La critique bergsonienne des idées de désordre
et de néant
Magali Allione
Atelier de lecture
Bergson, La Pensée et le mouvant
Explicitation des paragraphes II, 30 et 31 de La Pensée
et le Mouvant
(sans oublier le paragraphe 32 sur « la philosophie kantienne
de la connaissance » comme développement systématique
du caractère illusoire de l’idée de désordre).
Il s’agit de présenter les pages 214-238 et 272-298 de
L’Evolution créatrice. On en trouve un résumé aux
pages 104-109 de La Pensée et le mouvant, résumé effectué
dans la perspective de montrer la parenté de cette illusion avec
l’illusion qui porte à croire que le possible précède
le réel.
Le désordre et le néant chez Bergson
par Magali Allione, lycée Las Cases de Lavaur
Le désordre et le néant sont des problèmes
qui ont hanté les couloirs de la métaphysique. Plutôt
que de se lancer dans une autre explication qui ne ferait que s'ajouter
à une longue liste déjà existante, Bergson décide
de relever le gant pour faire voler en éclats ces questions mal
posées qui ne risquaient pas de trouver une solution tantôt.
Sa thèse sera de dire que le désordre et le néant,
loin d'être des idées négatives, sont en réalité
des idées positives en ce qu'elles abritent du plein et non du vide
ou, pour le dire autrement, une présence au lieu d'une absence.
La thèse, pour être surprenante, n'en est que plus
stimulante. Comment, d'un manque ou d'un déficit, i.e. d'une présence
pleine amputée de sa substance, peut-on affirmer qu'il s'agit d'un
contenu positif ?
Le concept de "néant"
C'est dans le douloureux problème de la théorie
de l'être que le néant s'est illustré. Il souffre mutatis
mutandis du même mal que le devenir. En effet, tout comme on passe
par le statique pour expliquer le mouvant, on passe par le vide pour penser
le plein. "Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ?"
a fait recette dans l'histoire de la philosophie en disant qu'il "pourrait,
qu'il devrait même ne rien y avoir" (Evolution créatrice,
p. 276). La raison, une fois de plus, est l'artisan de son propre malheur.
A se couper de la durée, elle se contente d'attribuer une existence
logique aux essences en les privant d'une existence "physique ou psychique".
Le résultat malheureux ne se fait point attendre : si tout est posé
comme essence, le problème de l'existence s'évanouit. On
se souvient du Dieu leibnizien qui fait passer à l'existence les
essences du meilleur des mondes possibles. L'existence est un plus ajouté
à l'essence puisqu'elle en est le prolongement ; elle sort de l'essence,
disons-le autrement, elle sort du néant. Là est le cœur de
l'illusion, et pour en sortir, il faut se demander si c'est du côté
de l'existence ou du néant qu'il faut chercher ce "plus".
En effet, le néant conçu négativement est
une pseudo-idée, un pseudo-problème d'abord et avant tout
parce qu'il dépend nécessairement d'une image ou d'une idée
pour être appréhendé. Or, imaginer le néant
ou le concevoir tourne immanquablement à l'oxymore. Voyons pourquoi.
D'abord "l'image" du néant. L'imagination se représente
toujours quelque chose, et deux possibilités s'offrent à
elle : soit elle nie le monde extérieur, et dans ce cas c'est la
conscience qui devient son objet. Le néant n'est pas atteint. Soit
elle nie la conscience, mais cette négation même se constitue
en objet de conscience. Dans les deux cas, le néant n'est jamais
atteint car c'est seulement alternativement que l'imagination peut biffer
l'intérieur ou l'extérieur. Bergson en viendra à l'idée
que l'image du néant est "une image pleine de choses, c'est-à-dire
qu'elle comprend un sujet et un objet avec "un saut perpétuel de
l'un à l'autre" sans jamais vouloir stopper ou se poser sur l'un
ou l'autre.
