ATELIER DE LECTURE - MERLEAU-PONTY
LE COURS SUR LA NATURE
Merleau-Ponty et l’inconscient
Séance du 25 avril 2001.
Permanence de la référence à Freud à la Psychanalyse dans l’œuvre de Merleau – Ponty et variations. De la Structure du Comportement au Cours sur la Nature en passant par Phénoménologie de la Perception on trouve une interrogation constante et le souci de rendre justice à ce que Merleau – Ponty pressent de fondamental dans l’œuvre de Freud.
Quelles que soient les critiques croisées que suscitent chez les philosophes l’approche psychanalytique freudienne et chez les psychanalystes l’approche philosophie, malgré les difficultés et les malentendus, on peut parler d’une rencontre entre Merleau–Ponty et Freud, rencontre manquée et réussie comme nous essayerons de le montrer.
Quelques jalons
Déjà dans la Structure du Comportement Page 193 - (1942), Merleau-Ponty, pour ne pas substantialiser le psychique interprète le freudisme en terme de structure et tente d’arracher le contre-sens d’une pensée causale en psychanalyse.
Exemple du rêve où la conscience devient conscience enfantine chez le rêveur.
“ La régression du rêve, l’efficace d’un complexe acquis dans le passé, enfin l’inconscient du refoulé ne manifeste que le retour à la manière primitive d’organiser la conduite...”. Il y a là une archéologie du sujet.
CHAPITRE III : Ordre physique, ordre vital, ordre humain.
Dans Phénoménologie de la Perception, Page 187 (1945), le chapitre V de la 1er le corps comme être sexué Merleau – Ponty s’élève contre l’idée que la Psychanalyse existentielle serait un retour au spiritualisme. Il y a un rapport organique du sujet et du monde dans la synthèse du corps propre.
Merleau-Ponty anticipe déjà sur ce qu’il développera dans le Cours sur la Nature
Exemple : « Nos pouvoirs naturels rejoignent soudain une signification plus riche qui n’était jusque là qu’indiquée dans notre champ perceptif ou pratique, ne s’annonçait dans notre expérience que par un certain manque et dont l’avènement réorganise soudain notre équilibre et comble notre attente aveugle ».
De manière plus générale le travail de Merleau-Ponty,
dans ses cours à la Sorbonne de 49 à 52, montre l’extrême
souci qui est le sien de confronter sciences de l’homme et phénoménologie
(1951 – 1961) on peut lire avec profit dans Parcours 2 le résumé
que fait Merleau-Ponty concernant l’évolution de Husserl sur la
psychologie et du même coup voir quelle est sa propre démarche.
Dans les notes de cours au collège de France (1959 – 1961)
Page 156 - Merleau-Ponty reprend la critique de la psychanalyse qui se contenterait d’opposer conscience et inconscient pour créditer Freud d’une véritable désintégration du sol du moi « retrouver la membrure de l’intersubjectivité ou plutôt de la coexistence » moi – autre.
Les rapports avec autrui et avec moi sont entrelacés, simultanés, c’est moi que je poursuis en autrui, c’est aussi autrui que j’ai poursuis en moi. Le conflit sadomaso est impossible à penser en terme de conscience.
L’exemple de l’agression est repris inlassablement pour montrer que l’agression de l’autre est agression de soi.
Merleau-Ponty parle des lors de la libido comme d’un sol monumental, elle est fondatrice de l’être au monde.
La référence à la conscience n’est pas abandonnée, mais l’inconscient est qualifiée de conscience indirecte.
Merleau-Ponty présente une défense de la psychanalyse dans sa vérité, dans la mesure où elle nous propose une redécouverte de notre archéologie, comme n’étant pas fait des décisions du moi ni de l’Erlebniss. Il y a un temps mythique, temps d’avant le temps et d’avant les choses, toujours présent, l’inconscient est indestructible.
Plus précisément dans le Visible et l’Invisible
Page 296 - Merleau-Ponty reprend ce terme de vie monumentale à propos de Inconscient mais il ajoute « que la vie monumentale c’est la stiftung ».
