Catherine Heyvaerts, Toulouse
La notion de comportement et ses enjeux de La Structure
du comportement au Cours sur la nature.
Comme le montre fort bien A. de Waelhens dans la préface de la Structure du comportement, le projet merleau-pontien de penser la notion de comportement s'inscrit d'abord dans le souci d'appréhender de façon neuve la question de la conscience et plus précisément celle d'une conscience engagée, soit finalement de penser l'existence. En bref Merleau-Ponty chercherait une voie d'entrée dans l'existentialisme, indépendante de la philosophie heideggerienne comme de la philosophie sartrienne. En effet, selon Waelhens l'existentialisme heideggerien ne pense pas le corps, ni les rapports de la conscience au corps. Quant à Sartre, il y a bien chez lui une authentique volonté de penser la corporéité dans la distinction de l'être-pour-soi et de l'être-pour-autrui mais celle-ci n'aboutit qu'à un dualisme de l'en soi et du pour soi qui reconduit finalement le dualisme cartésien.
Merleau-Ponty se propose donc de refonder l'existentialisme à partir d'une étude de la corporéité et c'est dans cette optique que, dans l'ouvrage de 38, il s'empare de la notion de comportement. Le rapprochement existence/comportement apparaît clairement dans une note ajoutée tardivement à l'introduction, Merleau-Ponty y écrit: " A notre avis, Watson avait en vue, quand il parlait de comportement, ce que d'autres ont appelé l'existence,... " 1. Si l'on peut parler d'un existentialisme merleau-pontien celui-ci serait donc une philosophie du comportement. Mais l'originalité de Merleau-Ponty par rapport à Sartre est d'aborder la corporéité ou l'existence comportementale, non seulement au niveau humain mais encore au niveau animal ce qui lui permet de dégager une forme d'intentionnalité au sein même de l'organisme. Celle-ci le conduit - dans la Phénoménologie de la perception - à penser un enracinement de la subjectivité dans le corps ou en d'autres termes une intentionnalité opérante, antérieure à l'intentionnalité d'acte.
On peut dire que, par contraste, c'est davantage sous l'angle d'une pensée de l'Etre et de la Nature que sous celui d'une philosophie de la conscience et de l'existence, que Merleau-Ponty réinvestit la notion de comportement dans le cours sur la Nature. La question est alors de définir le cadre ontologique dans lequel peut s'inscrire la subjectivité mise au jour par les oeuvres de la première période. Mais dans les deux ouvrages, Merleau-Ponty passe par une analyse précise des études scientifiques en cours. Il est en ce sens fidèle à sa méthode : faire passer la philosophie par des domaines non-philosophiques ; méthode que les Notes de cours nomment par l'expression "ontologie indirecte". La question épistémologique préside donc - ou sous-tend - les questions d'abord phénoménologiques puis ontologiques.
La notion de comportement occupe, comme nous venons de le voir, une place privilégiée dans la philosophie merleau-pontienne : présente dès les premiers essais, elle est encore opérante chez le dernier Merleau-Ponty. La question épistémologique qui est commune à la Structure du comportement et au cours sur La nature est une question classique déjà abordée par Bergson dans L'évolution créatrice : il s'agit de savoir comment penser la spécificité de la vie - c'est-à-dire, précisément, le " comportement " - sans recourir à une force vitale. Ce débat est mentionné dès les premières pages de la Structure du comportement et il est à nouveau évoqué dans les première lignes du chapitre sur l'animalité. Mais entre les deux, soit en l'espace de 20 ans, les données scientifiques ont été modifiées, les concepts ont évolué et ouvert des perspectives " dialectiques " qui, semble-t-il, font passer les vieux débats à l'arrière plan.
Qu'est-ce qu'un comportement ? La notion apparaît dans le domaine de la psychologie et de la biologie. Le comportement c'est l'ensemble des attitudes, réactions ou réponses d'un être à une situation. Le comportement est une spécificité de la vie. " On dit d'un homme ou d'un animal qu'il a un comportement, on ne le dit d'un acide, d'un électron, d'un caillou ou d'un nuage que par métaphore 2 ". Le projet de Merleau-Ponty n'est pas l'étude du comportement mais l'étude de la notion de comportement. Il s'agit donc d'abord d'un problème épistémologique : clarifier et donner un statut à cette notion que les philosophies (mécanistes et vitalistes) ne parviennent pas à penser.
