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L’exploitation des victimes (1)

Libération, 16 février 2001.
 

Pourquoi de nombreux débats autour de la Shoah virent-ils si inéluctablement à une polémique souvent stérile où les contradicteurs s’accusent mutuellement de mauvaise foi ou de stupidité? Tout se passe comme si chacun se croyait au cœur de la chose même. Sur cette certitude apparemment inébranlable, chacun répudie avec morgue les positions d’autrui, toujours incapable, inapte et lâche, stupide ou mal intentionné. Pourquoi faut-il que le débat autour de ces questions tourne à l’accusation d’infériorité intellectuelle et au soupçon de bassesse morale? Pourquoi est-ce toujours la position de l’autre qui n’est pas tenable?

Etrangement, cette indéniable agressivité voisine avec un amour explicite et fréquent pour les victimes. Quelle est la portée de cette idolâtrie de la «victime», en visant sous ce terme non pas tant les personnes humaines réelles que ce signifiant récurrent dans les discours? Pourquoi est-elle si souvent liée à une agressivité qui s’exerce non pas à l’égard des criminels ou de leurs séides mais contre ceux-là même qui partagent cet amour pour les victimes?

L’identification à la victime sert d’index de vérité, de caution de moralité et de mobile narcissique. A défaut d’avoir sauvé les victimes elles-mêmes, le fait de vouloir les protéger ou de sauver leur mémoire, d’empêcher leur oubli, de narrer leur histoire, de se rapprocher d’elles, de tisser avec elles des liens affectifs, tout cela est narcissiquement exploitable et augmente l’amour de soi. Militer pour les victimes, c’est s’inscrire dans la filiation imaginaire des justes, des résistants et des soldats qui ont combattu les nazis. C’est se ranger sous l’étendard de la vraie noblesse, celle du cœur et de la morale en acte .

Dans ce trafic fantasmatique, la «victime» et le nazi, en réalité leurs simulacres agités par ces héros de papiers, se retrouvent comme face à face, dans une sorte d’égalité apparente, dans un combat où la «victime» va enfin pouvoir pourfendre son bourreau, où les armes font couler l’encre en guise de sang. Dans ces duels de papiers, une interminable vengeance est opérée contre des ennemis d’autant moins à craindre qu’ils ne sont ni nazis, ni criminels – pas même révisionnistes. C’est toute l’impuissance et la rage d’être réduit à celle-ci, la déception de ne pas avoir vécu dans l’extrême excitation de ce temps-là, de n’avoir pas pu jouir de l’esprit de guerre, la colère d’être venu après-coup, qui investit ce champ.

Ce complexe affectif ne se limite pas à l’identification à la victime. Il implique en même temps un entrelacement avec une identification au héros. Celle-ci ayant l’avantage d’éviter la honte anthropologiquement liée à la victime. Aujourd’hui, un héros persécuté jouit à la fois de l’aura de la «victime» et du prestige de celui qui se relève et combat les criminels. L’idolâtrie de la victime est en réalité, en même temps, une idolâtrie du héros.

C’est l’impuissance intellectuelle et politique de l’Europe face à la béance ouverte par la barbarie nazie qui a conduit à ce recyclage de l’ancienne figure du héros. Mais moyennant une modification d’ampleur. Le héros conquérant, le héros qui tuait pour une cause bonne parce que c’était celle de sa terre et de son sang, a laissé la place à un autre héros qui, lui, protège la victime et s’efforce d’empêcher le mal au lieu de le produire.

Je ne songe pas à disqualifier a priori cet amour des victimes. Mais seulement à critiquer son virage en exploitation des victimes, son utilisation par ceux qui en tirent des profits personnels et héroïques – étant entendu, évidemment, que cela n’arrive pas à chaque fois (cette possibilité d’exploiter la victime, toujours présente, est plus ou moins inconsciente et donc réalisée à proportion de la conscience qu’on en a) – et qui, du coup, glissent dans une certaine violence.

