MARDI 28 JANVIER 17 H
Amphithéâtre de l’IUFM (49, rue de l’Ecole Normale, Bordeaux)

Conférence de Marie-Claude Blais
(Maître de conférences en Sciences de l’Education à l’Université de Rouen)

Présentation de la conférence.

Le Site Philosophie du Rectorat (animé par une équipe de professeurs de l’Académie) a proposé à Marie-Claude Blais, auteur de plusieurs ouvrages et articles sur l’éducation (en particulier Pour une philosophie politique de l’éducation, en collaboration avec Marcel Gauchet et Dominique Ottavi, ed. Bayard, 2002) de venir parler de ses travaux.
Cette conférence, la première d’un cycle destiné à faire connaître les recherches en philosophie et science de l’éducation, n’est pas destinée aux spécialistes mais à l’ensemble des enseignants des collèges et lycées de l’Académie.
Marie-Claude Blais abordera en particulier la question du civisme (qui fait l’objet du dernier chapitre de l’ouvrage cité ci-dessus). Les collègues enseignant en ECJS, tout particulièrement, sont invités à venir débattre de cette question.

Pour l’équipe du Site Philosophie : S. Champeau
 

Bibliographie de M.C. Blais :
Au principe de la République (Gallimard, 2000)
Pour une philosophie politique de l’éducation (Bayard, 2002)
Une libération problématique (Le Débat, n° 121, sept-oct 2002)
 

Nous remercions l’IUFM d’Aquitaine, qui a pris en charge l’organisation de cette conférence.
 




"Abstract"

M.C. Blais, dans le dernier chapitre de Pour une philosophie de l’éducation (Bayard, 2002), intitulé « Civilité, socialisation, citoyenneté », développe une critique constructive de l’ECJS, sur la base d’une interprétation de l’histoire de l’éducation civique depuis le XIXe siècle et d’une analyse philosophique des principes qui l’organisent et des formes concrètes qu’elle prend.

Quel est le sens du retour récent de l’instruction civique, sous la forme de l’ECJS ? Il est aujourd’hui acquis que nous avons besoin d’une éducation à la chose collective, mais celle-ci se cherche encore. Pensée sous la notion confuse d’éducation à la citoyenneté,  elle poursuit des objectifs si divers (formation au civisme dans sa dimension politique, apprentissage du vivre ensemble, sensibilisation à l’Europe, aux droits de l’homme, etc.) qu’il importe, si l’on veut construire un enseignement efficace, de les distinguer. M.C. Blais traite successivement de trois niveaux de cette éducation : civilité, socialisation et citoyenneté.

L’éducation à la civilité apparaît aujourd’hui comme une nécessité. M.C. Blais rappelle que la civilité (dont l’autre nom est morale) se distingue de la connaissance, par les individus, de leurs droits et de leurs devoirs tels qu’ils sont définis par la loi. La civilité est la capacité à entrer dans une relation pacifique à autrui, faite de politesse et de bienveillance. Ces qualités ne sont pas innées, elles s’acquièrent (contrôle des émotions et passions, art de la conversation…). De Kant (qui insistait sur la nécessaire discipline) aux réformateurs laïques et républicains, l’éducation morale (fondée sur l’idée de devoirs envers soi : devoir de travail, éducation de la volonté…) a toujours été pensée comme une dimension essentielle de l’enseignement, condition de l’accès de l’individu à l’autonomie. Cette dimension ne se confond pas avec les autres dimensions de l’éducation que sont l’obéissance à la loi (l’incivilité n’est pas la délinquance) et l’éducation à la citoyenneté (l’éducation morale a existé bien avant la démocratie moderne). Mais sans la civilité, la socialisation et la citoyenneté ont peu de chances de se développer.

L’éducation à la socialisation est le second axe d’une éducation civique. L’élève apprend, à l’école, à faire partie d’un groupe aux objectifs bien précises, à s’y intégrer et à y tenir sa place aux côtés des autres (dont les places sont identiques ou différentes de la sienne). M.C. Blais insiste en particulier sur le fait que ce groupe n’est ni la famille ni la société dans laquelle l’enfant vivra plus tard. Elle refuse de considérer que ce lieu est un lieu de vie : c’est un lieu où l’on est réuni pour apprendre, où il y a aussi des espaces aux fonctions différentes (restauration, détente, etc.). L’apprentissage du fonctionnement de ce lieu spécifique est ce que les pédagogues du XVIIe siècle avaient pensé sous l’expression de faire la classe (qui n’est pas la même chose que faire le cours). On ne gagne rien à ranger cet apprentissage de la socialisation, pas plus que celui de la civilité, sous le nom de citoyenneté.

L’éducation à la citoyenneté, à proprement parler, est celle qui arrache l’individu à ses intérêts et points de vue particuliers ainsi qu’à ses appartenances privées, pour le rendre capable de se placer au point de vue de l’ensemble et par là même d’agir en vue du bien de la collectivité. M.C. Blais analyse de manière très précise quatre aspects dominants de cette éducation à la citoyenneté, telle qu’elle apparaît dans les textes régissant l’ECJS : la pratique du débat public, l’apprentissage de la citoyenneté politique, la pratique de la citoyenneté au sens large (actions humanitaires dans les établissements scolaires, par exemple), enfin la démocratie dans l’école (instances représentatives). Cette partie du chapitre fourmille d’analyses et remarques très suggestives (sur les limites du débat comme « le fin mot de l’éducation civique » : il arrive souvent que le débat fasse naître l’idée que toutes les opinions se valent, qu’il n’y a pas de bien commun ; sur la difficulté à mettre en place un apprentissage de la citoyenneté politique qui tiendrait compte des multiples appartenances des individus : nation et Europe par exemple ; sur les limites de l’apprentissage à l’action humanitaire et associative, qui peut tourner à l’apprentissage de la pratique du lobbying… ; sur le danger de concevoir les instances représentatives des établissements sur le modèle des instances politiques des adultes, en oubliant qu’elles sont des espaces de consultation où la hiérarchie entre adultes et élèves doit être à juste titre maintenue…).

Il ne s’agit pas, pour M.C. Blais, de rejeter cet enseignement civique (sous les multiples formes qu’il peut prendre aujourd’hui) pour revenir à ce qu’aurait été l’instruction civique et morale du XIXe siècle. Mais de montrer que l’ECJS, exigence reconnue de tous aujourd’hui, demande sociale légitime, doit être construit à partir d’analyses claires : quels en sont les objectifs ? sous quelles formes concrètes ces objectifs peuvent-ils être atteints ?

A plusieurs reprises, M.C. Blais exprime son scepticisme face à une conception de l’ECJS comme discipline distincte des autres. A propos de la civilité, elle écrit : « Le meilleur moyen de ne pas penser le rôle de l’école en matière de gouvernement de soi, c’est sûrement de reléguer cette formation, si on la juge nécessaire, au rang d’une discipline strictement civique ». Ou à propos de la socialisation : « Toutes les disciplines sont concernées par ces réflexions qui sont sans cesse à reprendre. Les appliquer uniquement à une discipline spécifique qui, elle, serait vraiment civique, apparaît plus que comme une injure, c’est un véritable discrédit porté sur la culture et sur les savoirs que l’école est supposée transmettre ».

L’auteur n’entend cependant pas, par de telles déclarations, nier la nécessité d’une éducation à la civilité, à la socialisation et à la citoyenneté. Bien au contraire, elle souhaite, en cherchant à clarifier le débat, contribuer à la prise en charge de ces dimensions de l’éducation par la totalité des disciplines et par l’ensemble de la communauté éducative.

                                                                                                   S. Champeau