Pascal Dupond
Rappel de quelques propositions
développées antérieurement
Séance de janvier 2001
1/ Dans ses deux premiers livres, MP éclaire la PH moderne sous l'angle de ce qu'il appellera plus tard diplopie: la pensée, dans la PH moderne se pense elle-même comme partagée et même déchirée entre un pôle de pensée naturante et un pôle de pensée naturée. Elle tente de surmonter la scission, mais échoue à la surmonter vraiment. MP reçoit lui-même sans véritable critique (et sans chercher à en établir la provenance) cette compréhension moderne de la situation de la pensée; il se propose seulement de découvrir, dans la catégorie de structure d'abord, puis dans la perception et surtout dans la temporalité (ce qu'il appelle la dialectique du temps constituant et du temps constitué) leur véritable suture, ou leur passage l'une dans l'autre. Il se propose donc d'accomplir le projet de la philosophie moderne, là où celle-ci avait échoué. Et ainsi il en retient les présuppositions. La présupposition d'abord qu'il y aurait une scission à surmonter, la présupposition aussi que seul le naturant aurait la puissance de surmonter la scission qui le sépare du naturé. Et c'est pourquoi, même si la Phénoménologie de la perception pense toujours la fondation comme double et croisée (la nature est le fondement de la liberté comme la liberté est le fondement de la nature; le fondant est aussi fondé comme le fondé est aussi fondant), le fondant fondé (la nature) et le fondé fondant (la liberté) ne sont pas à égalité de rang: ce qui est proprement et au premier rang fondateur, c'est la liberté ou l'esprit, non la nature. Aussi MP écrit-il dans un passage qui est emblématique de toute la Phénoménologie de la perception, "la fonction symbolique repose sur la vision comme sur un sol, non que la vision en soit la cause, mais parce qu'elle est ce don de nature que l'Esprit devait utiliser au delà de tout espoir, auquel il devait donner un sens radicalement neuf et dont cependant il avait besoin, non seulement pour s'incarner, mais encore pour être" (147). La nature est fondatrice au seul sens où l'Esprit en avait besoin pour surgir. La nature est pensée du point de vue de l'esprit, de la liberté ou de l'histoire, et non l'esprit, la liberté ou l'histoire du point de vue de la nature.
2/ Voilà précisément ce que MP refuse à partir du début des années 50. Plusieurs choses le font voir. D'abord l'apparition d'une problématique de l'institution qui se substitue à la problématique de la fondation1. Alors que la Fundierung subordonne, dans la fondation, le sens archéologique au sens téléologique, la Stiftung désigne une véritable réversibilité du fondant et du fondé: le passé et l'avenir "se font écho l'un à l'autre" (RC 62). L'institution ainsi comprise désigne un feuillet de l'être total qui correspond à ce que MP appelait antérieurement esprit ou liberté. Et corrélativement, MP fait apparaître un autre feuillet de l'être, qui n'est pas de l'ordre de l'institution au sens où il ne peut pas passer pour institué, et cet ordre est la nature. Renaud Barbaras a dit dans sa conférence: "c'est précisément parce qu'il est appréhendé à la lumière d'une théorie de l'institution que ce sol [de l'expression] est appréhendé comme nature [...] Au lieu d'aborder la nature à partir à partir de la perception comme ce que celle-ci vise ultimement, MP aborde la perception à partir de la nature, comprise comme ce qui n'est pas institué" (Renaud Barbaras 5-6). Le rapport originaire de l'homme et de l'être "continue dans chaque homme qui perçoit". La perception "emprunte au primordial sa manière de présenter la chose" - dans la perception, même chargée de sédiments historiques, c'est la nature elle-même qui présente la chose".
Dans le cours de 56-57, le mode d'accès à l'être naturel est double. Une 1e partie traite de l'histoire de la métaphysique. Une seconde porte sur les sciences contemporaines. La 1e partie est elle-même répartie en 4 chapitres (nous avons étudié à la dernière séance une partie du 4e chapitre ("la conception romantique de la nature") portant sur Schelling).
Le but que se propose MP, c'est de faire apparaître, à la fois dans les tensions intérieures de l'histoire de la métaphysique et dans les sciences contemporaines, un concept de la nature présentant quatre traits fondamentaux que Renaud Barbaras a mis en évidence:
A/ la totalité n'est pas moins réelle que les parties
B/ Il y a une réalité du négatif, donc pas d'alternative entre l'être et le néant
C/ un événement naturel n'est pas assigné à une localisation spatio-temporelle unique
D/ Il n'y a de généralité que comme générativité.