Ce bricolage affectif d’héroïsme sans risque et d’identification à la victime permet de mieux comprendre cette agressivité si fréquente à l’endroit non pas des ennemis réels (extrême-droite, révisionnistes, négationnistes, néo-nazis) mais de ceux qui, au fond, sont de son propre côté, mais pas exactement au même endroit. Cette «guerre de propriétaires» qui a succédé à la guerre contre les criminels peut être expliquée par l’hypothèse suivante: l’idolâtrie de la victime est motivée par la possibilité de capter les bénéfices secondaires de la position de «victime» et l’agressivité envers autrui est la mauvaise conscience de cette captation.

La victime juive est absolument innocente, elle a une sorte de radicalité morale qui en fait une figure mythique, d’où dérivent les nombreux prestiges sociaux construits dans l’époque contemporaine. L’amour des victimes est alors équivoque: il s’agit à la fois de répondre à l’appel qui provient de leur souffrance , souffrance infinie, inimaginable pour celui qui ne l’a pas vécue, et d’utiliser les bénéfices secondaires de la «victime» sans avoir à subir les dommages premiers.

Or, personne ne peut être absolument sûr que sa propre présence auprès des victimes n’est pas aussi animée par ce désir d’exploiter leur prestige, de jouir de leurs bénéfices secondaires, sociaux, culturels et fantasmatiques. Personne, s’il n’est pas insensé de penser que notre esprit a quelque chose comme un inconscient.

C’est peut-être là le moteur de cette haine ou de cette agressivité qui s’exercent non pas à l’endroit des antisémites, mais vis à vis des autres, qui, eux aussi, aiment les victimes. En préalable à la haine – qui permet de ne pas être conscient de sa propre exploitation psychique des victimes –, il y a le soupçon que l’autre a des arrière-pensées et qu’il est un imposteur. Ce soupçon projectif s’appuie sur la conscience flottante que sa propre position est aussi indiscernablement mêlée d’amour et de volonté de jouir. D’où cette violence relationnelle considérable: soupçonnant les autres de tirer profit des victimes, nous les accusons d’hypocrisie. En dénonçant avec la plus grande vigueur cette attitude, nous espérons nous protéger de notre propre tentation de tirer jouissance des victimes.

Car, la «victime» a un pouvoir formidable. Un pouvoir social de rassemblement et de communion: l’amour des victimes est un facteur d’unité et de renforcement de la communauté – substitut à l’action politique tenue pour illusoire. Un pouvoir de légitimation: nulle action n’est aussi juste et nécessaire que celle qui vise à aider et protéger, rassurer et soigner une victime. Un pouvoir pulsionnel: la victime offre l’occasion d’aimer, de liquider des affects, donc d’équilibrer son état psychique et d’accroître son estime de soi. Un droit d’agresser: la violence que la victime a subie autorise l’usage d’une certaine violence, toujours légitime parce que punitive et chargée d’équilibrer, donc juste.

La «victime» est une machinerie réconciliatrice: les morts sans paix ou les êtres humains injustement souffrants sont chargés d’absorber en eux toute la fêlure du monde, ils doivent l’incarner, afin qu’elle quitte la terre originaire elle-même, brisée par la barbarie nazie. Les victimes symbolisent la délitescence du sol commun; et le soin qui les entoure, l’amour qui veut les choyer, s’imaginent capables de remodeler ce sol afin que l’humanité puisse prendre appui et ainsi se relever.

Drapés vertueusement dans la peau sacrée des victimes, avec laquelle ils tissent une sorte de traîne, ils tentent courageusement de reconstruire le monde en même temps qu’ils tiennent pour rien la violence qu’ils produisent. Les «victimes» sont l’habit de lumière de ces nouveaux héros.

Jean-Jacques Delfour
 


1. Paru sous le titre "Quand l’amour étouffe la victime" dans Libération, 16 février 2001. Retour.