Le comportement est interprété soit en termes physiologiques - il est alors réduit à une somme de réflexes sans connexion intrinsèque -, soit en termes psychiques ou vitalistes - et il est alors compris comme le produit d'une intentionnalité ou d'une finalité. Or, ni l'ordre des causes efficientes ni l'ordre des causes finales ne permet véritablement de penser la complexité de la notion de comportement et cette difficulté est particulièrement sensible au niveau de l'étude du comportement animal.
C'est surtout la réduction au physiologique que vise la critique merleau-pontienne et notamment le behaviorisme de Watson : en effet Watson, en identifiant le comportement à une pure mécanique nerveuse rabat le psychique sur le physiologique et trahit ainsi les promesses contenues dans la notion de comportement, qui, au départ, se voulait " neutre à l'égard des distinctions classiques du psychique et du physiologique " 3. La critique que Merleau-Ponty adresse à Watson est donc identique à celle qu'il adresse à la réflexologie pavlovienne : on ne peut pas comprendre le comportement à partir du complexe stimulus-réponse. En effet la complexité des réponses de l'organisme ne permet pas de les intégrer sérieusement dans ce cadre : pour un même stimulus l'organisme peut produire une multiplicité de réactions et l'idée que l'on puisse remonter à des réflexes élémentaires semble très hasardeuse. Le comportement ne semble donc pas pouvoir se comprendre par une sommation de phénomènes locaux. Réduire la matière de la vie à la matière physique partes extra partes c'est s'interdire de la comprendre.
La réponse de l'organisme, ce que l'on nomme comportement, n'est pas une réaction mécanique à un stimulus local c'est une réponse ouverte et en partie indéterminée à une situation, c'est l'invention d'une solution adaptée, qui fait sens et qui engage la totalité de l'organisme. La perspective mécaniste trahit les promesses de la notion de comportement : on se proposait de s'en tenir à l'observation. Or, dans la méthode de Pavlov comme dans celle de Watson, il y a refoulement de ce qui est perçu c'est-à-dire rejet artificiel du fait que le comportement apparaît immédiatement comme une réponse adaptée à une situation donnée. Le mécanisme traite le comportement comme une chose, comme un résultat au lieu de tenter d'en appréhender le sens, l'aspect dynamique et productif. Si l'on s'en tient à l'observation, il semble que l'on soit obligé de reconnaître une différence qualitative vie/matière.
Comme le remarque Canguilhem 4, tout le problème de la connaissance de la vie vient de ce que la vie est production de formes alors que la connaissance est analyse des matières informées. C'est pourquoi la science en rabattant le psychique sur le physiologique et en s'en tenant à une anatomie figée, rate la spécificité de la vie : à savoir le fait que l'on a justement affaire à des comportements. Tout le problème de la biologie est alors de ne pas s'en tenir à la simple physiologie et de parvenir à penser le dynamisme productif sans faire intervenir un principe externe qui serait scientifiquement non recevable : un vitalisme ou un finalisme, un autre ordre de causalité. La question épistémologique propre à l'étude du comportement est donc la suivante : peut-on penser la vie sans recourir à une force vitale ?
Or ce problème épistémologique va conduire Merleau-Ponty bien au-delà de son contexte de départ. La question en effet ne peut recevoir de solution que par une réforme profonde de l'ontologie. Merleau-Ponty reviendra donc sur la tripartition classique matière/vie/esprit en tentant de repenser à la fois l'unité et la différenciation de ces domaines. Ce projet est englobé dans les objectifs du cours sur la Nature qui déclare explicitement qu'à l'horizon de cette préoccupation de la nature se trouve la question du sens et celle du rapport nature/histoire, Nature/culture. La réflexion sur la nature n'est cantonnée ni au domaine épistémologique comme secteur séparé de la philosophie, ni à l'histoire de la philosophie comme collecte neutre des divers sens du mot nature. En parlant de la nature, on s'empare d'un concept en apparence inactuel pour se préoccuper en fait de la philosophie contemporaine en tant qu'elle est philosophie de l'histoire : il faut procéder à l'examen clair de ce que recouvre dans le cadre d'une philosophie de l'histoire son négatif : la nature.