Je me propose de survoler les moments métaphysiques mentionnés dans la première partie du cours, afin d'y repérer une percée d'un ou de plusieurs de ces traits qui, pour MP, caractérisent le concept de nature qui est en voie d'élaboration aujourd'hui.
A la p. 115 commence l'introduction à la 2e partie, elle est un bilan de ce qui précède et permet de ressaisir les lignes de force du projet de MP.
Très brève référence à la pensée antique (Aristote, les Stoïciens), aussi brève que le tout premier chapitre. On peut s'étonner de ce silence. Car s'il y a une pensée qui a cherché à montrer que "la totalité n'est pas moins réelle que les parties", c'est bien la pensée antique ou au moins une part de la pensée antique: la forme aristotélicienne et la sympathie universelle des Stoïciens. Toujours est-il que MP se détourne de ce champ d'étude: "mais il n'y a pas d'étude de ces éléments..." (23), la compréhension antique de la nature est dépassée (Id).
L'événement qui inaugure le concept de nature avec lequel MP entend s'expliquer, c'est l'instauration du partage entre être naturant (la nature comme "manifestation d'un être infini qui se pose lui-même" ou productivité infinie) et être naturé (la nature comme produit et extériorité). Ce qui intéresse MP dans ce partage, c'est que
1/ la nature (naturée) est à présent comprise comme "un être tout extérieur fait de parties extérieures, extérieur à l'homme et à lui-même, comme pur objet" (titre du ch. 2, p. 25), l'être naturel est corpusculaire; mais c'est aussi en même temps que
2/ "la division apparente de la nature devient imaginative et ne résulte que des lois" (27). On peut comprendre cette prop. de deux façons: ou bien MP veut dire que, pour la physique classique,, cartésienne ou galiléenne, les régions aristotéliciennes de l'être sont apparentes, que la nature est fondamentalement une et que seules les lois de la nature (le principe d'inertie, les lois du choc) déterminent le mouvement d'un corps vers ce que nous nous représentons comme le haut et le bas; ou bien il se réfère à une doctrine que présente par ex. la lettre à Morus du 5 février 1649, selon laquelle c'est l'imagination qui distingue les parties de l'étendue, tandis que l'idée purement intellectuelle de l'étendue est celle d'une étendue indéfinie]. Quelle que soit la lecture choisie, le résultat est que "seul le tout existe vraiment"; ainsi le concept moderne de nature introduit une tension féconde entre la nature moléculaire et la nature molaire;
3/ la nature (naturée) est soumise à un système de lois qui dérivent de l'idée d'infini (27); ainsi il y a dans la nature un autofonctionnement qui est à l'image de la causa sui divine
4/ "cette conception objective de l'être laisse un résidu", la Nature résiste au statut d'objet, elle y résiste dans l'exacte mesure où "elle est au travail au dedans de nous" (117), comme le révèle le sentiment naturel, qui dépend d'une institution de la nature inobjectivable.
Les problèmes qui apparaissent avec le concept cartésien de nature sont repris par Kant. Les concepts de la nature, c'est-à-dire les catégories font de la nature "un objet créé selon les principes du sujet" (117). Cet objet est moléculaire et soumis aux principes du mécanisme, en raison de la nature même de notre entendement qui, selon une formule du Chp. 77 de CFJ (Vrin 221) est "général-analytique" (et va nécessairement des parties comme cause au tout comme conséquence); mais en même temps cet objet est un tout car 1/ selon la 3e analogie de l'expérience, toutes les substances existant simultanément sont "les unes par rapport aux autres en universelle communauté d'action réciproque" (CRP 197); 2/ l'objet de la 2e idée transcendantale, c'est-à-dire "l'absolue totalité dans la synthèse des PH" est appelée "monde" quand il s'agit d'une synthèse mathématique et "nature" quand il s'agit d'une synthèse dynamique (Renaut, p. 425). En outre, le sens d'être de l'organisme ne se laisse penser ni selon le mécanisme, ni selon la finalité technique, qui sont les deux modes solidaires de notre intelligence du réel. Bref Kant retrouve au niveau de l'organisme cette résistance de la nature à l'esprit qui se manifestait chez Descartes dans l'irréductibilité du sentiment naturel à la lumière naturelle.
Cette résistance de l'organisme à l'intelligence conduit à trois solutions
* la 1e serait la mise hors jeu de la finalité naturelle, qui serait l'ombre portée sur la nature de notre liberté. MP se réfère à la fin de CFJ: si l'homme cherche de la finalité dans la nature, c'est parce qu'il se pense lui-même comme fin dernière de la nature ("en relation à laquelle toutes les autres choses de la nature constituent un système", CFJ Chp.83, p. 240) et s'il se pense comme tel, c'est parce que sa liberté le désigne comme fin en soi.
