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Philosophie : les non-dits d'une amère controverse

LE MONDE 22.08.01 (©)
 

L'opposition de nombreux enseignants de philosophie ainsi que d'une partie de l'inspection générale à la mise en application des nouveaux programmes de philosophie (Le Monde du 12 juillet) suscite depuis plus de deux ans une polémique étrangement amère.

La décision, prise cet été, de geler pour la prochaine année scolaire certaines parties d'une réforme qui avait été élaborée par un groupe d'experts, constitué à l'initiative de Claude Allègre et dirigé par le philosophe Alain Renaut, a été suivie du remplacement de ce dernier par un adversaire déclaré de la refonte : le philosophe des sciences Michel Fichant - M. Renaut ayant été chargé par Jack Lang d'une mission concernant l'enseignement supérieur. Mais plus que le contenu proprement pédagogique de ce débat, c'est sa virulence qui étonne. Une virulence qui semble indiquer qu'il recèle bien d'autres enjeux, et surtout illustre la montée, préoccupante, d'un climat nouveau d'intolérance intellectuelle.

L'IDÉOLOGIE MULTICULTURALISTE

Il reste en effet difficile au profane de comprendre pourquoi un projet qui envisageait le remplacement des têtes de chapitre du programme de la classe de terminale par des couples de notion ("histoire et progrès", "le désir et le besoin", "langage et communication" etc.), et proposait que l'accent fût mis sur la technique argumentative en matière de dissertation dans le but de permettre une meilleure définition des critères d'appréciation de l'élève au baccalauréat, ait pu s'achever en invectives où certains n'ont pas hésité à parler de "Vichy" et de "résistances". Comment expliquer l'appel au boycottage des ouvrages d'Alain Renaut par un groupe d'enseignants de Clermont-Ferrand, suivi d'une contre-pétition de soutien au même Alain Renaut signée par quatre-vingts intellectuels ou chercheurs (parfois eux-mêmes réservés sur la réforme) ?

On ne peut certes écarter que celle-ci ait eu à subir le contrecoup de l'impopularité de Claude Allègre auprès des enseignants. Ni que d'inutiles maladresses aient pu braquer un peu plus des professeurs de toute façon mobilisés. La publication des nouveaux programmes au Bulletin officiel, en août 2000, avant la consultation des intéressés, le test pratiqué à l'université de Paris-IV sur les "questions d'approfondissement", n'ont pas manqué d'alimenter l'impression d'une appropriation de la discipline par Alain Renaut, qui enseigne dans cette faculté, et son "école".

De plus, quiconque est familier du parcours de ce philosophe peut, en cherchant bien, replacer des problématiques comme "droits de l'homme et démocratie" ou "la question de l'autorité : tradition et autonomie" ou encore "la question de la société juste : égalité et différences" dans le contexte des réflexions d'Alain Renaut sur la philosophie politique, ce dont ses adversaires ne se sont pas privés.

De là à conclure, comme Henri Pena-Ruiz, auteur de Dieu et Marianne. Philosophie de la laïcité (PUF, 2001), à l'"institution d'une philosophie officielle"ou à une "idéologisation de la discipline", il y avait tout de même un grand pas à franchir !

La question des programmes de philosophie paraît largement instrumentalisée par certains de ses opposants pour viser l'hydre qui effraie les défenseurs d'un modèle républicain jugé en péril : l'idéologie multiculturaliste. Vecteur d'une vision "light" (légère) de la scolarité, Alain Renaut serait, aux yeux de certains de ses adversaires, un fourrier de la mondialisation, de la livraison de l'école, pieds et poings liés, à l'entreprise et de la transformation de l'"enseignement de la République" en "lieu de vie", cela au nom d'une "idéologie de la communication", nouvelle "religion" dans la France contemporaine, à en croire le philosophe Robert Redeker, collaborateur régulier de la revue Les Temps modernes. Plus récemment, un professeur de philosophie qui s'exprimait dans Politis, Laurent Morazzani, tout en concédant que la réforme du programme de philosophie "n'est pas nettement pro-libérale", jugeait qu'elle s'inscrivait "dans un projet de destruction de l'école (...) d'inspiration libérale".

L'"EXCEPTION" FRANÇAISE

L'œuvre d'Alain Renaut, auteur de Kant aujourd'hui, spécialiste de Fichte, traducteur, et qui vient de diriger une vaste Histoire de la philosophie politique en cinq volumes (parue aux éditions Calmann-Lévy), cadre mal avec une définition soft de la discipline. Certes, cette œuvre comporte un versant polémique. Avec Luc Ferry, Alain Renaut n'a pas hésité à heurter de front des courants politico-théoriques aujourd'hui très présents dans la recherche et dans l'enseignement supérieur. Par exemple, celui de Pierre Bourdieu et de ses disciples, attaqués jadis dans La Pensée 68 (1985). Mais d'autres adversaires se sont depuis agrégés. Parmi eux, ceux des professeurs qui se reconnaissent dans une idéologie républicaine ou républicaniste, pour qui la "classe de philosophie" constitue le symbole par excellence de l'"exception" française et républicaine - l'enseignant jouant, plus que celui d'un professeur, le rôle d'un Socrate, chargé de transformer le jeune en citoyen.

Il est vrai que dans un essai intitulé Alter ego, publié avec Sylvie Mesure, Alain Renaut s'est prononcé en faveur d'une reconnaissance des "droits culturels" - mais sans qu'une telle avancée implique aucune reconnaissance de droits collectifs pour les communautés ni empiète sur ceux de l'individu. Il est vrai aussi que, plus récemment, dans la revue Comprendreil a souhaité que la République fasse une place, à côté du français, aux langues régionales. Il est enfin exact que l'Europe constitue pour lui une dimension importante.

Mais de telles positions demeurent à mille lieues d'un multiculturalisme ou d'un communautarisme debridé prônant la "sainte alliance" du local et du mondial contre la nation ! En somme et à leur façon, les polémiques dont sa réforme et lui-même ont été l'objet mettent en pleine lumière l'état de crise de l'intellectuel français à l'heure de l'Europe. Un intellectuel dont la figure et les postures, fussent-elles critiques, avaient grandi à l'ombre de l'Etat-nation, et dont le désarroi se retrouve à la mesure des actuelles mutations de celui-ci.

Nicolas Weill