D'une certaine manière, il s'agit de repenser le rapport des sciences physiques, biologiques et humaines et d'introduire entre elles un type de communication qui ne soit pas celui de l'alignement sur le modèle de la physique. A cet égard, la notion de forme est précieuse car elle est applicable à tous les niveaux et permet d'articuler le point de vue local et le point de vue global. A partir de la notion de forme nous pourrions parvenir à penser les différents domaines que sont la matière la vie et l'esprit sous l'unité du concept de structure. Ainsi, même dans le domaine physique, il semble que nous ayons à faire à des phénomènes d'ordre (l'ordre étant d'ordinaire une propriété que nous réservons à la notion de vie) : par exemple la bulle de savon est une totalité où ce qui se passe en chaque point est déterminé par ce qui se passe en tous les autres. Loin donc que la biologie doive emprunter son modèle aux sciences de la matière, ce sont au contraire les phénomènes physiques qui exigent des catégories empruntées aux sciences de la vie et qui peuvent être compris comme des formes. C'est ce caractère transversal de la notion de forme qui permet, semble-t-il, à Merleau-Ponty de repenser l'unité des diverses sciences en termes de champs.
En effet, il écrit : " Au dessus du champ physique dans lequel il prend place il faudra reconnaître le caractère original d'un champ physiologique " 5 et, parlant des comportements symboliques, il ajoute qu'il faudra reconnaître également un " champ mental ". Mais qu'est-ce qu'un champ ? Merleau-Ponty définit le champ comme ce qui est " tout à la fois physique et sens ". Le champ se caractérise par la relation des parties et du tout . La notion de champ est unificatrice : il ne s'agit plus de penser différents ordres de causalité, mais de penser à l'intérieur des phénomènes de structure une différenciation des registres du sens. En bref, on peut dire que le terme de structure renvoie à la fois aux produits culturels (on parle d'une structure du langage), aux phénomènes naturels (il y a une structure de l'organisme, une structure de la perception), et aux événements physiques (il y a une structure de la matière). Parce qu'elle traverse les trois ordres (matière, vie, esprit) la notion de structure peut permettre de penser leur articulation à partir de l'idée de sens.
Ce qui est donc déjà présent dans la structure du comportement c'est cette tentative de résoudre le problème épistémologique que pose la connaissance de la vie par la notion de structure. Néanmoins, cette notion ne résout pas le problème, elle est même plutôt l'index d'un problème qui, cette fois est d'ordre ontologique plutôt qu'épistémologique : quel est le statut ontologique de la totalité ? C'est cette question que Merleau-Ponty a en vue quand il revient à la notion de comportement et à l'étude de la vie animale dans le Cours sur la nature. La réflexion va donc ici s'approfondir : admettre que matière et vie constituent des champs, c'est, en d'autres termes, admettre que le sens n'est pas constitué, qu'il ne provient pas d'une "donation de sens" et concevoir au contraire la nature comme auto-production d'un sens. S'emparer de l'idée de nature et tenter de penser la nature à partir du domaine non philosophique qu'est la science et principalement la biologie comme science du comportement, c'est réexaminer les relations nature/conscience et montrer que le rapport originaire de l'homme à l'être n'est pas celui du pour soi et de l'en soi.
