Après être plusieurs fois revenu au cours des deux dernières années sur les conséquences théoriques et pratiques de la “désesthétisation” (comme “désensibilisation”) de la représentation du corps dans la pensée médicale depuis l’avènement de la médecine anatomo-clinique, au début du XIXe siècle, le propos de ce séminaire concernera les spécificités du corps en représentation, entre vision esthétique et regard clinique. Les points de vue du plasticien et du poète seront ainsi convoqués au même titre que ceux de l’épistémologue et du clinicien. Le peintre, nous dit Françoise Dastur, ne se contente pas d’enregistrer la pure donnée de la chose ou du corps qu’il représente mais la fait surgir comme son vis-à-vis ; il ouvre ainsi la chose ou le corps à la co-naissance d’une altérité. Ce qui est non moins vrai de l’art du sculpteur et du dessinateur qui par la violence de la reconfiguration de la matière opérée ou de l’incision pratiquée dans la “chair des choses” (Merleau-Ponty), arrachent la nature à son retrait pour en dévoiler le secret. Le regard sensible que révèle l’œuvre du poète porte au loin, en avant, non sur la cause des phénomènes mais sur la forme des choses ; il nous offre au-delà des singularités respectives une connaissance anthropologique que tous les discours médicaux ne peuvent penser (Gérard Danou). Cela quand bien même ces discours deviennent auteurs de styles descriptifs originaux ayant pour fonction de faire voir ce qui bien que donné à la perception était demeuré jusque là invisible et imperceptible, comme dans le traité De l’auscultation médiate de Laennec (1781-1826). La richesse des données recueillies par l’“œil-pompe” du poète, qui “cueille et ramasse sans cesse […] les mouvements et les gestes [du corps] ” (Maupassant, Gil Blas), est de même irréductible à la quantité et à l’extraordinaire précision des données recueillies en médecine par les images microscopiques, radiologiques, échographiques, tomographiques, etc. Imagerie médicale qui paraît elle-même liée à une certaine philosophie de l’esprit (neurophilosophie) lorsque au-delà des structures anatomiques du cerveau, elle prétend cartographier son activité fonctionnelle en visualisant les processus sous-tendant l’activité mentale, et investir la psychiatrie grâce à de nouvelles corrélations anatomo-pathologiques (Jean-Claude Dupont).
Intervenants :
- Mercredi 10 mars : Pierre Ancet, Image du corps monstrueux
et œuvres d’art. Imaginaire constitutif et imaginaire dérivé
- Mercredi 24 mars : Christiane Vollaire, L’irrationnel médical
- Mercredi 12 mai : Éric Marié, Sémiologie et
tableaux cliniques en médecine traditionnelle chinoise
- Mercredi 19 mai : Céline Lefève, La critique de la
représentation organique de la pensée chez Maine de Biran
- Mercredi 26 mai : Jean-Claude Dupont, Histoire des représentations
du cerveau
- Mercredi 2 juin : Pascale Molinier, Le corps au travail : entre
visibilité et invisibilité