Retour.
 

Ne figeons pas la philo, par Claudine Tiercelin

Claudine Tiercelin est professeur de philosophie à l'université de Paris-XII et présidente du jury des agrégations interne et externe de philosophie.

Libération,  14 mai 2001  (©)
 

L'enseignement de la philosophie risque fort d'apparaître comme incapable de consentir à la moindre modification.
 

De nouveaux programmes de philosophie pour les classes terminales ont été publiés en août 2000. A la demande du ministre de l'Education nationale, ils ont fait ensuite l'objet d'une consultation des professeurs. Le groupe d'experts présidé par Alain Renaut (1) a révisé le texte initial, en tenant compte des critiques. Il y a lieu d'être préoccupé par le tour que prennent maintenant les choses: comme lors des précédentes tentatives de réforme, un front du refus s'est constitué, prenant des allures de croisade. Des procès d'intention des uns, du silence assourdissant des autres, on ne saurait dire ce qui est le plus grave; mais cela donne assurément de notre discipline une image désastreuse.

Les adversaires du programme continuent de réclamer son retrait pur et simple. Nul ne saurait contester la sincérité de leurs convictions, encore moins sous-estimer le degré d'inquiétude que trahissent aussi ces critiques, pour de nombreux professeurs confrontés à des situations pédagogiques chaque jour plus difficiles qui soulignent à elles seules l'urgence absolue d'une réforme. Sur bien des points, tout le monde semble pourtant d'accord: nécessité de réduire le trop large éventail de notions de l'ancien programme et d'en limiter l'indétermination; énoncer plus clairement ce qui est attendu de l'élève.

N'est-il pas dès lors paradoxal de reprocher au nouveau programme de prédéterminer les contenus à l'excès ? Le mot «démocratie» trahirait une orientation «idéologique», quand les rédacteurs du programme en appellent, bien banalement, à la vocation critique de la discipline ; derrière le mot «argumentation», on craint une réduction de la philosophie à la rhétorique, alors même que le refus d'un programme un peu déterminé ne peut qu'encourager une telle dérive.

Ces procès sans fin prennent un tour si incantatoire qu'on se demande si les inquiétudes projetées sur des formulations ne sont pas une manière de masquer les vrais problèmes. Or ceux-ci abondent et il faudra bien les aborder de front, et vite: comment mettre en œuvre pour des élèves différents des moyens appropriés à une fin qui doit rester la même pour tous et qui a toujours fait l'unité et la force de notre discipline? Comment lever les incertitudes que suscite l'évaluation au baccalauréat? Comment arrêter l'hémorragie des filières littéraires dont la philosophie était l'un des piliers? Comment donner à nos enseignants une formation adaptée? Comment assurer l'égalité dans les conditions de préparation des candidats aux concours de recrutement? Le nouveau programme ne permet pas, à lui seul, de répondre à toutes ces questions, mais il constitue un premier pas: il limite et précise les notions, ménage les conditions d'un apprentissage réel de la réflexion, préservant ainsi le rôle formateur de l'enseignement philosophique, garantit une évaluation plus équitable des élèves à la mesure du travail fourni, inscrit aussi dans notre patrimoine des auteurs dont l'importance n'est plus contestée, rappelant ainsi que la philosophie n'est pas un temple, mais une discipline vivante et capable de se remettre en question.

Le programme comportait d'ailleurs, dans sa première version, le principe de sa révisabilité, par le renouvellement régulier des thématiques («la maîtrise de la nature», «liberté politique et justice sociale», «religion et rationalité», dont le caractère «doctrinaire» ne saute pas vraiment aux yeux), gage d'ouverture, si besoin était, mais incitation plus encore à la si nécessaire formation continue des professeurs.

Les critiques du nouveau programme objecteront sans doute qu'ils appellent eux aussi de leurs vœux une réforme. Mais laquelle? Car rien dans les propos actuels, qui sont le plus souvent une reprise à l'identique de ce qui a fleuri au cours de plus de dix années de vaines tentatives de réforme, ne permet de garantir que l'on n'assisterait pas aux mêmes crispations a priori. Depuis tant de mois, on a vu peu de diagnostics précis de la situation réelle et encore moins de propositions constructives. Un texte a été publié, critiqué, amendé. Plutôt que de se perdre dans des arguments ad hominem ou des querelles de mots, ne serait-il pas urgent d'être enfin attentif aux conditions d'application concrètes de ce nouveau programme, de mobiliser les énergies et les talents sur des enjeux réels, de retrouver le cadre d'une vraie discussion? Si nous n'y parvenions pas, du fait même des échecs répétés des tentatives de réforme, l'enseignement français de la philosophie risquerait fort de se discréditer gravement et d'apparaître comme la seule discipline décidément incapable de consentir à la moindre modification. Je me refuse pour ma part à considérer cela comme une fatalité, et j'estimais de ma responsabilité de le rappeler.

(1) Philosophe, à la tête du département de philosophie de l'université de Paris-IV.