La notion de champ surgit au sein même de la science et paradoxalement, elle ne se laisse pas penser dans les cadres ontologiques que la science adopte naturellement, à savoir, le cadre de l'ontologie de l'objet et du Kosmothéoros. En effet le champ est ce qui ne saurait s'inscrire dans l'ordre d'un espace "partes extra partes", soit dans l'espace tel que le définit la science sur les bases du cartésianisme. Si le champ se caractérise par la relation des parties au tout, il ne peut être composé de singula puncta homogènes et purement extérieurs les uns aux autres. Au contact de la complexité du réel, la science en est venue à multiplier ces notions inclassables dans l'ordre de la conceptualité classique : soit, dans l'ordre d'un Espace homogène et atomique, espace figé et non perméable au temps ; ou dans l'ordre de l'opposition du mécanisme et du vitalisme ou encore de l'inné et de l'acquis. C'est cette caducité des cadres ontologiques classiques qui intéresse Merleau-Ponty dans le Cours sur la Nature : elle est à sa manière le symptôme d'une crise salutaire qu'il convient de penser. C'est pourquoi Merleau-Ponty note : "Il faudra les développements si peu cartésiens de la science contemporaine pour révéler la possibilité d'une autre ontologie". Certes la science ne saurait à elle seule produire une ontologie nouvelle puisque, dans sa démarche même, elle suppose que l'être est connu. Mais selon Merleau-Ponty, elle est en mesure de faire des découvertes philosophiques négatives, c'est-à-dire de nous enseigner ce qu'assurément l'Etre n'est pas (par exemple elle révoque définitivement le déterminisme de Laplace. C'est pourquoi "à interroger la science, la philosophie gagnera de rencontrer certaines articulations de l'être qu'il lui serait plus difficile de déceler autrement " 6. Merleau-Ponty voit donc dans la recherche scientifique se réaliser une pensée dialectique que, dès La Structure du comportement il appelait de ses voeux. Les notions de psychologie et de physiologie se chargent d'un sens qui n'est plus mécaniste. De cette évolution Merleau-Ponty donne plusieurs témoignages. Dès les premières pages du chapitre concernant l'animalité, il se propose de faire une mise au point sur l'évolution de la notion de comportement, afin de montrer justement l'émergence de cette pensée dialectique.
L'évolution de la notion de comportement.
- Le behaviorisme de Watson étudiait la notion de comportement dans une perspective anti-mentaliste, anti-introspectionniste. Cette notion va déborder le cadre d'une philosophie réaliste.
- Le behaviorisme débouche sur l'école du comportement intentionnel de Tolman et sur celle du comportement molaire de Kantor. Le comportement est ancré dans le corps mais le corps n'est pas une machine (on sort du mécanisme sans qu'il y ait pour autant retour au mentalisme).
- La notion de comportement est également revisitée par Gesell : pour Gesell non seulement le corps n'est pas une machine dont le comportement émergerait mécaniquement, mais de plus on doit traiter le comportement lui-même comme un corps organique : le corps physique se prolonge en corps de comportement. Le corps n'est pas circonscrit à ses propres tissus, le corps est défini par Gesell comme le lieu du comportement. D'où la question de savoir jusqu'où s'étend le corps. En effet si le corps est le lieu du comportement il s'étend jusqu'où s'étend le comportement lui-même ; le corps est circonscription d'espace, il définit un "templum" où les événements auront une signification organique. Si l'on définit le corps de cette façon, alors le corps est corps physique prolongé par le corps de comportement, il est donc solidaire de l'Umwelt dans lequel il s'insère ou plutôt qu'il institue.
- Mais dans ce contexte, le comportement n'est pas réponse mécanique à la situation. Le comportement n'est pas inné, il est le résultat d'une forme de learning qui est enraciné dans le corps physique : le corps ne peut désigner un objet que comme rupture par rapport à sa position de repos. L'acquisition d'un comportement est comparable à l'acquisition d'un langage dont le corps serait la langue. Il y a solidarité entre l'organisation du corps et le comportement, mais le comportement n'est pas un réflexe.