* la 2e serait le naturalisme de Schelling: "la production naturelle est conçue comme une causalité hyperphysique" [le terme paraît venir de CFJ, en particulier Chp. 72, où Kant distingue un idéalisme hyperphysique de la finalité, qui se confond avec le spinozisme et un réalisme hyperphysique de la finalité, qui se confond avec le théisme (207-208); est qualifiée comme hyperphysique, chez Kant, toute production naturelle qui excède les principes du mécanisme et de la causalité efficiente]. En quel sens la production naturelle, telle que Schelling la comprend, est-elle qualifiable comme "hyperphysique"? Schelling part de l'aporie kantienne de la connaissance du vivant que Kant appelle lui-même réalisme physique de la finalité et que l'on peut formuler ainsi: nous ne pouvons pas penser le vivant sans attribuer à la Nature une finalité, mais cette finalité n'est pas un concept constitutif ou ostensif, la Nature n'est pas une machine construite par un Grand Ouvrier, ou, en d'autres termes: il y a dans l'organisme du sens (Goldstein: le sens de l'organisme est son être), "mais qui n'est pas pensé comme devrait l'être un sens" (63), cad qui n'est pas un sens institué par une pensée. A partir delà, que dit Schelling? Il dit que ce sens n'a pas à être expliqué; vouloir l'expliquer, ce serait le manquer; la productivité de la nature, "il faut `la vivre et l'éprouver'" (63) - cad la percevoir, mais en libérant la perception de la réflexion qui nous éloigne de la nature: "aussi pour retrouver le sens de la nature extérieure, faut-il faire un effort pour retrouver notre propre nature dans l'état d'indivision où nous exerçons notre perception" (63), l'indivision entre sujet et objet. Cet état d'indivision entre sujet et objet suppose un triton ti, un troisième terme entre le voyant et le visible. De cette nature sont air et lumière, c'est-à-dire "des arrangements de matériaux qui dessinent un certain sens, sans que ce sens soit tout à fait lui-même sans l'homme qui achève ce sens". Il y a trois genres d'être: la table, la lumière et Moi. Du point de vue de la réflexion, la lumière passe du côté de la table, et "il n'y a pas de milieu entre l'être aveugle de la chose et l'être du sujet qui ne se sert que de lui-même pour connaître". Mais la réflexion (qui ne connaît que l'en soi et le pour soi) manque le sens naissant dans la nature et comme captif dans la nature avant que le perception ne le délivre. La lumière serait le paradigme de ce sens naissant. Elle est matière, mais elle n'est pas seulement matière, elle est matière subtile, "elle pénètre partout, elle explore le champ promu par notre regard et le prépare à être lu"; "la lumière ne sait pas le monde, mais je vois le monde grâce à la lumière"; la perception délivre la lumière à un sens qui restait jusqu'alors en elle inchoatif2.
* la 3e position n'est pas explicitement développée. On peut supposer, d'après le plan, qu'il s'agit de Bergson et Husserl (qui sont mentionnés, avec Schelling à la fin de la p. 118). Cette 3e position, précise MP, prolonge CFJ , en ce sens qu'elle fait valoir que "la production naturelle ne doit pas être considérée comme un surgissement à partir de rien". MP paraît vouloir dire ceci: Descartes et Leibniz pensent la nature comme creatio ex nihilo, ils la pensent du point de vue du créateur; les deux questions: pourquoi Q CH plutôt que rien? et pourquoi ceci et non pas autre chose? expriment en ce sens la remontée de la créature vers le créateur et la coïncidence, par la pensée, de la créature avec le créateur (il n'y a de nihil que pour le créateur; la créature, elle, selon la formule bergsonienne, est immergée dans l'être et elle n'en peut sortir, elle peut seulement substituer un être à un autre). Ainsi la nature est "posée" devant la créature comme devant son créateur. De ce point de vue, le sujet transcendantal kantien, dans la mesure où il est kosmotheoros, connaît lui aussi à sa façon la nature comme s'il en était le créateur.
