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Philo Lang, Par Jean-Paul Jouary (*)
 

L'Humanité, 07 Mars 2001 (©)
 

En clôturant au printemps dernier un colloque franco-italien de philosophie, Jack Lang avait tenu à faire clairement comprendre que cette matière serait désormais sous sa bienveillante protection. Il faut dire que son prédécesseur, Claude Allègre, lui léguait un héritage fort négatif en ce domaine aussi : réductions horaires en terminales scientifique et littéraire, et mise en place d'un "groupe de travail disciplinaire" monolithique, chargé de refondre les programmes dans un esprit qui contredisait frontalement l'esprit même de l'enseignement de cette matière (formation de la réflexion critique personnelle, à partir de l'ensemble du patrimoine philosophique, sans aucune prédétermination idéologique). De fait, la publication l'été dernier de cette proposition de programme devait confirmer les inquiétudes : confus, orienté idéologiquement, il infléchissait l'apprentissage personnel de la réflexion vers une assimilation de contenus déjà déterminés. Jack Lang ayant décidé une consultation large et démocratique de l'ensemble des enseignants en philosophie, cela leur a permis de manifester un rejet aussi massif qu'argumenté du programme proposé, ainsi qu'une foule de réflexions propres à modifier l'actuel programme dans un souci de clarté et de cohérence.

En bonne logique, ce programme devrait donc être suspendu et un nouveau groupe d'experts pluraliste cette fois devrait se mettre au travail pour en élaborer enfin un autre, à la fois adapté aux conditions et reflétant la réflexion collective du corps enseignant. De même, en cohérence avec les propos de Jack Lang, la philosophie devrait conserver à la rentrée prochaine les horaires qui sont les siens. Or, pour l'heure, non seulement il n'en est pas question, mais il semble aussi que des pressions pourtant infiniment minoritaires s'exercent pour imposer dès la rentrée prochaine ce qui vient d'être rejeté massivement. C'est pourquoi une pétition nationale vient d'être lancée par le "Collectif pour l'enseignement philosophique", afin d'obtenir un moratoire, et la formation d'un nouveau groupe d'experts. Déjà, des centaines de signatures affluent. Peut-on concevoir un instant que le ministre, qui a eu le courage démocratique de consulter une profession entière, fasse désormais la sourde oreille, au risque politique de rester dans l'histoire comme celui qui a imposé à la fois la dénaturation et la réduction de l'enseignement philosophique dans les lycées français ?

(*) Philosophe. Enseignant. Dernier ouvrage paru : Enseigner la vérité, Stock, 1996.