Hans-Georg Gadamer 1900 - 2002
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Le philosophe Hans-Georg Gadamer est mort le 14 mars 2002, à Heidelberg.
Né le 11 février 1900 à Mahrburg an der Lahn.
 
 
Bibliographie
Presse
Sites et institutions
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Bibliographie

- Gadamer-Bibliographie (GaBi). "Dies ist die erweiterte Auflage der schon publizierten Bibliographie: Gadamer-Bibliographie (1922-1994), zusammengestellt von Etsuro Makita, Frankfurt am Main, P. Lang, 1995, 349S., ISBN: 3-631-48082-2. Le site de E. Makita donne une liste très détaillée des travaux de Gadamer.

- Jérôme JAMINET donne aussi, sur une seule page, une bibliographie assez détaillée de 288 titres.
 



Presse

Dans Libération
Article de Robert MAGGIORI(ou ici)

Le Monde
Article de Christian Delacampagne (ou ici)
 
 
 



Sites et institutions

- Le dossier de l'Encyclopédie de l'Agora. Principales oeuvres Platos Dialectische Ethik (1931; il s'agit de sa thèse de 1928) Truth and Methode (1960) «Création poétique et interprétation», dans L'actualité du beau, Aix-en-Provence, Alinea, 1992. Au Commencement de la philosophie. Pour une lecture des Présocratiques (2001) Julian Roberts, «Hans-Georg Gadamer», The Guardian. Henning Ritter, «Hans-Georg Gadamer Dies at 102», FAZ.net. «Grand Old Man of Continental Philosophy», Times Online. Entrevue avec Ursula Schwarzer Jean Grondin, Introduction à Hans-Georg Gadamer (1999) Roger-Pol Droit, «Bon centenaire, monsieur Gadamer» (2000) Claude Therrien, Gadamer, l'esthétique et les ressources de la santé.
 
 



Textes
 
 



La nécrologie de Libération. Celle du Monde.
 
 

Mort de Hans Georg Gadamer, le père de l'herméneutique moderne LE MONDE | 15.03.02 |

Le philosophe allemand est mort jeudi 14 mars à Heidelberg, où il résidait. Il était âgé de 102 ans. Sa carrière universitaire s'est déroulée à Leipzig, Francfort-sur-le-Main et Heidelberg, où il avait succédé à Karl Jaspers.

En dépit de son exceptionnelle longévité - il était né à Marburg le 11 février 1900 - et de ses nombreux travaux portant aussi bien sur l'esthétique (Bach, Goethe) que sur l'histoire de la philosophie (Platon, Herder), Hans Georg Gadamer restera principalement l'homme d'un seul livre, Vérité et Méthode. Publié en 1960, c'est un ouvrage tardif pour celui qui, dès 1919, avait étudié Platon et Kant sous la direction de Natorp et de Nicolaï Hartmann. Le jeune étudiant rédige en 1922 une thèse d'une centaine de pages seulement sur L'Essence du plaisir dans les dialogues de Platon. Ce fut, pendant longtemps, avec sa thèse de 1931 sur L'Ethique dialectique de Platon, son seul travail notable. Car ce philosophe devint prolixe sur le tard seulement. Bien que sa bibliographie soit aujourd'hui considérable (elle comprend quelque trois cents pages ! et ses Œuvres complètes, en cours de publication à Tübingen depuis 1985, comptent déjà dix volumes), il n'a édité son œuvre majeure, Vérité et Méthode, qu'à l'approche de l'âge de la retraite.

Ce livre, qui fit date, entendait définir "les grandes lignes d'une herméneutique philosophique". L'herméneutique, à l'origine, est l'art d'interpréter le sens caché des textes bibliques. Mais nous savons, depuis Dilthey (1833-1911), que la compréhension interprétative est une activité courante dans bien d'autres domaines, en particulier dans celui des "sciences de l'esprit" ou sciences humaines. On peut donc, dans un premier temps, lire le projet de Gadamer comme une tentative pour proposer à ces dernières une méthodologie générale.

