Travail en cours dans l’atelier Merleau Ponty
(compte-rendu publié le 15 février 2005)

1/ Jeanine Hortonoda. Présentation de l’atelier qu’elle a tenu lors de la première séance.

2/ Sylvie Sanchez. Compte-rendu des travaux qui ont été l’objet des discussions de notre troisième séance, au mois de Janvier: "Commentaire du chapitre I - LE CORPS COMME OBJET ET LA PHYSIOLOGIE MECANISTE - de la première partie de la Phénoménologie de la perception : Le corps"

ATELIER DE LECTURE MERLEAU-PONTY.29/09/04
Phénoménologie de la Perception Première partie : Le Corps
I- Présentation du projet d’atelier et bref rappel de son historique.

 
 

Certains parmi les présents ont participé au premier atelier Merleau-Ponty initié par P. Dupont, en 1997 sur le Visible et l’Invisible, atelier qui s’est poursuivi jusqu’en 2000, sur le même texte pour ensuite tenter de s’approcher du Cours sur la nature et des Notes de Cours au Collège de France, en 2000-2001 .Nous avons pu mesurer alors la difficulté de cette lecture, difficulté qui tient non seulement aux questions travaillées par Merleau-Ponty. durant cette période mais aussi à l’état fragmentaire des textes très souvent elliptiques. Néanmoins ce travail de lecture a eu sa fécondité il a permis des échanges fructueux pour les participants .

Evidemment nous n’avons pas épuisé le sujet ! tout juste avons-nous entrevu les questions ouvertes par ce qu’il est convenu d’appeler le dernier Merleau-Ponty., terme qui renvoie à sa mort brutale et à l’état d’inachèvement de sa philosophie .Lors de son départ, P. Dupont a souhaité que l’atelier de lecture continue, le relais a été alors pris par Sylvie qui a proposé de reprendre le chantier, sur un terrain un peu plus balisé celui de la Phénoménologie de la perception, dont la première partie porte sur le corps.

Le problème du corps dans la Phénoménologie de la perception va être l’occasion pour Merleau-Ponty à la fois d’approfondir et de reprendre les avancées critiques de la Structure du Comportement. mais l’attention portée au corps propre, va aussi progressivement ébranler, peut-être au delà de ce qu’ entrevoyait Merleau-Ponty : non seulement les préjugés réalistes et intellectualistes, l’ontologie implicite des démarches scientifiques de la physiologie et de la psychologie expérimentale, et le dualisme classique hérité de Descartes entre res extensa et res cogitans, mais encore plus avant c’est le paysage même de la phénoménologie qui bouge…

Il n’est pas possible d’ignorer que la question du corps va se transformer dans les textes qui suivront en effet on verra apparaître un autre terme, étrange et même dérangeant, celui de chair repris de Husserl certes, mais avec une toute autre extension, terme aux connotations multiples dans notre histoire occidentale, qui va signer la singularité et l’avancée propre de Merleau-Ponty. Quelque chose d’inouï jusque là, s’annonce.

La lecture de la première partie de la Phénoménologie de la Perception devrait nous permettre d’essayer de comprendre ce qui différencie corps et chair, ce qui dans la description du corps propre annonce déjà le dépassement du terme classique de corps, qui inévitablement fait couple avec l’esprit, ou pour reprendre le titre d’un article de R. Barbaras, dans «  Le tournant de l’expérience »de tenter de comprendre comment passe-t-on de la phénoménologie du corps à l’ontologie de la chair. Les premiers lecteurs de Merleau-Ponty ont exprimé leur perplexité devant ce changement, d’autres au contraire ont eu le sentiment qu’il y avait là une avancée décisive. Il n’est pas sûr cependant que l’usage qui est fait de ce terme, utilisé le plus souvent de manière un peu incantatoire, magique, ou comme simple référence approximative n’élude le problème ainsi visé.
 

II- Actualité des travaux sur Merleau-Ponty
 
 

On peut parler à propos de l’œuvre de Merleau-Ponty d’une certaine traversée du désert, dans la mesure où, si les derniers textesont bien été publié pour l’essentiel dans les dix années qui suivirent la mort de Merleau-Ponty ( en 1961 : l’Oeil et l’Esprit, le Visible et l’Invisible en 1964, les Résumés de Cours en 1968, La prose du monde en 1969), grâce au travail méditant de Claude Lefort : il faudra pourtant attendre 1994 pour le Cours sur la Nature , 1996 pour que soient publiées les Notes de Cours au Collège de France, 1998 pour les Notes sur L’Origine de la Géométrie, et ce n’est qu’ en 2003 que sortiront enfin les textes sur L’institution et la Passivité dont nous n’avions jusqu là les traces que par les Résumés de Cours.