- Gesell montre que tout comportement est acquis et non simplement naturel, mais en même temps il montre que même les comportements supérieurs ont une base organique. D'où l'impossibilité de séparer radicalement des comportements dits naturels de comportements strictement culturels. Les investigations de Gesell dépassent également l'opposition mécanisme/vitalisme "le comportement ne descend pas dans l'organisme comme une visitation d'en haut. Il émerge plutôt des bas-niveaux7 ". - Le mécanisme est également récusé par les recherches de Coghill qui sont longuement développées par Merleau-Ponty dans le cours sur La nature. Coghill s'intéresse à l'évolution du comportement moteur de l'axolotl, sorte de lézard d'une quinzaine de centimètres qui commence par se développer dans un milieu aquatique avant de substituer la reptation à la natation. Coghill montre que le processus de développement natatoire est solidaire du développement embryonnaire : le système nerveux se développe de façon connexe au développement du comportement. Selon Coghill on ne peut pas expliquer le comportement par le système nerveux. Celui-ci ne peut pas constituer une explication dernière car son développement doit lui-même être compris. Pour expliquer le développement du système nerveux, Coghill introduit la notion de gradient. Un gradient est une zone de plus ou moins grande sensibilité de l'organisme à certains facteurs (électriques ou thermiques par exemple). Les gradients polarisent la matière organique. Il y aurait donc, selon Coghill, une sorte de polarité préneurale qui constituerait l'antécédent physiologique et dynamique des connexions nerveuses. Le système nerveux n'est pas inconditionné : il émerge à partir d'une dynamique préneurale : les gradients se modifient et ont une certaine mobilité. Les recherches de Coghill font ressortir deux choses : d'une part le comportement, qui demeure énigmatique pour une anatomie figée, est compréhensible pour une anatomie dynamique. D'autre part, on ne peut comprendre le comportement sans tenir compte du caractère adapté de celui-ci : il faut voir dans l'organisation biologique l'esquisse des tâches que l'organisme a à remplir. Au fur et à mesure que l'organisme se réalise, se développe en lui un certain pouvoir. En ce sens on peut dire "qu'il y a du possible dans l'organisme. L'embryon n'est pas simple matière mais matière qui fait référence à l'avenir î 8. L'organisme ne saurait être envisagé dans sa seule actualité, il constitue une référence à l'avenir. Cette référence à l'avenir ne peut néanmoins pas être identifiée à une pure force vitale dans la mesure ou Coghill s'efforce de mettre précisément en valeur ce qui, dans l'organisme, conditionne le comportement.
Ainsi, on peut dire en conclusion et en réponse à notre question de départ qu'il est possible de penser le comportement, la spécificité de la vie sans recourir à une force vitale et c'est justement ce que la biologie des années soixante tente de mettre en place à partir de la notion de forme : par exemple dans l'opposition kantorienne du molaire au moléculaire ; ou encore en tentant de penser une intentionnalité opérante au sein de l'organisme qui ne soit pourtant pas finalisée : c'est ce que Coghill recherche à travers une conception dynamique de l'anatomie et la mise en place du concept de gradient, c'est encore ce que Gesell essaie de penser par la notion de `corps de comportement' et l'ancrage du corps de comportement dans le corps physique.
On peut donc penser la vie sans recourir à la force vitale par la mise en oeuvre du concept de structure. Il y a forme, structure, là où l'ensemble d'un système est modifié par des changements dans l'une de ses parties. La totalité ne s'épuise pas dans la sommation de ses parties, elle est "visée" d'un ordre ou d'une norme qui transcende les parties. Cette structure n'est pourtant pas indépendante des processus locaux au sens où il y a à la fois action du tout sur les parties et action des parties sur le tout. L'idée de structure conduit ainsi à penser un sens qui est immanent à la matière organique.
Néanmoins toutes ces notions (y compris la notion même de forme) sont des index de problèmes plutôt qu'elles ne sont des solutions. En ce sens, elles ne nous font pas sortir de l'alternative mécanisme /finalisme mais la reconduisent. En effet une notion comme celle de gradient peut très bien être interprétée en termes mécanistes ou en termes vitalistes : dans cette seconde interprétation, le gradient équivaudrait à une forme moderne de l'entéléchie comme potentialité d'ensemble qui orienterait les faits.
Ainsi, ces notions ne sont fertiles et ne constituent une authentique alternative que si l'on s'efforce de les extraire du contexte de l'ontologie classique où elle demeurent encore problématiques, pour les resituer dans le cadre d'une ontologie nouvelle où elles pourront prendre tout leur sens et cesser d'apparaître comme ambiguës.
