CONFERENCE.
Stéfan Leclercq: Gilles Deleuze et Joë Bousquet.

Institut für Romanische Philologie der RWTH Aachen, Franko-Romanisten-Kongress, Université de Aix-La-Chapelle, Allemagne,
vendredi 27 septembre 2002, 11 heures.

Stéfan Leclercq est directeur des éditions Sils Maria asbl (Mons, Belgique) et responsable du Fonds documentaire Gilles Deleuze, bibliothèque du Saulchoir, 75013 Paris.

Résumé.

"Joë Bousquet (1897-1950) n’avait que 20 ans lorsqu’il fut blessé à la première guerre mondiale, dans la Marne. Par cette blessure, il se vit paralysé jusqu’à la fin de ses jours. C’est alors au lendemain de la Guerre qu’il se consacra à la poésie. L’essentiel de son œuvre repose sur l’événement. Bien-sûr, l’événement dont il fut victime hante toutes les pages qu’il a pu écrire. Mais plus que cela, sa conception de l’événement quitte une lecture subjective ramenant l’événement à son seul cas, pour l’étendre à la singularité du monde. Il n’y pas des événements, épars et distincts frappant, potentiellement, chacun d’entre nous. Il y a surtout l’?vénement, de celui qui ne se rapporte pas à un être ou une chose, mais qui donne à toute réalité sa réelle puissance. Un événement n’appartient pas à un être et à une durée. C’est bien plutôt l’être qui lui appartient dans une durée singulière que seul l’événement est capable de fonder. Il y a, dans l’œuvre de Bousquet, l’immanence d’un événement en acte qui donne aux êtres et aux choses leur couleur. Ma blessure existait avant moi, je n’existe que pour l’incarner. Cette phrase célèbre de Bousquet nous montre bien toute une immanence en acte qui ne se rapporte à rien mais, au contraire, à
laquelle toute chose se rapporte. Nous existons que par un événement, non temporel et intempestif, nous définissant et nous autorisant une forme au-delà des processus de subjectivation.

Cette immanence de l’événement est à mettre en parallèle avec le concept de vie, si la Vie est un concept, que l’on trouve à l’œuvre chez Gilles Deleuze (1925-1995). Cette coïncidence fut relevée par Gilles Deleuze lui-même, lecteur de Joë Bousquet. Dans la philosophie deleuzienne, la vie est le substrat, l’immanence pure à laquelle toute chose doit être rapportée. La vie n’est pas dans les choses, mais les choses sont dans la vie. Une existence est une expression, parmi d’autres mais toujours différentielle, de la Vie. La vie est une immanence pure qui ne peut souffrir d’une contingence ou d’une durée. La Vie est bien la seule chose qui est, comme peut l’être l’événement dans l’œuvre de Bousquet. Cette immanence absolue, que l’on retrouve chez Bousquet et Deleuze, malgré leurs différentes modalités, se touchent afin de montrer, mais de détruire aussi, tous les processus du subjectif à l’œuvre dans nos existences finies. La contiguïté de ces deux pensées, dans leur proximité et leur différence, est ce que nous tâcherons d’analyser."