Toutefois, Vérité et Méthode ne délivre aucune recette destinée à faciliter les progrès de la connaissance. Son propos est autre. Hostile au positivisme, adepte de la réflexion phénoménologique développée par Husserl et Heidegger, Gadamer fait sienne l'idée de ce dernier selon laquelle "le comprendre appartient à l'être même de l'homme". En d'autres termes : tout ce qui est humain s'offre au déchiffrement et appelle l'interprétation. Les sciences de la nature ne sont pas moins problématiques que celles de l'esprit. Il faut donc élargir la question kantienne : ce n'est pas seulement la connaissance objective, mais le comprendre en général qui doit être expliqué, et dont les conditions doivent être mises au jour.

"CONTENU DE VERITE "

Pour y parvenir, Gadamer explore successivement deux domaines concrets : l'art et l'histoire. L'œuvre d'art n'est pas une pure forme offerte au jugement de goût ; elle nous invite, pourvu que nous sachions l'interpréter, à faire l'expérience d'un "contenu de vérité" qui ne se réduit pas à la compréhension des intentions de l'auteur, et dont la richesse objective n'est pas inférieure à celle d'une connaissance scientifique. L'histoire est, de même, le lieu dans lequel s'effectue la transmission des traditions constituant une "culture", culture qui porte en elle aussi sa part de vérité. Chemin faisant, cette double analyse conduit Gadamer à reconnaître le rôle fondamental que le langage joue dans toutes les activités humaines. "La lumière qui donne relief à toutes choses de façon à les rendre claires et intelligibles en elles-mêmes, c'est la lumière de la parole", écrit-il. Accéder à l'Etre, c'est donc accéder au langage. Comprendre, c'est donc se mettre d'accord sur le sens attribué à certains signes. Le rôle de l'herméneutique philosophique n'est autre, dans cette perspective, que de faciliter à la fois compréhension intersubjective et communication.

Malgré son admiration pour Heidegger, Gadamer arrive donc à des conclusions très éloignées de ce dernier. Le rôle capital qu'il reconnaît au langage le rapprocherait plutôt de Wittgenstein. De fait, Gadamer est le premier philosophe allemand à avoir tenté de jeter des passerelles entre la phénoménologie d'origine "continentale" et la philosophie analytique anglo-saxonne.

Réputée difficile, l'œuvre de Gadamer reste encore relativement mal connue du public français. Seuls quelques-uns de ses nombreux articles, textes et conférences ont été traduits. Parmi la dizaine d'ouvrages de Hans Georg Gadamer disponibles en français, on signalera la traduction intégrale revue et complétée de Vérité et Méthode, par Pierre Fruchon, Jean Grondin et Gilbert Merlio (Seuil, 1996 ; une traduction partielle, par Etienne Sacre, revue par Paul Ricœur, était parue au Seuil en 1976), La Philosophie herméneutique (recueil d'articles), traduit par Jean Grondin (PUF, 1996), lequel a publié, en 2000, une utile Introduction à Hans Georg Gadamer (Cerf). Ces publications laissent penser que cette œuvre suscite à présent une attention croissante.

Christian Delacampagne
 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 16.03.02
 
 
 




LIBERATION

HANS GEORG GADAMER, UN SIÈCLE DE PENSÉE
Par Robert MAGGIORI

Il est né le même jour que Brecht, et juste quelques mois avant que ne meure Nietzsche. Il y a deux ans, au moment où toute la communauté philosophique le fêtait, il déclarait au Corriere della Sera: «Il n'y a plus personne de ma génération. Sous un certain aspect, je n'appartiens plus à ce monde. Mais je suis encore ici et je ne suis pas pressé de m'en aller. Pour l'instant, je vais bien». Hans Georg Gadamer venait d'avoir cent ans. Sa voix s'est éteinte aujourd'hui: c'était celle du dernier représentant de la philosophie classique allemande, l'un des plus grands penseurs du siècle.

Gros dormeur. Il vivait à Heidelberg, au milieu des prés et des jardins. Il n'avait ni méthode de vie ni élixir de jouvence et, il n'y a pas si longtemps encore, il donnait des conférences, intervenait à la télévision, répondait à tous ceux qui le consultaient sur les grands problèmes éthiques ou politiques. Il prenait rarement des médicaments et fuyait volontiers les médecins, convaincu que l'homme devait et pouvait être capable de supporter tant la douleur du corps que les maux de l'âme. Il avait un tout petit secret: il ne souffrait pas d'insomnie. «Le matin, je pourrais dormir jusqu'à neuf heures, et même au delà, si les chats ne venaient pas me réveiller. La journée commence lentement, avec le journal et quelques tasses de thé. C'est à mon bureau, entre deux coups de téléphone, que se consume l'aventure infinie de chercher en vain ce que je voudrais trouver et ne trouve pas, mais aussi celle de trouver, à ma grande surprise, ce que je ne cherchais pas».