Il y a là un dépassement de la phénoménologie de l’existence, de ce qui se présente à l’existence à travers les esquisses et découverte d’une donation originaire en acte . Ce qui est premier c’est le tourbillon spatialisant et temporalisant.
On va donc, de l’ego à l’outis qui est négativité, ouverture par le corps au monde. Il s’agit désormais de comprendre le ça, l’inconscient, le moi à partir de la chair et Merleau Ponty va jusqu’à dire que la psychanalyse de Freud est philosophie non du corps mais de la chair, ce qui l’amène en décembre 60 à cette formule lapidaire « Faire non une psychanalyse existentielle mais une psychanalyse ontologique ».
La surdétermination freudienne est rapprochée du chiasme et dans la mesure où tout étant est accentué comme emblème de l’être, on peut avec Freud :
« Partir d’un polymorphisme ou amorphisme qui est contact avec l’Etre de promiscuité, de transitivisme, la fixation d’un caractère par investissement dans l’étant de l’ouverture à l’être qui désormais se fait à travers cet étant ». Il s’agit là exactement de ce que Merleau Ponty appellera symbolisme dans le cours sur la nature.
Pour continuer sur la lancée deux petits mots sur l’Origine de
la Géométrie.
Page 15 - « L’impensé ne peut apparaître qu’au contact
»
P. 81 – « C’est dans l’archéologie du sol dans le profond
et non vers le haut (les idées) que la psychanalyse recherche »
.
Convergence dans la démarche
Phénoménologie et psychanalyse se dirigent vers la même latence.
Parcours II
« Il faut, nous dit Merleau-ponty, lire Freud comme on lit un classique ».
On ne peut plus considérer que l’intérêt porté par Merleau-Ponty à la psychanalyse soit seulement occasionnel ou de circonstances, il s’agit bien d’un recoupement avec ce que la pensée de Merleau-Ponty cherche à cerner dans le tournant ontologique. Si, comme le dit Renaud Barbaras, le dernier Merleau-Ponty est une ontologie du sensible, on ne peut prendre à la légère la remarque de Merleau-Ponty : le Sentir est un autre nom pour l’Inconscient.
Dans le Cours sur la Nature, si nous suivons la si féconde présentation de R.Barbaras, quelque chose de décisif se produit. Il y a un changement de style philosophique. L’interrogation sur la nature s’inscrit dans le projet explicitement ontologique « le concept de nature est un titre générique pour une recherche qui porte sur un certain type d’être, à savoir ce qui n’est pas institué ».
Merleau-Ponty « il y a nature partout où il y a une vie qui a un sens mais où cependant il n’y a pas de pensée … est nature ce qui a un sens, sans que ce sens ait été posé par la pensée »
Renaud Barbaras ajoute « existe dans la nature ou comme nature ce n’est pas être situé en un point de l’espace et du temps, l’existence naturelle n’est pas la pure et simple réalisation d’une essence ».
Il faut partir du vivant nous dira Merleau-Ponty dans le Cours sur la Nature.
Résumé du Cours. 54.55 Page 67
« Vivre, c’est continuer un tourbillon d’expérience qui s’est formé avec notre naissance au point de contact du dehors ». On ne part ni du sujet ni de la conscience mais de l’interrogation sur ce qu’est la genèse du vivant. Vivant, c’est-à-dire, animé, sentant et se mouvant.
Tout ceci va se nouer dans la 8e ébauche autour de l’Esthésiologie et du corps libidinal mais on retrouve la même esquisse avec quelques variations dans chacune des ébauches :
1 – Corps et symbolisme
2 – Corps libidinal-intercorporeité
Etant donné le caractère lacunaire pas toujours facilement déchiffrable des différentes esquisses dans leur succession et leur répétition, on peut s’aider avec profit du résumé de cours en lui adjoignant les Résumés de Cours de 54-55 où figure un très précieux texte sur la passivité : Le sommeil, l’inconscient, la mémoire ».
Le terme qui me semble le plus important ici c’est le terme de naissance. En effet, Merleau Ponty prend en compte à partir du vivant comment émerge l’exister-ou du non institué à l’institution.