Si l'on veut bien concéder à Bergson que le néant
a besoin d'objets pour être image et qu'il abrite forcément
un contenu, il est cependant plus délicat de comprendre pourquoi
et surtout comment l'idée négative de néant n'est
pas concevable. Les idées négatives n'existent-elles pas
? Bergson répondra que non en montrant qu'il est impossible de tout
abolir. Tout abolir, c'est se représenter un "cercle carré"
(EC, p. 283). En effet, c'est reconnaître implicitement un point
de non-retour, une "limite" où les choses auraient été
supprimées les unes à la suite des autres. Or, aucune expérience
ne laisse appréhender une pareille situation : "il n'y a pas de
vide absolu dans la nature" (ibid., p. 281). Tout au plus parle-t-on de
vide à propos du manque ou de l'absence d'"un" objet, et non pas
de tous les objets existants. Ne dit-on pas n'avoir "rien" trouvé
dans une chambre que l'on aurait retournée, alors que nous avons
tout trouvé sauf l'objet recherché ? De cette dimension de
l'absence ressentie et déplorée, Bergson tirera une conséquence,
à savoir que le néant suppose non seulement la présence
d'objets, mais de surcroît la présence de deux facultés
que sont la mémoire et la prévision. Comment en effet peut-on
se rendre compte d'un vide, c'est-à-dire d'une absence, si la présence
n'a pas préalablement appréhendée ? La mémoire
est donc nécessaire à l'approche du néant et donne
lieu à la prévision en ce qu'elle lui offre un objet à
attendre et à désirer. "On ne perçoit jamais que la
présence d'une chose et jamais son absence." Bergson prend l'exemple
de la poésie et de la prose pour expliquer ce point (EC, p. 222).
En ouvrant un livre ordinaire, on n'aperçoit pas une absence de
vers, mais de la prose. Il faut comprendre que seul le plein existe : "le
plein succède toujours au plein" (ibid., p. 282), le vide ou le
néant n'étant au fond qu'une substitution de notre part.
Peut-être est-il temps de s'arrêter un peu sur ce terme
de "substitution" parce qu'il est une clé majeure dans la compréhension
bergsonienne de l'idée de néant (et de l'idée de désordre
comme on le verra plus bas). L'illusion, on l'a compris, est de croire
que le néant est la suppression complète du Tout. Il serait
l'abolition du Tout. Or cette abolition, impossible, comme on l'a vu, est
en réalité une substitution. Le néant est plus riche
que l'idée d'être, en ce qu'elle renferme une "opération
de l'esprit". L'esprit, en effet, pose l'être pour le supprimer après
coup, et il accorde de ce fait un "contenu intellectuel" plus riche à
un concept qui semblait au premier abord être négatif. C'est
ici qu'intervient la "préférence" : "on ne voit pas que supprimer
chaque chose tour à tour consiste à la remplacer au fur et
à mesure par une autre" (on reconnaît ici la fonction essentiellement
pratique de l'intelligence dans cette philosophie).
Si Bergson peut affirmer cela, c'est que "penser un objet, c'est le
penser existant". Le penser "inexistant", c'est lui ajouter quelque chose
et non le lui retrancher. Ce quelque chose, c'est l'idée d'"exclusion".
Exclure un objet revient à lui attribuer une caractéristique
de plus et non à lui en ôter une. Quelle est donc cette caractéristique
? C'est la négation. Bergson se fait un point d'honneur à
montrer que la négation, loin d'être le contraire de l'affirmation,
est en réalité "une affirmation de second degré" car
"elle affirme quelque chose d'une affirmation qui, elle, affirme quelque
chose d'un objet". La négation est seulement une affirmation indirecte
alors que l'affirmation est directe.
Reste une question à poser : pourquoi la négation est-elle
indirecte ? Elle est inséparable d'un mobile, c'est-à-dire
qu'elle est subjective. Dire qu'une table n'est pas blanche n'est pas une
affirmation, mais un avertissement. On veut signifier par là que
la couleur blanche est la seule à nous intéresser. La répercussion
au niveau du néant est de taille : d'un jugement négatif
ne découle pas une idée négative. Le néant
n'est donc pas négatif.
Mais dire que le néant n'est pas négatif est insuffisant.
