(Danièle Ghesquier-Pourcin, Muriel Guedj, Gabriel Gohau, Michel Paty)
Séminaire
"Energie, science et philosophie au tournant 19e-20e
siècle"
Le concept d'énergie, qui révolutionna la
physique du 19e siècle, a-t-il modifié l'évolution
des autres sciences et est-il impliqué dans ce qu'on appelle "la
mutation fondamentale de la science à l'orée du 20e siècle
?”
(au format rtf)
Ce sont les questions auxquelles ce séminaire se propose de répondre en évaluant la place de ce concept dans la science de la fin du 19e siècle et les modalités de son insertion dans les raisonnements scientifiques pendant cette période si particulière que fut le tournant 19e-20e siècle en Europe. Ces questions s’inscrivent également dans une réflexion récente des philosophes contemporains sur les origines de la démarche actuelle de la science.
La période que nous avons prévu d'explorer est celle allant approximativement de 1850 jusqu'aux premières décennies du 20e siècle car, bien que le concept d'énergie ait été le fruit d'une lente élaboration jusqu'au milieu du 19e siècle, la dernière phase de son édification fut liée plus particulièrement aux travaux d'un groupe de philosophes de la nature écossais qui firent de l'énergie une science, l'énergétique, dans les années 1850. Ils dépassèrent l'ancienne notion de force mécanique et conceptualisèrent l'énergie comme étant soit une mesure du mouvement ou énergie cinétique, soit la production ou la potentialité d'un travail. Avant que son existence et son implication soient reconnues, le concept d'énergie dût franchir une première série d'obstacles immédiats, dressés par les théories qu'il remettait en question et les croyances qu'il bouleversait ; car sur le plan géologique, l'énergie remettait en cause l'histoire de la Terre et sur le plan théologique, le récit de la Genèse.
Dans la Bible, référence des religions chrétiennes, la création du monde est la conséquence de la seule volonté de Dieu. La prise en compte de l’énergie nécessite un partage difficile à gérer pour les différentes Eglises, peu accueillantes à toute modification de leurs dogmes. L’Eglise presbytérienne d’Ecosse réaménagea, cependant, un espace religio-culturel non conflictuel qui favorisa très probablement l’évolution de la physique de l’énergie en Ecosse. Cette stratégie de conciliation entre l'Eglise et la science n'a pas d'équivalent dans les autres pays occidentaux au 19e siècle. Ce séminaire doit nous aider à comprendre quels ont été les facteurs qui ont permis un accord science/religion et si, dans ce contexte, l'Eglise presbytérienne resta conforme à sa théologie ou se résigna à un acte politique ?
L'obstacle constitué par l'histoire de la Terre, vue par les géologues, avait pour bases les théories géologiques récentes, les premières, cycliques, admettant l'origine solaire de l'énergie et sa dégradation en chaleur contrebalançant le couple volcanisme-érosion, les secondes, directionnalistes admettant une chaleur interne résiduelle conditionnant une histoire irréversible de la Terre et une durée de vie limitée par la quantité de chaleur d'origine. Comment les géologues anglais et les théoriciens de l'énergie parvinrent-ils à un accord sur l'origine et l'utilisation de l'énergie par la nature et comment le contenu de cet accord fut-il concilié avec le récit de la Genèse ?
La résolution de ces deux conflits “science/religion”, qui modifie l’herméneutique biblique, ouvrit, dans le contexte considéré, un vaste espace d’évolution sans contraintes à la physique de l’énergie ; son analyse doit permettre de comprendre, en prenant la mesure de ces difficultés, maîtrisées vers le milieu du 19e siècle, l'importance prise par le concept d'énergie à la fin de ce siècle, période où il fut accepté comme un concept unificateur universel pour toutes les sciences organiques et inorganiques, et où fut posée la question de sa relation à la matière. On sait que cette question ouvrit la porte à quelques déviations de la science thermodynamique comme celle du système philosophique appelé Energétisme de Wilhelm Ostwald, dans lequel la matière disparaissait au profit de l'énergie. Et bien que l’adhésion à cette vision de l’énergie ait été minoritaire, l’influence des énergétistes reste encore à déterminer.