Descartes avait déjà dit que nous avons été enfant avant que d’être homme ; en un sens, Merleau-Ponty reprend cela, l’importance de l’enfance comme père de l’homme, du silence avant la parole et d’où la parole émerge.
Qu’est-ce qui s’origine dans la vie ? On se souvient que Freud avait fait scandale, surtout par la place qu’il accordait à l’enfance dans la genèse du sujet à cet enfant polymorphe devant passer de la fusion symbiotique, éprouvée, sentie, à la perception des limites, à la distinction soi/autrui à l’identification, devant s’édifier par introjection et projection limites à partir de l’autre.
Le devenir soi à partir de l’autre ? Ce soi en tout cas, ne pourra ni se refermer ni s’enclore, toujours il restera perméable à l’autre dans un rapport de circulation que Merleau-Ponty nomme chiasme, entrelacement de l’autre en soi et de soi dans l’autre, qui dans le Cours sur la Nature se nommera intercorporéité. Inter-être.
Avant d’essayer de suivre Merleau-Ponty dans ce cheminement tortueux, inachevé, allusif et très souvent elliptique de la fin du cours sur la nature, je voudrais reprendre rapidement les éléments d’un malentendu dans la rencontre de Merleau-Ponty et la Psychanalyse, parce que les réserves et les reconnaissances me semblent ne pas pouvoir être ignorées ou écartées même si elles compliquent le parcours, elles sont éclairantes.
A verser aux pièces du dossier du malentendu, je voudrais citer rapidement trois textes dans l’ordre chronologique : l’article de Lacan de 1961 publié dans Art de France et repris dans Autres Ecrits, un article de critique de 1964 d’A. Green et enfin, le texte de J.B. Pontalis publié dans le n° de l’Arc de 1971, consacré à Merleau-Ponty.
Ces trois textes ont en commun d’être des textes d’hommage mais où perce avec l’hommage, la critique.
1) Lacan se montre dans son article lecteur de Merleau-Ponty mais visiblement la démarche de Merleau-Ponty reste à ses yeux prisonnière d’une philosophie du sujet, de la présence, de l’existence qui ne prend pas en compte la méconnaissance du sujet et son élision dans ce qui est partout le signifiant majeur de Merleau-Ponty, c’est-à-dire, la vision, l’œil.
Merleau-Ponty n’a pas accès au sujet de l’Inconscient ni au fantasme et les deux passages de la Phénoménologie de la Perception cités, marquent essentiellement la différence entre le discours philosophique et le discours analytique. Cependant Lacan souligne l’avancée, dont fait preuve l’Oeil et l’Esprit, qui indique une ouverture nouvelle et prometteuse de la pensée de Merleau-ponty. L’affect est présent dans ce texte de deuil mais la reconnaissance de l’œuvre en marque aussi les limites du point de vue de l’inconscient.
2) L’article de André Green décrit une rencontre manquée en renvoyant quasiment à une impossibilité de principe entre une philosophie de l’existence et une philosophie de l’inconscient encore à naître. Il y a dans le travail de Merleau-Ponty les prémices d’un rapprochement mais la jonction ne peut se faire.
« La chair de Freud n’est pas la chair au monde mais la chair du sujet, sujet de l’inconscient, sujet de la chair, qui entre avec le monde y tend ses réseaux signifiants mais en reste distinct sauf dans certaines structures comme celle de la Psychose. La chair du sujet et la chair du monde n’y font plus qu’un, l’Autre, ce n’est pas l’autre côté mais l’Autre scène.
3) - J.B. Pontalis – fidèle lecteur de Merleau-Ponty fait part toutefois de sa fermeture et de sa perplexité face aux derniers écrits (sa position est presque inverse de celle de Lacan). S’il rend hommage aux dons de découvreur de Merleau-Ponty à ses capacités d’initiateur : 15 ans avant les psychanalyses français il lit M. Klein en reconnaissant l’importance de ses écrits avant les spécialistes Il avoue son hésitation avant le caractère énigmatique des derniers écrits dès l’Oeil et l’Esprit.