Or ce n'est pas de cette façon, précise MP, que la nature peut se révéler en son être. La nature ne se révèle pas en son être propre quand elle est mise en position de réponse à une question (et particulièrement aux deux questions leibniziennes): "l'idée même de réponse fait faux sens". Elle ne se révèle en son être qu'au moment où elle est appréhendée du point de vue de la créature, c'est-à-dire "comme un Englobant, comme un type d'être dans lequel nous nous découvrons déjà investis avant toute réflexion" (116). Or Kant, du moins le Kant de CFJ, paraît bien être, selon MP, celui qui le premier dans la PH moderne, a contesté le point de vue du kosmotheoros, celui qui a pensé que le rapport juste à la nature est la question (le jugement réfléchissant) plutôt que la réponse (le jugement déterminant), qui a pensé que la contingence ne doit pas être pensée à partir de la nécessité et comme un moindre être, mais plutôt, à l'inverse la nécessité à partir de la contingence (CFJ, Chp. 76, 216).
On peut dire aussi que, selon la problématique de CRP, la nature n'est pas derrière nous, mais devant nous, comme le montre exemplairement un passage de la dialectique (p. 374-375). Or il convient, selon MP, d'inverser les choses et de penser l'être [il faut entendre sans doute l'être naturel3] comme étant derrière nous (et par là même soustrait à toute objectivation). Thème déjà très présent dans la Phénoménologie de la perception: la nature est dans notre dos [le sentir est "comme ramassé derrière [le sujet], il y fait comme une épaisseur ou une opacité" 56], elle est le fond des choses et de l'existence [374: "les choses sont enracinées dans un fond de nature inhumaine"]. Thème que MP retrouve chez Bergson et surtout dans l'opuscule de Husserl sur la terre comme arche originaire.
MP remarque qu'il y plusieurs concepts de nature chez Husserl. La Nature est, en un sens, "la sphère des choses pures" (104), à laquelle appartient tout ce qui existe, quel qu'en soit le sens d'être, auquel appartient aussi le corps du philosophie et tout ce qui accompagne ce corps, c'est-à-dire les idées du philosophie, de telle sorte qu'on peut dire que "quand un philosophe voyage, il emporte ses idées avec lui" (105)4, mais c'est aussi "le monde avant toute thèse", le monde perçu, l'Umwelt préalable, dans lequel autrui et moi sommes des sujets-objets5, en relation avec "des quasi-objets qui ne seraient pas tout à fait des choses" (110). Le premier de ses quasi-objets est la terre en tant que berceau de toutes les possibilités ultérieures, ou comme dit base et sol de toute expérience. Husserl renoue ainsi avec le concept de nature de la CFJ, il a, dit MP, "réhabilité l'idée de nature", en problématisant un type d'être qui n'est ni intériorité ni extériorité mais leur croisement ou leur passage l'un dans l'autre et qui a un sens, mais non un sens instauré par les sujets, un sens que les sujets continuent et élèvent à l'expression (111).
La nature primordiale n'est pas exprimable, comme Bergson le souligne dans EC en termes de mécanisme ou de finalité, qui ne sont jamais qu'avers et revers. Penser la nature comme mécanisme, c'est penser l'artificiel comme naturel; et penser la nature comme soumise à une finalité, c'est penser le naturel comme artificiel; c'est, d'une façon ou d'une autre, se placer dans l'univers humain sans en sortir Or, écrit MP, et cette proposition exprime tout le projet du cours sur la nature: "la PH, au contraire, est une volonté de confronter l'artifice humain à son dehors, à la nature", car "la pensée [ne] peut [pas] vivre dans un univers exclusivement humain et artificiel".
MP est tout à fait conscient du risque inhérent à
la recherche de ce dehors. Il cite Bachelard: ce qu'on appelle naturel
n'est souvent que de la mauvaise théorie. Des inédits des
années 58-59 reprennent l'idée (à développer
ultérieurement).
1 L'institution désigne l'avènement d'une signification "opérante" qui soit à la fois reprise et dépassement de significations antérieures et appel à de nouvelles créations de sens par reprise ultérieure "le peintre apprend à peindre autrement en imitant ses devanciers. Chacune de ses oeuvres annonce les suivantes - et fait qu'elles ne peuvent pas être semblables. Tout se tient et cependant il ne saurait dire où il va" (RC 63).
2 Ontologie initiée par la perception: Leibniz. Comment comprendre: "la pensée de Dieu ne peut se réduire à un calcul logique de maximum et de minimum car, dans ce calcul, le terme qui me donne la solution est homogène aux termes de la donnée" (63)?
3 Tilliette cite cette autre formulation: "La Nature est l'être qui est derrière nous...".
4 Les hommes "vont se promener, faire une visite, tandis que leurs esprits se déplacent avec leur corps dans l'espace de l'unique Umwelt objective".
5 Cette formule est assez courante chez Husserl; "Subjekt-Objekt apparaît en Ideen II, 195 et 199.