Il faut encore montrer qu'il n'existe pas. Or ce qui vaut pour le jugement
attributif vaut aussi et surtout pour le jugement existentiel : "un jugement
qui porte sur la non-existence exprime le contraste entre le possible et
l'actuel, c'est-à-dire entre deux espèces d'existence, l'une
pensée, l'autre constatée "dans les cas où une personne
[…] croyait à tort qu'un certain possible était réalisé".
Parler d'un "objet A" (EC, p. 289) même pour dire qu'il n'existe
pas revient à lui attribuer "une espèce d'existence, fût-ce
celle d'un possible, c'est-à-dire d'une pure idée". L'intérêt
se porte alors non sur l'objet, mais sur le jugement : il s'agit "d'avertir
d'une erreur possible" et non "d'informer" objectivement sur la présence
ou l'absence de l'objet. Pour le dire autrement, la négation n'est
pas symétriquement inverse de l'affirmation, en ce qu'elle fait
intervenir une intention, i.e. un sujet avec ses préférences
et ses attentes. La négation est subjective, et si la connaissance
savait rester objective, elle saurait se passer de cette dernière.
La dimension que la métaphysique a donc pris soin d'ignorer, c'est
que le néant n'est pas un support d'être : "le plein n'est
pas une broderie sur le canevas du vide". Autant dire que le néant
n'est pas le substrat du plein et que toute l'erreur consiste à
croire qu'il y a moins dans l'idée du "néant" que dans l'idée
d'être.
Le concept de "désordre"
La même démarche sera appliquée au concept de désordre.
Contre toute attente là encore, le désordre n'est pas une
absence d'ordre. Surprenant certes, sauf si l'on prend le temps de montrer
que le désordre n'est pas une idée négative. D'où
vient la méprise ? Bergson répartit les torts en montrant
que si "l'ordre" est un concept incompris de la science, il revient à
la philosophie d'endosser la responsabilité de la notion même
de "désordre".
C'est par l'ordre que Bergson ouvre sa critique au travers du thème
de l'induction. est la "croyance qu'il y a des causes et des effets et
que les mêmes effets suivent les mêmes causes" (EC, p. 217),
c'est-à-dire dans le même ordre. Or cet ordre est obtenu au
prix d'un isolement de variables qui éradique entre autres les différences
qualitatives de la matière pour ne retenir que l'homogénéité
de son espace. La matière n'étant pas de la pure géométrie
mais de la durée, on comprend que les lois physiques n'aient pas
de réalité objective. L'ordre en sciences est donc superficiel,
il n'a pas de valeur en soi mais dépend de choix préalablement
établis dans la construction des théories physiques. Les
scientifiques n'ont pas conscience que l'ordre n'est qu'une fabrication
de leur intelligence et, au mieux, un artifice opératoire. Si les
philosophes ont évité le piège scientifique de l'ordre,
ils n'ont pas su résister à l'appel du "désordre",
et on connaît la formidable carrière de ce concept malheureux
dans la théorie de la connaissance. Le tort revient en effet aux
philosophes d'avoir supposé un désordre sous-jacent à
l'ordre, et de ce point de vue les idéalistes n'ont rien à
envier aux réalistes. Pour les premiers - Bergson songe évidemment
à Kant - le sujet est en présence d'une "diversité
sensible" où tout est désorganisé. Seul l'entendement
avec ses catégories parvient à remettre de l'ordre, à
organiser l'inorganisé. La connaissance s'érige alors sur
une violence faite au désordre. Pour les idéalistes l'ordre,
ici aussi second, doit sa présence non plus à un entendement
bienfaiteur, mais à des "lois objectives" du réel (EC, p.
221) qui viendraient ordonner le Tout. On pense aux Idées intelligibles
de Platon qui sont souveraines dans l'organisation du réel pour
qui sait les voir et se couper de l'opinion.
Or, le désordre n'est pas le socle ni se "substrat" de l'ordre.
Il suppose un ordre ailleurs qui n'est pas constaté ou constatable.