Le statut de la forme et de la totalité ainsi que l'idée d'un être molaire, ne sont véritablement pensables que si l'on abandonne la représentation cartésienne de l'espace, c'est-à-dire si l'on renonce à l'idée d'un espace partes extra partes, homogène, plein, composé de particules atomiques, décomposable, réversible et figé. Il faut au contraire concevoir l'espace comme une totalité différenciée, polarisée, non réductible à une décomposition atomique et perméable au temps (il y a une inscription de l'histoire dans l'espace). Mais c'est dire alors que l'espace n'est pas plein, qu'il est ouvert sur une absence, un "possible", qu'il est tissé de négativité. C'est pourquoi Merleau-Ponty peut écrire : "Il faut éviter deux erreurs : placer derrière les phénomènes un principe positif (idée, essence, entéléchie) et ne pas voir du tout de principe régulateur. Il faut mettre dans l'organisme un principe qui soit négatif ou absence " 9. Ceci revient à refuser l'idée de finalité : l'organisme n'est pas subordonné à un principe d'utilité : en ce sens on ne peut pas dire que l'organisme réagit au milieu, par une déstabilisation d'abord, puis par une adaptation. Le déséquilibre organique qui est à l'origine de la maturation du comportement, n'est pas exogène mais endogène. L'organisme est comme habité d'un mouvement interne qui l'ouvre à une possibilité de déséquilibre, c'est-à-dire à la possibilité de l'émergence en lui d'un manque, manque qui n'est pourtant pas manque de ceci ou de cela : c'est cette ouverture au déséquilibre qui est le principe directeur du développement de l'organisme et de son évolution comportementale 10 . " Le principe directeur n'est ni en avant ni en arrière, c'est un fantôme... le surgissement d'un manque qui serait là avant ce qui le comblera". En d'autres termes, le principe directeur n'est pas positif mais négatif : "manque" ou "fantôme", ou encore, comme le dit Merleau-Ponty, c'est un non-être opérant. Il résume la situation en disant que "ce n'est pas un être positif mais un être interrogatif qui définit la vie" .
Vers la fin du chapitre, Merleau-Ponty propose de renoncer à l'être moléculaire au profit d'un être molaire c'est-à-dire, en clair, de renoncer à l'être comme pure chose au profit d'un être comme logos (un être traversé de sens à structure diacritique.)
Le dépassement des oppositions classiques (vitalisme/mécanisme, nature/culture, point de vue local/point de vue global....) expriment cette pensée dialectique que Merleau-Ponty appelle de ses voeux depuis 1938 : il ne s'agit pas d'un relativisme, mais d'une articulation interne des opposés. D'autre part, l'appel à une pensée dialectique, c'est aussi l'appel à une reconnaissance de l'être comme logos. Si l'être est sens, cet être ne peut être recueilli que par un être sensible au sens et dans l'ordre d'une parole (en termes hégéliens: seul le vivant comprend le vivant) . La pensée dialectique signifie donc l'inclusion de la subjectivité dans le domaine de l'objectivité scientifique et l'abandon du face à face de l'être pour soi et de l'être en soi. Parce que l'Etre est logos (parce qu'il est champ, c'est-à-dire physique et sens), la redécouverte de la nature est redécouverte d'une nature pour nous, comme sol de notre culture et non découverte d'une nature en soi.
Ces résultats de la réflexion merleau-pontienne sont fort bien synthétisés dans une page des Résumés de cours :
" Si nous ne nous résignons pas à dire qu'un monde
d'où seraient retranchées les consciences n'est rien du tout,
qu'une Nature sans témoins n'aurait pas été et ne
serait pas, il nous faut reconnaître de quelque façon l'être
primordial qui n'est pas encore l'être sujet ni l'être objet,
et qui déconcerte la réflexion à tous égards
: de lui à nous il n'y a pas dérivation et pas de cassure
; il n'a ni la texture serrée d'un mécanisme, ni la transparence
d'un tout antérieur à ses parties ; on ne peut concevoir
ni qu'il s'engendre lui-même, ce qui le ferait infini, ni qu'il soit
engendré par un autre, ce qui le ramènerait à la condition
de produit et de résultat mort" 11
1 Structure du comportement page 3 (P.U.F., Quadrige). Noté SC