Mission impossible pour la police (1)
Libération,
22 novembre 2001.
Le meurtre de policiers tués dans leur métier est habituellement la seule occasion de compassion publique dont ils peuvent bénéficier. Pourtant, leur quotidien est fait d’une violence multiple qui tient, dit-on, au métier, et qui est liée, d’un côté, à la violence policière, de l’autre aux conditions de travail. Tout se passe comme si l’une et l’autre devaient s’équilibrer et s’annuler au profit d’un consensus silencieux.
Et s’il y avait une autre violence, qu’ils subissent, et qui ne relève pas des conditions d’exercice du métier? Une violence qui s’exprime indirectement: stress, états dépressifs, souffrance psychique – et leurs conséquences. Un silence universel s’accorde à taire cet état de fait, à commencer par les intéressés pour qui ce serait une douleur supplémentaire que de reconnaître cette souffrance. D’où provient-elle? Pourquoi est-elle ignorée et tue?
Tout d’abord, les policiers ne sont pas des sadiques qui ont trouvé un métier facilitant la satisfaction de leur perversion. Dans l’immense majorité, ils veulent protéger, rassurer et secourir. Le policier est mû par ce désir de garantir l’exercice des libertés fondamentales et d’empêcher la violence. Ce vœu s’accorde pleinement avec les principes de la République: la sécurité y est une fin qui est elle-même un moyen pour la liberté.
Or, les policiers ne peuvent plus réaliser cette mission. Assurer la sécurité, garantir les libertés, empêcher la commission de délits et de crimes, tout cela est devenu très difficile à faire. Des zones existent où les policiers ne peuvent même entrer (certains quartiers de banlieues et, à l’opposé, des lieux très protégés); les risques liés aux interventions se sont accrus; la petite criminalité locale s’est développée et la grande criminalité nationale et internationale est beaucoup plus puissante.
Cette difficulté dans l’exercice d’un métier de service public est d’autant plus pénible que ceux qui dirigent les pouvoirs publics font un usage équivoque de la police. La gestion des «illégalismes», par le système judiciaire, policier et carcéral, comme l’a montré Michel Foucault, ne peut plus opérer le contrôle indirect de la délinquance. Son utilisation sociale, la délimitation de l’illégal et du légal et le contrôle de la population pénale, par la classe dominante, fixent les policiers dans la fonction ambiguë de serviteur d’un ordre qui désigne comme illégaux les illégalismes populaires et protègent ses propres illégalismes – comme l’illustrent les «affaires». Trop de hiérarques politiques et de capitaines d’industries sont des délinquants à l’impunité très légale. Le pouvoir, de droite et de «gauche», a abandonné au pourrissement ce qu’il ne peut plus contrôler, les illégalismes des classes populaires, pourvu qu’il puisse continuer les siens.
En outre, les policiers n’ont pas le droit de se plaindre. Les nombreux films, de télévision ou de cinéma, célébrant la louange des bons policiers courageux et efficaces, obstinés et sympathiques, masquent et compensent, dans l’imaginaire, la haine du «flic» dans la réalité. Admirer le héros télévisuel dans son salon n’empêche pas de mépriser le policier réel dans sa rue: tandis que celui-là recueille les fleurs, celui-ci ramasse l’insulte permanente, la détestation continuelle, l’accusation de n’être jamais là quand il le faudrait, d’être toujours importun quand il est là. C’est d’autant plus pénible que l’idéal du policier exige qu’il soit fort et puissant. Tout aveu de faiblesse ou de souffrance est une perte objective du crédit et de la force des policiers. Reconnaître sa souffrance dans l’institution policière est presque un échec professionnel.
Si les policiers ne peuvent plus exercer leur mission, s’ils butent vers le haut contre une classe qui trahit les missions qui lui sont confiées, vers le bas sur les autres classes qui prennent acte de l’exemple donné afin de se dédouaner de leurs propres délits, que font-ils donc? Faute de moyens appropriés, faute d’une justice puissante, tenue par le pouvoir dans une bien utile atrophie, à quoi œuvrent donc les policiers? Réponse: absorber et divertir.
Comme on sait, les classes sociales qui produisent de la délinquance vivent dans d’exécrables conditions. Naître dans la «misère» sociale et culturelle, sans aucune perspective, vivre dans les bas-fonds de la société, méprisés et exclus, voilà qui ne peut que rendre enragés. Il est étonnant que ces «ghettos», où l’on entasse consciencieusement, depuis des décennies, tous ces «rebuts» sociaux, n’aient pas encore explosé, ni plus violemment. Cet échec de la nation française, sourde à son histoire, infidèle à sa mission, incapable de réduire les inégalités, est une cause majeure de la délinquance.
Les policiers, et avec eux la cohorte des travailleurs sociaux, sont préposés à cette tâche: absorber la misère sociale et sa conséquence violente et délictuelle. La «traiter» comme disent les savants du clergé bureaucratique: renoncer à assurer la sécurité et éponger, encaisser, absorber, la violence sociale convertie en délinquance. Les policiers sont requis pour accomplir cette vaste entreprise de diversion destinée à détourner l’attention des vraies causes, en un divertissement où ils doivent mimer leur mission. Ils doivent gérer en aval la violence sociale parce que, en amont, on a abandonné toute autre solution.
L’acte policier n’existe pas tout seul. Il ne peut s’autoriser du seul fait de la faute contenue dans l’acte délictueux. La police est l’institution qui, sur le terrain, dit concrètement «non» à l’acte délictueux, qui rappelle la loi et l’interdit. Cette action perd sa légitimité si, en même temps, la police est contrainte de ne pas toucher aux actes délictueux des puissants. Paradoxalement, ils doivent faire régner la loi au nom d’une institution aux sommets de laquelle président ça et là des hommes qui détournent la puissance publique au profit de leur intérêt privé. Cette secrète complicité apparaît au grand jour avec la pratique de l’amnistie présidentielle qui concerne essentiellement la délinquance routière. Cette amnistie n’est plus l’avatar du pouvoir royal, généreux et arbitraire à la fois. Collusion des larrons petits et grands, échange de mauvais procédés, elle est devenue une sorte de blanchiment réciproque où chacun amnistie et disculpe l’autre.
Cette schizophrénie est institutionnelle: la police est d’un côté sous les ordres de l’exécutif, de l’autre sous ceux de l’autorité judiciaire. La justice, sa domesticité diminuant, n’obéit plus tout à fait au pouvoir. La police doit alors servir, dans la solitude et sous les crachats des spectateurs, deux maîtres qui oscillent entre l’amour ancillaire et le divorce pour faute.
Jean-Jacques Delfour
1. Paru sous le titre "Pauvre police!" dans Libération,
22 novembre 2001. Retour.