d'être provisoirement minoritaire dans son milieu, et c'est tout à son honneur. Il ne sait pas cela, Maggiori ? L'histoire politique et syndicale ne le lui a pas appris ? Ce qu'il sait par contre, et qu'il ne dit pas, c'est que les professeurs de philosophie qui sont favorables aux réformes ministérielles n'ont pas, loin s'en faut, les faveurs de l'Inspection générale de philosophie, qui est hostile à ces réformes. Or c'est elle, et elle seule, qui fait les carrières des professeurs de philosophie.

 Inutile donc, de prendre une pose révolutionnaire pour stigmatiser la collaboration de classe des réformateurs "paraministériels".

 En conclusion, oui, la prochaine et délicate décision de Luc Ferry concernant les programmes de philosophie sera un test de la volonté politique de ce gouvernement de ne pas enterrer les réformes nécessaires et de ne pas céder aux corporatismes, y compris en période électorale.