Gadamer a dû en avoir, des surprises, car c'était un homme qui, s'il recommandait à chacun de reconnaître ses propres limites et les limites de son savoir, savait presque tout, et a produit une oeuvre fluviale dont on peut dire qu'elle a ensemencé tous les champs du savoir. Il était le père de l'herméneutique contemporaine, hanté par le problème de la vérité, que l'on peut certes se contenter de définir abstraitement mais dont il voulait, lui, qu'elle fût pour l'homme une expérience concrète, se réalisant dans l'art, dans l'histoire, dans le langage.

«Fils perdu». Hans Georg Gadamer est né le 11 février 1900 à Marbourg. «Je venais de la Silésie, raconte-t-il dans Années d'apprentissage philosophique (Critérion 1992), de l'un des pays de la couronne du Reich, d'un Etat militaire où la jeunesse s'opposait, comme il est courant, au trône et à l'autel. Pesait sur moi une hypothèque particulière, celle de voir mes intérêts et mes opinions dévier non seulement de la tradition du libéralisme nationaliste à laquelle appartenaient mes parents mais, avant tout, de la conviction qui s'était profondément enracinée chez mon père pour qui les sciences naturelles représentaient les seules sciences honnêtes. Il avait essayé de me gagner à ses convictions mais dut bientôt s'apercevoir que je me laissais entraîner par les "professeurs verbeux". Oui, il en était effectivement ainsi.» Au grand dam de son père, professeur de chimie pharmaceutique ­ qui va dès lors le tenir pour un «fils perdu» ­, le jeune Hans Georg entreprend des études humanistes classiques, de caractère prioritairement philologique, puis se lance dans la philosophie, guidé par les néokantiens Paul Natorp et Nikolaï Hartmann.

En 1922, il obtient son doctorat et fait la connaissance de Max Scheler qui l'oriente vers la phénoménologie, que Gadamer a la chance d'apprendre à Fribourg, par la voix même d'Edmund Husserl et de Martin Heidegger. En 1928, malgré une dernière tentative d'opposition de son père qui, malade, convoque Heidegger lui-même à son chevet pour lui demander de l'aider à dissuader son fils d'«entrer en philosophie», Hans Georg passe son «Habilitation» sous la direction de Heidegger, et peut, dès lors, enseigner à Marbourg. Dix ans plus tard, il est professeur à Leipzig.

Durant la période nazie, il ne s'inscrit à aucune organisation et évite toute compromission. Aussi, après la guerre, est-il élu premier Recteur de l'Université libre de Leipzig avec, d'abord, l'approbation des autorités militaires soviétiques. A partir de 1947, il enseigne à Francfort, puis, en 1949, est appelé à Heidelberg pour succéder à Karl Jaspers et devient bientôt l'une des figures les plus influentes de la vie universitaire de la République fédérale. Il facilite le retour en Allemagne des «émigrés américains», tels Max Horkheimer ou Theodor Adorno, et favorise la carrière de quelques brillants philosophes, dont Jürgen Habermas. Les années passant, il deviendra le «grand seigneur» de la philosophie allemande.