J.B. Pontalis essaie d’éviter l’homologie facile entre l’inconscient invisible latent et visible, perçu et manifesté mais, encore une fois, l’autre côté n’est pas l’autre scène. Donc J.B. Pontalis se heurte, dans les derniers écrits, à la pensée circulaire à des jeux de miroirs indéfinis, à un fantasme de la circularité où le discours Merleau-Ponty se construit dans un refus de la différence irréductible, de la perte, de la castration.
Rien n’est possédé mais rien n’est perdu, là se trouve l’origine du fantasme.
« Faire une psychanalyse de la Nature, c’est la chair, la mère » Chez Merleau-Ponty le modèle de la perception est le rêve. Perception originaire onirique. Mais tout rêve est figure de la mère ou la mère est un rêve. Perplexité devant « la chair n’est pas un autre nom pour le corps nous passons de l’individu à l’indivis. Mon corps n’est que prélèvement dans la simultanéité sur l’être d’indivision ».
Dans une note, Pontalis cite Green et l’évocation d’une possible proximité entre Merleau-Ponty et M. Klein, qu’il récuse partiellement parce que chez M. Klein, la différence axiale entre le dedans et le dehors est maintenue.
Pontalis préfère pour son compte le rapprochement avec Winnicott (que Merleau-Ponty n’a pas connu) à cause de l’espace transitionnel où la question de l’appartenance moi-non-moi enfant-mère ne se pose pas de la même manière. L’espace transitionnel est un espace virtuel (investi) en deçà des catégories du vrai et du faux et qui deviendra l’espace de la culture.
Mais Green, quelles que soient ses réserves, souligne que la Psychanalyse a joué un rôle déterminant dans le dernier virage de Merleau-Ponty. Les Philosophes ne sont pas des psychanalystes mais ce sont aussi des gens qui ont un tête-à-tête avec l’inconscient.
Pour sa part, Merleau-Ponty se montre réticent à l’égard de tous les appareils conceptuels de la psychanalyse mais qu’on peut dire que le rendez-vous avec l’inconscient ne fut pas manqué.
Quelles que soient les remarques sur la faiblesse de l’appareil conceptuel psychanalytique il ne s’agit pas pour Merleau-Ponty de faire une critique épistémologique de la psychanalyse. Il récuse obstinément le devenir idéologique de la psychanalyse qui lui semble relever d’une incompréhension et même d’un contre-sens et il se situe du côté d’une défense vigoureuse de la psychanalytique vraie. « Il faut lire Freud comme un classique ». En aucun cas la Philosophie n’est surplombante à l’égard de la psychanalyse, mais elle ne lui est pas non plus assujettie. Merleau-Ponty reconnaît volontiers son incompétence (dans des colloques) n’étant ni analysant ni analysé, mais c’est pourtant dans sa démarche propre de philosophe et dans sa vie philosophique qu’il rencontre la psychanalyse.
Pourquoi parler alors de rencontre manquée ou de malentendu ? Parce que Merleau-Ponty ne parle pas le langage de la psychanalyse même s’il cite ou insère certains de ses concepts dans sa propre recherche, et ceci da manière non naïve, bien sûr !
Il est vrai qu’il y a un certain agacement de Merleau-Ponty devant les jeux du signifiant, tel que peut le faire Lacan et probablement le maniérisme de son langage (il ne faut pas confondre calembour et le travail du mot d’esprit dans son rapport avec l’inconscient, dit-il – peu sèchement) Lacan). Agacement aussi devant ce qu’il appelle « l’incroyable parti pris (de Freud) en faveur des interprétations les moins probables, un entêtement maniaque du sexuel et surtout sous des formes déchues. La signification, la parole défaite au profit de calembours dérisoires … ». – On voit ici quelle peut être la distance avec Lacan sur la question du signifiant.