Car, les années autour de 1900, furent une période de foisonnement intellectuel et de remises en question considérables dans lesquelles l'augmentation du champ d'influence du concept d'énergie semble avoir joué un rôle central si l'on considère les réaménagements théoriques et expérimentaux intervenus au niveau de certaines sciences. L'exemple que nous donnons est celui de la biochimie, dont le développement commence en 1901, lorsque Franz Hofmeister énonce la théorie enzymatique de la vie qui fait des enzymes, le support biologique des mécanismes vitaux. En même temps, la relation entre enzymes, colloïdes, matière vivante, catalyse, ÉNERGIE et dynamisme, se renforce et a pour résultat une conceptualisation des mécanismes vitaux dans laquelle l'absence des structures apparaît comme une conséquence de la négation de la matière chez les énergétistes. Ce fut la fin du paradigme structural et le début du paradigme énergétique pour les théories de la vie jusqu'à la fin des années 1920. L'exemple de la biochimie est donc celui d'une science dont le développement fut totalement modifié par l'importance prise par le concept d'énergie et par ce qu'on peut interpréter comme la nécessité d'imaginer les mécanismes vitaux sur le modèle de la nouvelle physique thermodynamique et de la pensée philosophique de cette période.
Il s’agit donc, dans ce séminaire, d'analyser l'état d'esprit du milieu scientifique vis à vis du concept d'énergie, autour de 1900, à travers les diverses sciences existantes ou émergentes, en délimitant les tentatives et les modalités de changement à partir des sujets d'insatisfaction intellectuelle observés. Cette analyse se fera à partir de conférences données, à chaque séance, par deux intervenants "spécialistes" des différentes disciplines concernées, la théologie et la géologie en premier lieu, mais aussi la philosophie, la sociologie, la psychologie, et bien entendu la physique, la chimie, la physico-chimie, la biochimie, la physiologie, la médecine, l'économie, ainsi que d'autres domaines d'activité comme l'enseignement et les arts, qui seront interrogés comme témoins de la représentation du concept d'énergie. Les conférences, d'environ une heure chacune, seront suivies d'une discussion d'une heure également entre les participants et les conférenciers, présidée par un modérateur. La première séance du séminaire sera consacrée à l'histoire de l'établissement du concept d'énergie et aux remaniements intellectuels et théoriques que sa formulation demanda à la théologie et à la géologie. Les séances suivantes seront consacrées au contexte intellectuel des années 1900 incluant la crise des sciences et de la philosophie. Les séances ultérieures analyseront chaque discipline scientifique dans ses rapports avec le concept d'énergie et ses implications intellectuelles.
Ce séminaire est ouvert à tous, et en particulier aux
enseignants, aux étudiants et aux chercheurs, issus aussi bien de
domaines scientifiques que de la philosophie ou de l’histoire.
Les propositions de participation au programme sont bienvenues
Contact : D Ghesquier-Pourcin : d.ghesquier@wanadoo.fr
Programme 2004
Lundi 22 mars 2004, 14h-17h. L'énergie et sa place dans le temps et l'espace, dans le matériel et le spirituel.
Muriel Guedj (REHSEIS, Université de Montpellier) :
Introduction au séminaire
François Euvé (Université jésuite
de Paris) : La théologie face au concept d'énergie
Gabriel Gohau (REHSEIS) : L'énergie et l'histoire de la
terre
Lundi 3 mai 2004, 14h-17h. L'énergie et l'évolution de
la physique
(pour cette séance, le programme sera précisé
ultérieurement)
Lundi 14 juin, 14h-17h. L'énergie et la biologie
Jean-Claude Dupont (IHPST, université d'Amiens) : Théorie
membranaire et énergétique de la fibre nerveuse
Danièle Ghesquier (REHSEIS) : L'énergie et la cellule.
Biochimie, évolutionisme et énergie
Adresse des locaux :
Université Paris 7 - Centre Javelot
Equipe REHSEIS - UMR 7596
59 rue Nationale ou 107 rue de Tolbiac-
Tour Montréal, 1er étage, salle 169
Dalle "Les Olympiades"
75013 Paris
tel 01 44 27 86 46
Accès aux locaux : rue de Tolbiac, prendre les escaliers mécaniques
en face de l'Université Paris I- Tolbiac. Sur la dalle des Olympiades,
suivre la direction « Université Paris 7 », longer et
contourner l'immeuble à votre gauche. L'accès à la
Tour Montréal est situé à côté du bureau
de l'ANPE.