Fusion. Le nom de Gadamer, qui fait paraître Vérité et méthode, son oeuvre maîtresse, en 1960, est attaché à une notion complexe ­ l'herméneutique ­ dont les us et les abus ont fait un terme utilisable en tous sens, au point de devenir le «dialecte commun» des sciences humaines. Si l'herméneutique est «l'art de l'interprétation», elle est née dès qu'un homme a voulu déchiffrer des mots gravés sur la pierre, un papyrus, un texte sacré, une norme juridique. Platon utilise le verbe hermênéuein pour désigner la capacité qu'ont les poètes d'être les interprètes des dieux. Aristote assimile l'hermênéia à l'expression, au sens où la langue est l'interprète de la pensée. Par la suite, et pour longtemps, l'herméneutique sera identifiée à l'exégèse des Ecritures. C'est Friedrich Schleiermacher qui, à l'époque romantique, va «révolutionner» l'herméneutique, en expliquant la «distance» qui rend difficilement saisissable le sens d'un texte par des raisons non plus «transcendantes» mais strictement linguistiques, historiques, psychologiques, culturelles. L'herméneutique se présentera dès lors comme un savoir historique et, à l'inverse, toute connaissance historique sera soumise à interprétation. Wilhelm Dilthey, l'autre grand précurseur, fera de l'herméneutique le fondement de tout l'édifice des «sciences de l'esprit» et, sans en nier l'aspect technique ou méthodologique, la situera dans une perspective philosophique.

Mais c'est Heidegger qui réalise le «saut» le plus spectaculaire, en radicalisant le propos de Dilthey. L'auteur de Etre et Temps ne voit plus l'herméneutique (ou le Verstehen, le «Comprendre» de Dilthey) comme un outil dont dispose l'homme: il en fait la structure constitutive du Dasein, la dimension intrinsèque de toute existence, «jetée-là dans le monde». La réflexion de Gadamer s'enracine dans cette identification de l'herméneutique à l'ontologie. Mais s'il est le fondateur de l'herméneutique contemporaine, c'est qu'il fusionne la dimension herméneutique de l'existence avec la dimension historique de l'herméneutique, ou, en d'autres termes, qu'il ne fait plus graviter l'herméneutique autour de la question de l'être mais l'ouvre à toutes les oeuvres des hommes, y compris, bien sûr, les «sciences de l'homme», si celles-ci sont tant la compréhension que le produit de la pensée et de l'action des hommes. L'effort essentiel de Gadamer (si l'on ne parle pas de ses lectures du kantisme, du néokantisme, de Hegel, d'Aristote ou de Platon) est de comprendre l'enracinement historique et existentiel dans lequel se trouve toute compréhension, de l'art, de l'histoire, du langage, d'élaborer donc une philosophie de l'interprétation qui sache, si on peut dire, «lire» les réponses du monde aux incessantes interrogations des hommes, et redonner ainsi sens à l'idée même de vérité.

Clair-obscur. Mais c'est une conception «dialogale» de la vérité que soutient Gadamer, car jamais le sens ne se livre entièrement ni ne se livre à une seule «prise»: la vérité est événement, mais l'événement n'est tel que s'il introduit une rupture avec ce que l'on croyait comprendre, s'il oblige à une confrontation avec l'incompréhensible, le «fond obscur» de l'histoire et de l'existence, et réactive à l'infini la compréhension. L'herméneutique est dialogue: dialogue avec cette source constante de revivification du sens qu'est la tradition (au sens contraire de ce qui immobilise). Mais ce dialogue n'est ni un dialogue de sourds, fermant toute compréhension, ni de «bien-entendants», ouvrant une compréhension lumineuse.

L'herméneutique de Gadamer est une herméneutique du clair-obscur ou, si l'on préfère, une philosophie de l'amitié, si l'amitié est «entre» l'indifférence, qui ne se soucie guère de ce qu'autrui peut dire, et l'amour trop sûr de lui, qui est d'avance certain de tout savoir d'autrui.

Hans Georg Gadamer avait cent deux ans. Depuis quelques années, il avait élu Naples comme «sa troisième patrie», après Marbourg et Heidelberg. Il la considérait, à cause de Giambattista Vico ou de Benedetto Croce, comme la «ville philosophique» par excellence. Il avait été prisonnier en Italie pendant la guerre, mais n'avait découvert Naples qu'en 1972. Il avait erré autour du port et dans les ruelles des quartiers espagnols, et avait été ébloui par les femmes qui, des balcons, descendaient et remontaient des paniers pleins de tout et de rien. «Je n'avais jamais vu autant d'humanité!», confiera-t-il. Il était entré chez un barbier et, en un italien balbutiant, avait dit qu'il était professeur de philosophie. «Le vieux coiffeur était au septième ciel. Il avait été pendant des années le coiffeur de Croce, et depuis n'avait plus eu l'occasion de couper les cheveux d'un philosophe. C'était une fête pour lui. Et pour moi aussi.»