Parcours II – D’Hesnard
Pourtant Merleau-Ponty note l’évolution de sa propre position curieusement dit-il au fil du temps « on en vient à vivre en paix avec cette herméneutique impitoyable. Merleau-Ponty, à l’écoute donc de tout ce qui, dans le travail psychanalytique, peut correspondre à sa propre recherche et confirmer ses intuitions. Dans le Visible et l’Invisible et plus encore dans le Cours sur la Nature, on va trouver à la fois une reprise et une transformation de sa propre position à l’égard de la psychanalyse.
La différence soulignée par tous les lecteurs de Merleau-Ponty est éprouvée par nous devant les derniers écrits, tient en partie au fait qu’il y a, en un sens, une continuité profonde entre les premiers textes et les derniers et pourtant le paysage s’est transformé. De ce point de vue l’expérience qui consiste à relire après coup ces textes antérieurs aux derniers écrits est extrêmement troublant, elle pourrait servir d’illustration au mouvement rétrograde du vrai. Ce qui est à la fin éclaire d’une autre lumière les commencements. Nous sommes pris dans la trajectoire d’une pensée inachevée (en un sens essentiellement inachevée…) et qui nous oblige à un travail de lecteur, dans le chantier, dans les notes, fragments, références allusives avec la part de recoupements aléatoires et risqués mais aussi à un travail de deuil face à l’œuvre restée ouverte.
Cours sur la Nature - Page 138
A la fin du Cours sur la Nature nous retrouvons en mode majeur non
explicite l’Inconscient en un sens nouveau « l’Inconscient est le
sentir lui-même, puisque ce sentir n’est pas la possession intellectuelle
de « ce qui » est senti mais dépossession de nous-même
à son profit, ouverture à ce que nous n’avons pas besoin
de penser pour le reconnaître ». Le reconnaître et non
le connaître. Il ne s’agit pas de compréhension ou de saisie
mais de reconnaissance. Selon la formule de l’Inconscient « je ne
savais pas et je l’ai toujours su ». Double formule qui correspond
aux deux aspects de la chair, à ses pouvoirs poétiques et
oniriques ».
Nul doute que ceci consonne avec le terme de Psychanalyse ontologique employée dans la note du Visible et de l’Invisible déjà citée, mais cela permet aussi de comprendre à la fois la proximité des Psychanalystes à l’égard de Merleau-Ponty et leurs réserves : ou bien Merleau-Ponty reste dans la Philosophie de l’existence et cela lui est reproché à ce titre même, ou alors il parle de l’inconscient, mais indûment ou de manière confuse, l’Inconscient d’état, l’indivision, quoi qu’il en soit, il manque l’Autre scène.
Ce que Merleau-Ponty appelle Psychanalyse ontologique se joue dans le passage du corps libidinal, dans les ébauches successives qui figurent à la fin du Cours sur la Nature.
Le corps Esthésiologique
La sensibilité des sens met en jeu la totalité de l’organisme.
Les impressions tactiles et optiques s’accompagnent de phénomènes
toniques. On retrouve là toute la dimension du pathique d’E. Strauss,
et de Von Weizsäcker. Le vivant subit la vie, il l’éprouve.
Pour E. Strauss, le pathique ne concerne pas le quoi, mais le comment d’une
donation ou d’une rencontre, c’est-à-dire, le lieu de notre communication
avec le monde et en premier lieu avec autrui. « Pour Von Weizsäcker
le pathique est personnel et non ontique » - nous dit Maldiney.
Dans les Résumés de Cours, lorsque Merleau-Ponty parle de la passivité, il nous indique que « avoir conscience ne signifie pas donner un sens, mais réaliser en certain écart dans un champs d’existence déjà institué qui est toujours derrière nous, qui intervient jusque dans les actions par lesquelles nous le transformons ».
Les corps qui perçoivent sont des corps vivants, c’est-à-dire, animés, se mouvant. La perception qui s’arrête à, suppose le mouvement. En un sens la motricité est l’essence du sentir, ce qui implique que motricité et phénoménalité vont ensemble. Le mouvement n’est pas un déplacement objectif ; il sait les choses avant de les savoir. La vision se précède en lui. Ceci nous permet de comprendre pourquoi Merleau-Ponty passe sans cesse du contact (réflexivité sentant-senti, indivision) à la vision elle-même saisie comme palpation à distance.