En même temps que se relançait les publications des notes manuscrites inédites, il y aura en 1981 un colloque international « Le psychique et le corporel dans la pensée de Merleau-Ponty » qui reprenait le débat sur le thème qui va nous occuper. Bien sûr .l’influence de sa pensée a continué et n’a pas cessé de s’amplifier, en témoigne par exemple, le Collège International de Philosophie qui organisera des Journées Merleau-Ponty, pour le trentième anniversaire de sa mort, en1991, des séminaires mais aussi des colloques à l’E.N.S. Je passe sur de nombreuses manifestations hors de France…A partir des années 1990,vont être publié une importante série de travaux éminents qui vont permettre de renouveler la compréhension des derniers textes de Merleau-Ponty, en rendant plus accessible leur lecture . Il n’est pas possible de citer tous les travaux mais sur le point qui va nous intéresser cette année, je voudrais au moins signaler les ouvrages récents de R.Barbaras en particulier dans «  Le tournant de l’expérience » Genèse de la Chair et Dynamique de la chair et ceux de F. Dastur recueillis dans Chair et langage, en amont je n’aurais garde d’oublier les très beaux (mais aussi difficiles !) textes de Cl. Lefort : le corps, la chair. dans « Sur une colonne absente »et de H. Maldiney, Chair et verbe dans la philosophie de Merleau-Ponty. publié dans les Actes du colloque Merleau-Ponty « Le psychique et le corporel. ». La question du rapport entre le corps et la chair s’y trouve posée de manière constante avec les conséquences philosophiques que cela entraîne, nous permettant de mesurer l’extrême nouveauté , la radicalité d’une pensée en gestation.
 
 

III- les enjeux.
 
 

Il n’est pas possible de saisir ce qui se joue dans cette pensée en mouvement si on ne repart pas de ce qui constitue son point de départ dans: la première partie de la Phénoménologie, qui elle-même prolonge et dépasse la problématique de la Structure du Comportement, ensuite il faudra se poser la question du changement opéré dans le Visible et l’Invisible dans la Prose du Monde, mais il suffit de regarder la table des matière du Cours sur la Nature pour y retrouver le Corps Humain, l’esthésiologie le corps libidinal, Nature et Logos.
 
 

Du corps à la chair en un sens tout change mais c’est la même interrogation qui se poursuit, se creuse, revient sur les premiers trajets et qui les déplace ..De l’aveu même de Merleau-Ponty, les difficultés rencontrées dans la Phénoménologie de la Perception, l’ambiguïté de la notion de corps propre, tiennent au fait qu’il reste pris dans une problématique de la conscience ,même s’il y a une tentative de dépassement de l’opposition sujet-objet, avec la notion d’être-au-monde : « lesproblèmes posés dans la Phénoménologie de la Perception sont insolubles parce que j’y pars de la distinction conscience –objet.[1]»comme le souligne R. Barbaras, « le corps propre, en particulier, ne saurait posséder un statut original dans le cadre de la philosophie réflexive : en tant que corps il est rejeté du côté de l’objet, en tant qu’il est mien, il se confond avec la conscience elle-même. Finalement le tort de l’attitude réflexive est d’oublier son propre commencement au sein de l’irréfléchi, comme si, pour être sujet transcendental, il ne fallait pas d’abord le devenir, et de faire de notre vie naïve, notamment de l’épreuve de l’incarnation un mouvement illusoire destiné à être surmonté au sein du cogito réflexif.[2]»

.La fidélité patiente de Merleau-Ponty au style du perçu à l’activité percevante va l’amener à ré-interroger son rapport à Husserl, en faisant du corps, le sujet de la perception, quelque soit l’ambiguïté de ce terme, Merleau-Ponty prend ses distances avec les présupposés de la Phénoménologie, en quelque sorte du sein de la phénoménologie elle-même : « En effet, en tant que le corps n’estpas une chose, en tant qu’il projette un monde, il est impossible d’isoler un moment de pure passivité : les contenus sensibles sont déjà prégnants d’un sens.[3] » et donc prendre en compte l’existence corporelle et non pas la pensée du corps , nous conduit vers la co-appartenance du contenu sensible et du sens, ce qui ne sera pas sans conséquences sur une nouvelle approche de l’intentionnalité avec en particulier la mise à jour d’une intentionnalité motrice dans le chapitre sur la spatialité du corps propre, et sur une manière inédite de traiter des rapports du corps et du langage autour de la notion d’expression.