Il est "l'ordre que nous ne cherchons pas". Le désordre n'est donc
pas une absence d'ordre, mais un ordre non désiré. On tient
là l'essence du désordre : il est une autre espèce
d'ordre, c'est-à-dire qu'il est tout aussi positif que le concept
d'ordre. L'équivoque "se dissipe" à propos de l'idée
de "désordre" quand on a conscience de "substituer" à l'ordre
mécanique un ordre voulu. L'esprit fait la "navette" entre deux
espèces d'ordre, il oscille selon ses centres d'intérêt.
C'est pourquoi Bergson en vient à considérer le "désordre"
comme une "déception" de l'esprit et "l'ordre" comme une "satisfaction".
On parle en effet de désordre quand l'ordre trouvé (mécanique)
ne correspond pas à nos attentes. On réserve en revanche
le concept d'ordre quand l'ordre rencontré est l'ordre que l'on
souhaitait effectivement rencontrer. Pour en rester à l'expérience
quotidienne, les adolescents auraient beaucoup à gagner dans leurs
relations avec leur mère s'ils parvenaient à les convaincre
que le "désordre" de leur chambre n'est en réalité
qu'un ordre qu'elles ne s'attendaient pas à voir et qui ne les satisfait
pas !
Critique
Chez Bergson, le plein côtoie le plein sans jamais se mêler
au négatif. Le vide métaphysique n'existe pas et en toute
honnêteté, qui peut se vanter de l'avoir rencontré
? Prononcer le mot, n'est-ce pas tout ce que l'homme se contente de faire
? Oui, mais…
En effet, même si la thèse bergsonienne est très
séduisante par sa positivité, il n'en demeure pas moins que
tout ne peut pas être pris pour argent comptant. Bergson assimile
les concepts "d'absence, de néant, de rien" (La Pensée et
le mouvant, p. 107) et même de "vide", au point de les rendre synonymes.
C'est là le talon d'Achille de sa critique. Si l'on concède
volontiers que "l'absence", "le rien" et le vide expriment notre déception
face à de l'être que l'on n'espérait pas, force est
de constater que le néant ne peut subir une pareille approche. On
ne parle jamais du "néant" pour exprimer un "regret" (EC, p. 283),
mais au contraire de "vide" ou de "rien". D'ailleurs Bergson ne s'y trompe
pas puisqu'il choisit le concept de vide pour parler du regret, et non
celui de néant. Le philosophe a beau dire que ces concepts sont
synonymes, à aucun moment il ne fera intervenir le "néant"
dans ces considérations psychologiques. Car c'est bien de cela qu'il
s'agit. Si l'homme ne s'impliquait pas dans ses observations en tant que
sujet incarné soumis à des souhaits et à des attentes,
jamais il n'aurait inventé ces mots apparemment négatifs.
Pour preuve, on peut même établir une hiérarchie
entre le néant et le rien. Le néant est incontestablement
au-dessus du vide, de l'absence ou du rien, il semble même être
le durcissement extrême de ces derniers. Dire que le néant
exprimerait notre déception n'a pas de sens. Au contraire, dans
ce contexte psychologique, le néant serait plutôt le nom donné
à l'attente des philosophes qui se satisferaient de trouver un soubassement
à l'être.
Finalement, baser la compréhension de ces concepts sur
une simple approche psychologique est insuffisant : rappelons-nous les
Epicuriens et leur conception physique du vide. Aucun regret ne vient s'y
glisser puisque c'est même à l'intérieur du vide que
le mouvement saisit l'opportunité de se déployer. S'il n'y
avait que du plein, le mouvement serait impossible. Vide et matière
sont les réquisits de leur physique. Aujourd'hui encore, sur le
vide reposent des expériences scientifiques de pensée incontournables.
C'est donc avec précaution qu'il faut prendre la thèse
bergsonienne : qu'il soit question de positivité dans les concepts
de "désordre" et de "néant", on peut y acquiescer, mais faire
entrer la psychologie à tout prix nous prive d'une compréhension
réelle des concepts. Le "néant" ne présente aucun
symptôme du regret. Et, faut-il le préciser, il n'est pas
à ranger dans le même panier que ses voisins, le "vide" et
le "rien".