Le contact est primordial, il est quasi-coïncidence, enroulement de la chair, réversibilité, mais il y a tout de même la différence entre sentant et senti : touchant, touché qui fait que même l’indivision n’est pas fusion ou confusion parce qu’elle suppose toujours l’écart, l’intouchable même.
Le mouvement, quant à lui, metaphorise, si l’on peut dire, la non-coïncidence, le mouvement est à la perception ce que l’interrogation est à la réponse . Le vivant se meut, il n’est pas simplement mû.
Le Visible et l’Invisible, cité par Maldiney. Page 61
« Nous interrogeons notre expérience, précisément
pour savoir comment elle nous ouvre à ce qui n’est pas nous. Il
n’est même pas exclu par là que nous trouvions en elle un
mouvement vers ce qui ne saurait en aucun cas nous être présent
en original et dont l’absence irrémédiable compterait ainsi
au nombre de nos expériences originaires ».
Chair et Verbe – Page 63
Le mouvement du vivant : le sentir, se mouvoir met déjà
l’indication du dépassement de la vie donnée en existence
humaine . Ce que dit admirablement Maldiney. « Nous sommes toujours
en situation d’arrivant, et cette situation intègre le départ
qui, sans cesse, en elle se transforme. C’est le sens même de la
profondeur du monde : elle est intraversable ».
Voir et se mouvoir sont inséparablement ouverture au monde et ouverture du monde.
Du contact à la vision
Voir c’est avoir à distance. La vision est ouverture à
ce qui englobe.
Le Visible et l’Invisible – Page 372
« La profondeur est le moyen qu’ont les choses de rester choses
tout en n’étant pas ce que je regarde actuellement, c’est la dimension
par excellence du simultané » ;
Si l’on essaie de partir du corps ésthésiologique comme totalité ouverte, on voit que ce rapport avec le monde est inclus dans le rapport du corps avec lui-même. Les choses me touchent aussi bien que je les touche, c’est là que nous retrouvons le narcissisme de la vision qu’il faudrait déplacer de la vue sur le contact comme dans cette note de Merleau-Ponty dans le Visible et l’Invisible, où les mains sont l’une le miroir de l’autre – « Ce n’est pas l’œil qui voit mais ce n’est pas l’âme, c’est le corps comme totalité ouverte ».
Dans le sentir ou dans le plaisir-douleur, nous faisons l’expérience du passage du corps dans le monde et du monde dans le corps, c’est là la notion du sensible comme chair.
Ici Freud vient comme une contribution essentielle pour décrire l’Ineinander – En effet, le plaisir est ouvert sur la réalité comme le sentir est ouvert sur les choses.
Cf. Renaud Barbaras – Page 118
« Le sujet n’existe que sur le mode de son propre dessaisissement
il ne s’accomplit qu’en s’extériorisant. Il est l’identité
effective d’une ipséité et d’une ekstase et, si on peut parler
encore de sujet, c’est au sens d’un être qui est sa propre quête.
Renaud Barbaras – Page 118
Le sujet n’est plus que l’impulsion, elle-même
« Il y a une volubilité ou une inconstance du mouvement
vivant qui le conduit en même temps au dépassement de toute
position finie. N’atteint une position que pour l’abandonner … Tout temps
est voué à devenir un futur commencement ».
On ne peut pas ne pas penser à la mobilité pulsionnelle et aux processus primaires de déplacement et de condensation, d’investissement. La sensorialité est vécue comme investissement. Merleau-Ponty reprend ce terme de Freud. Il peut y avoir déplacement et condensation parce que fondé sur des équivalences.
L’indivision de mon corps et du monde, de mon corps et des autres, l’intercorporalité, permet de comprendre l’introjection/projection. En effet, la sensorialité implique intentionnellement l’incorporation et l’expulsion. Le passage à un dehors par ses orifices et aussi la construction d’un dedans (les deux termes étant ici impropres, sauf à les prendre ensemble) « le mouvement fondamental qui, au cœur du sujet vivant, rend compte de l’activité perceptive en tant qu’elle implique elle-même un auto-mouvement, doit être compris comme désir »
Page 145
« Dans le désir rapport à soi et rapport à
l’autre, ne font pas alternative »
Le désir est, en quelque sorte, recherche du dedans dans le dehors et du dehors dans le dedans. Il y a donc une énigme du corps ésthésiologique à la fois clos et ouvert dans la perception comme dans le désir.