Désormais comme le fait remarquer R. Barbaras, « l’unité du corps propre ne peut être confondue avec l’unité constituée de l’objet transcendant ni pourtant avec cette unité par immanence qui caractérise le constituant.[4]». Le corps est du monde , c’est par l’intermédiaire du corps que je suis au monde mais dans la mesure où le corps propre est l’entrelacement entre sentir et senti, comme le dit Merleau-Ponty parlant du rapport du monde au corps : « il y a correspondance entre son dedans et mon dehors.[5] ». La conséquence nous laisse déjà entrevoir ce qui prendra le nom de chiasme  R. Barbaras nous le présente ainsi: « Toute scission entre sujet et objet, sentir et senti est surmontée au profit d’un entrelacement originaire : dans la mesure où le corps est appartenance au monde, l’événement du sentir n’est autre que l’avènement d’un monde senti… … …Le devenir « propre du corps est synonyme de la phénoménalisation de l ‘Etre .[6]»
 
 

J’emprunterai et ferai mienne la conclusion de R.Barbaras, parlant du corps :  « s’ilest du monde en un sens plus profond que les choses, il est phénomène en un sens plus profond que ceux qu’il donne à voir, percipere et plus seulement percipi. Loin d’en être la négation le corps est, en un sens plus originaire corps de l’esprit.[7] ».

Jeanine Hortonéda.
 
 

[1] Merleau-Ponty Le Visible et l’Invisible, p.253
[2] Barbaras R., Le tournant de l’expérience p.111
[3] M P. Ph. P p.178.
[4] Barbaras R, ..op.cité p.11
[5] M.P. V I , p.179
[6] Barbaras R, op cité p.133
[7] idem p.136
 


Commentaire du chapitre I - LE CORPS COMME OBJET ET LA PHYSIOLOGIE MECANISTE - de la première partie de la Phénoménologie de la perception : Le corps

par Sylvie SANCHEZ
 
 

M.M.P installe la notion de refoulement organique au par. 4 du chap. 1 p. 92, puis pour expliquer l’anosognosie, il fait une comparaison entre cet état et d’abord un problème qui renvoie à la psychanalyse et àcelui de la perte d’un ami p.96.

«  le sujet dans la psychanalyse, sait ce qu’il ne veut pas voir en face, sans quoi il ne pourrait pas l’éviter si bien » On pourrait dire que cette idée se rapproche de celle que met en avant Sartre pour réfuter la notion d’inconscient psychique dans l’être et le néant. Pour refouler il faut d’abord que la conscience soit capable de trier ce qu’elle va refouler et ce qu’elle va garder. Donc L’inconscient n’en est pas un, il est le produit de la volonté de se masquer à soi même une certaine réalité : c’est de la mauvaise foi.

En fait la position de M.M.Ponty n’est pas du tout celle là. Puisqu’il fondel’idée de refoulement organique sur celle d’un refus. C’est l’être au monde qui permettra de comprendre et non la conscience. Qu’elle soit de l’ordre de la délibération ou thétique ou du « je pense que »d’une volonté d’affirmer une position. La volonté ou le refus dont il est question ici est une volonté qui est en lien avec notre être au monde. C’est à dire notre situation existentielle qui renvoie à un engagement « dans  un certain monde physique et interhumain », c’est à dire à notre condition naturelle et culturelle.

Cette condition naturelle est celle de tout être vivant. Elle est décrite à propos de l’insecte à la page 92. L’insecte n’a ni conscience, ni ne produit des choix par rapport à sa situation. Il est d’abord une activité, un être vivant. Il, comme le dit M.M.Ponty «  projette lui même les normes de son problème vital ». Ces mots sont à mettre en parallèle avec ceux qui précèdent p.89 : « la fonction de l’organisme dans la réception des stimuli est pour ainsi dire de « concevoir » une certaine forme d’excitation ». Cette conception n’est pas à comprendre comme un événement psychique mais psycho-physique. C’est le déploiement d’une structure qui renvoie à la « fonction du corps vivant ». C’est une expérience du corps et non un comportement. Car la notion de comportement est psychique, elle renvoie à une responsabilité non assumée de « l’âme » qui impliquerait une façon d’être, ou une série d’actions qui prendraient forme pour être caractérisées par une qualification quelconque : il est stressé, il est fatigué. Il y a dans la notion de comportement une lecture facile ou stéréotypée qui renvoie au travail effectué à la fin du 19ème sur les faciès ou les typologies qui ont favorisé les idées racistes ou les idéologies facistes. M.M.Ponty ne renvoie pas à cette notion qui est « ambiguë »p.90

Cette expérience n’est donc pas psychique, elle n’est pas non plus décrite de manière convaincante par les physiologues modernes. On doit chercher un « milieu qui leur soit commun ».