Merleau-Ponty. « L ‘Eros et le Thanatos rejoignent notre problème de la chair avec son double sens d’ouverture et de narcissisme de médiation et d’involution ». (Cours sur la Nature – Page 286).
Le corps a un dehors, il y a dépendance, donc la sexualité n’est pas séparable, elle figure l’homme entier, elle est coextensive à la vie. Si je parle du corps ésthésiologique actif/passif, la sexualité n’est que la mise en forme et, en un sens, corps libidinal.
Il y a une infinité d’organisations possibles par tous les orifices du corps et donc un polymorphisme fantastique qui, selon le terme de Merleau-Ponty, s’appelle dimensions.
Le corps libidinal est symbolique, c’est-à-dire expressif d’un autre parce qu’il y a dans la mise en circuit dedans/dehors une symbolisation par transport et transfert. Le symbolisme d’indivision précède le symbolisme de convention (passage du non institué à l’institué).
Merleau-Ponty parle d’une dimensionnalité nouvelle qui s’introduit dans le creux de l’être qui n’est pas exigé par le symbolisme naturel, mais recommence l’investissement de la même sorte. Eros étant le réinvestissement. Le symbolisme selon Merleau-Ponty s’éclaire par la définition qu’en donne Maldiney.
Page 75 - « Fixation d’un caractère par investissement dans un étant de l’ouverture à l’être qui désormais se fait joint à travers cet étant ».
Pour Merleau-Ponty le véritable mérite de Freud se trouve dans ce symbolisme primordial originaire responsable du rêve et de l’élaboration de notre vie. L’exemple du rêve est privilégié (Cf. Résumé des Cours) parce qu’il témoigne du retour à l’inarticulé du repli sur une relation pré-personnelle avec le monde distant. Il y a un poids des rêves qu’ils doivent à leur rapport avec notre passé. En ce sens on peut dire que ce qui se rêve en nous révèle le fond inépuisable, indestructible.
La conscience onirique est une conscience feuilletée dans laquelle se produit l’enjambement du temps.
En effet, le corps libidinal n’est pas compréhensible dans l’actuel, il y a un immémorial indestructible que l’on retrouve aussi dans le refoulement. Mais c’est avec cette épaisseur du passé qu’il y a ouverture d’un présent et d’un avenir, parce qu’elle est la possibilité d’un investissement et d’un ré-investissement.
Ce qui s’est configuré dans l’expérience peut-être reconfiguré, transformé. En effet, malgré l’importance de l’exemple du rêve, le champ de l’intersubjectivité sensorielle que Merleau-Ponty appelle intercorporéité n’est pas un champ privé, il est ouvert aux autres. L’intercorporeité n’est donc pas seulement rétrospective mais aussi simultanéité et même virtuelle par empiètement dans le futur. L’originaire n’est donc pas derrière nous mais dans l’écart temporalisant et spatialisant où s’ouvre l’expérience.
Il y a un inconscient primordial que Merleau-Ponty appelle l’inconscient d’état qui se confond avec l’indivision du sentir.
L’inconscient primordial c’est le laisser être le oui initial, reste à le lier avec l’inconscient du refoulement enfoui innommé présent/absent, actif en tout cas (Cf. fin du Cours sur la Nature).
Il faut donc revenir sur la démarche même de Merleau-Ponty. Elle a un style propre, comme celui d’une pensée en train de se faire, de s’écrire dans le mouvement donc et dans l’inachèvement. Il faut dire que le sujet est en chantier, toujours.
De même que pour Bergson ou pour Husserl le rapport à Freud a évolué, s’est transformé. On ne peut pas parler véritablement de rupture, mais d’approfondissement, de re-lecture ou de reconnaissance qui se modifie en cours de travail.
Dans le Cours sur la Nature, Merleau-Ponty cherche le passage de la nature à l’institution, partir de ce qui n’est pas institué mais qui est pourtant en cours d’institution. Nature et logos : le corps humain.
On pourrait tenter un parallélisme avec le travail de lecture de Merleau-Ponty sur l’Origine de la Géométrie où Merleau-Ponty a affaire avec la sédimentation ; dans le cours de la nature et avec Freud, il rencontre l’archéologie du sujet dans la genèse du mouvement vivant le sens en train de se vivre, de se faire, dans le mouvement de l’existence.
Les termes forgés par Maldiney pour reprendre le passage de la vie à l’existant sont précieux pour saisir ce qui se trouve dans le travail de Merleau-Ponty, l’existant c’est à la fois le « il y a » et un « j’y suis », ce qui lui permet de traduire « Da Sein » par « être-le-là ».
Penser l’homme – Page 306
Exister en tant que soi c’est être sa propre possibilité
sans que jamais elle cristallise en état en fait, c’est se tenir
en possibilité ouverte dans sa propre mise en œuvre ».
N’est ce pas cela que vise Merleau-Ponty, lorsqu’il termine énigmatiquement la 8e ébauche par ces termes, devant les manques de certains termes freudiens, il termine : « aujourd’hui on s’orienterait vers l’ekstase …»
A cela Maldiney répondrait : « Etre à dessein de soi, être au monde s’articulent intérieurement l’un ou l’autre en chiasme dans une seule et même transcendance ».
Maldiney nommera transpossible ce qui s’ouvre au-delà ou en deçà de tout le possible.
Transpossible et transpassible définissent deux façons d’exister en transcendance. Du vivant à l’existant on passe du pathique au transpassible et de l’être jeté au projet. Le transpossible est l’ouverture du projet, l’ouverture de l’évènement et de la rencontre est-ce que Maldiney nomme passibilité.
L’événement nous advient en tant que nous devenons nous-même.
L’épreuve et sa transformation sont indivises.
Pour conclure de manière un peu trop allusive sur ce point, mais en retrouvant le langage de Merleau-Ponty :
Page 75. – Où est par essence un transpossible. La chair effectue sa propre transpassibilité, c’est-à-dire, la dimension même de son être sensible ».
Ce terme dimension qui est de manière insistante de plus en plus nommé profondeur dans les derniers écrits de Merleau-Ponty.
Dans de l’Origine de la Géométrie on trouve la Lebenstiefe et aussi Tiefendimension – Du vécu à la vie et de la vie à l’existant.
Je ne peux m’empêcher de voir une certaine ironie à l’œuvre dans le rapprochement entre la note du visible et invisible ou Merleau-Ponty parle de faire une psychanalyse de la nature, du corps de la mère, et l’invention dans le cours de la nature de la mamaïté où la mère n’est pas un individu ni la nature mais une catégorie, une dimension, l’index d’une position participative première de dépendance dont il faut sortir et choir mais qui est au même temps toujours adhérente.
Ce qui rend Merleau-Ponty capable de penser ceci c’est peut-être sa difficulté à rompre. Plus sérieusement, nous voyons que le mouvement de différenciation n’est jamais achevé. C’est une naissance continuée et l’écart que constitue le sujet tient les bords qu’il dépasse. La suture est pensée comme écart et l’écart comme suture.
Ceci nous ramène à l’interrogation en attente à la fin du Cours sur la Nature.
Autres Ecrits – Page 184
Lacan, dans son hommage à Merleau-Ponty concluait ainsi «
Si je m’arrête à l’éthique implicite en cette
création négligeant donc ce qui l’achève en une œuvre
engagée, ce sera pour donner un sens terminal à cette phrase.
La dernière à nous en rester publiée, où elle
paraît se désigner elle-même à savoir, que «
si les créations ne sont pas un acquis, ce n’est pas seulement que,
comme toutes choses, elles passent, c’est qu’elles ont, toutes, leur vie
devant elles ».
Jeannine HORTONEDA