C’est l’être au monde. Il est précisé à la p.93à partir de l’animal. Le phénomène de suppléance de la part de l’animal de la patte saine à la patte coupée est instinctif. Il n’est ni mécanique, ni conscient. C’est un « courant d’activité » qui produit cette suppléance. Ce n’est pas une conscience objective qui déclenche l’instinct d’adaptation c’est une situation qui a une signification pratique. C’est pour cela qu’elle est mise en lien avec la notion de situation ouverte. C’est à dire qu’elle est en train de se vivre, elle est en pleine résolution, elle n’est pas déjà résolue comme le serait une situation objective. C’est à dire celle dont le sens est possédé parce qu’elle a déjà eu lieu et a pu être analysée.

Les réflexes sont orientés, c’est ce que signifient les idées de « conception » ou « mise en forme » de l’organisme. Ils indiquent, ils font co-nnaître, avec la perception ils produisent une vue préobjective. Une connaissance qui précède la connaissance objective et qui la fonde. C’est cela être au monde. C’est vivre dans un mouvement dialectique qui pourrait être représenté par la notion de diaphragme intérieur. La vie est le milieu comme le diaphragme qui organise de l’intérieur l’action pratique. C’est une énergie, qui caractérise chaque être vivant, c’est pourquoi il parle de ceux qui lorsqu’ils ne voient plus continuent de faire comme si, ils voyaient poussés par on ne sait quelle énergie et puis il y a ceux qui se referment sur eux mêmes. « Une énergie de pulsation d’existence » Cette expression n’est pas objective !

Elle est peut être poétique ? Elle n’est pas non plus subjective, si on entend par là la conscience de l’unité du sujet pensant.

Donc le membre fantôme et l’anosognosie sont le résultat d’un évitement ou d’un refus d’une réalité de notre situation d’existence. Nous nous détournons du « néant », donc nous le devinons. Comme en psychanalyse nous résistons à l’évidence d’un problème en l’oblitérant. Pour ne pas affronter l’absence, d’un membre ou la déficience ou la mort d’un être cher. Nous oublions, l’absence ou la présencepar refus d’une situation de fait. Ce refus n’est ni conscient , ni volontaire. C’est une « négation implicite de ce qui s’oppose au mouvement naturel », car notre corps est « le pivot du monde ». Il se décline en corps habituel et corps actuel. C’est ce pivot qui masque et révèle la déficience, c’est notre corps en tant qu’être au monde. Il est dans une situation paradoxale, il objective ses intentions, il en a l’habitude et par retour les objets créés, produisent des pensées ou des volontés. La notion de refoulement permet de comprendre ce phénomène.. Il est « avènement de l’impersonnel, le refoulement est un phénomène universel, il fait comprendre notre condition d’être incarnés »p.99 »

Puisqu’il fait comprendre suivons le mouvement de compréhension qu’il indique.
 

A partir d’une réflexion sur une situation pathologique, M.M.Ponty caractérise une condition universelle. Est ce que cela veut dire que nous sommes tous dans la situation de refuser notre incarnation  ou bien M.M.Ponty veut-il désigner autre chose par cette structure ? Et quoi ?
 
 

Le refoulement est d’abord décrit dans sa fonction à propos de la psychanalyse par plusieurs étapes. D’abord , le sujet s’engage, puis il rencontre un obstacle, il ne peut le franchir mais il ne peut pas non plus renoncer. Il est bloqué. Il renouvelle en esprit sa tentative. Mais s’il est bloqué dans la dimension de l’être effectif, il ne l’est pas dans celle l’être objectif. Qui est ce qu’il peut et ce que tout autre peut connaître et dire de lui de manière explicite. Mais il est vivant et sa vie continue, le temps passe, pourtant, si sa vie continue de s’écouler, le sujet est « toujours ouvert au même avenir impossible ». Le sujet n’est plus dans le temps qui passe, dans le devenir. C’est comme si il y avait une autre dimension temporelle que celle de la vie, mais si elle fait partie de la vie, elle est « un nœud » dans la temps de la vie, Une fixation. Ce n’est pas un arrêt car sinon la mort surviendrait mais c’est un style. Qu’est ce que ce mot signifie ? C’est la matérialisation d’un mouvement. Ou sa figuration, sa configuration comme dirait P.Ricoeur dans (temps et récit…). Il se passe une espèce de sédimentation temporelle au niveau du vécu traumatique qui permet d’une part de plier le corps d’une certaine manière et qui lui donne sa tournure et d’autre part cette tournure est le sens qui sera donné à tous les évènements survenus au cours de la vie. C’est pour cela que M.M.Ponty dit « il lui est essentiel de ne se survivre ( l’expérience traumatique) que comme un style d’être et dans un certain degré de généralité ». Si le traumatisme ne s’intégrait pas à la structure du vivant, il mourrait sans doutes. Il doit donc devenir un style ou la configuration qui permet d’orienter les expériences futures . S’il était substantialisé, l’existence s’arrêterait, on ne pourrait plus avoir aucune expérience. Cela veut donc dire que c’est à partir du refoulement qu’il y a pour nous du général ou forme typique. Et donc l’expérience traumatique qui en même temps noue le temps personnel et le révèle et qui introduit dans celui ci l’impersonnel ou la généralité. Généralité qui est le style ou la forme sédimentée ou cristallisée que l’on peut partager avec autrui. Car on peut enfin exister en dehors du devenir. C’est le sens que prend la nécessité d’appartenir à une « monde en général ». Chacun de nous ne peut partager l’expérience d’un monde que si chacun a cristallisé une orientation au sein de ce monde.

C’est ainsi que M.M.Ponty associe le refoulement psychique et le rôle de complexe inné que joue l’organisme vivant. Il y a dans l’existence refoulement de l’organisme et celui ci est en même temps la dynamique qui permet de donner sens à nos actions, de leur donner un style. L’exemple de la p.100 renvoie à cette idée, nous voudrions être entiers à la peine mais il y a toujours un détail qui provoque nos rêveries. Nous devons nous forcer à garder à nos actions un sens car notre situation est celle de vivre, la vie, elle, continue. C’est ce que M.M.Ponty nomme le temps prépersonnel. La distinction entre les différents temps est délicate : il y a le temps impersonnel, le temps effectif, le temps prépersonnel. Peut être que chacune de ces dénominations renvoie aux trois moments de la structure du vivant humain : la matière ; la vie ou l’aspect biologique de l’existence et l’esprit ou la culture développée au cours de cette existence. Cette idée est confirmée par la phrase p.100, « la fusion de l’âme et du corps dans l’acte, la sublimation de l’existence biologique en existence personnelle, du monde naturel en monde culturel est rendue à la fois possible et précaire par la structure temporelle de notre expérience ».

Etre là , être présent c’est à la fois être figé dans le temps et être ouvert à son écoulement. C’es pourquoi on parle à la fois d’engagement et de blessure.Notre corps est refoulé dans l’action humaineet nous sommes libres mais nous sommes asservis car nous sommesincarnés, nous sommes soumis à la matérialité de ce corpset au devenir. Cette soumission est la condition même de notre liberté. Le refus est pour le malade une manière d’exprimer le malaise dans lequel le plonge la situation nouvelle de l’amputation. De même ignorer une partie de son corps qui est pourtant bien là est l’expression d’un mouvement d’existence qui cherche à se manifester au rythme des sollicitations qu’il rencontre. Comme pour l’insecte, il y a compensation de l’activité déficiente par les autres organes parce que cela va plus vite, c’est plus efficace. Si on se déplace du pathologique au normal, on peut réutiliser ces catégories parce qu’elles sont valables pour le vivant. C’est pourquoi on ne peut pas accuser M.M.Ponty d’avoir élaboré une pensée qui met le malade en fond pour mieux faire ressortir le niveau d’intégration du sujet sain ou normal. Une pensée donc qui relèguerait le malade en dehors de la discussion sur le corps propre comme le F .Collin dans M. Blanchot et la question de l’écriture ; «  un faire valoir » p. 125. Il n’y a pas l’opposition comme le dit F Collin, entre le corps normal et le corps pathologique ? Au contraire il y a une communauté de structure qui renvoie à un mouvement dialectique de l’un à l’autre et à un mouvement dialectique qui produit l’un et l’autre.
 
 

Sylvie Sanchez