Gérard Granel - 1930-2000
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Le philosophe Gérard Granel est mort le vendredi 10 Novembre 2000.

Un hommage lui a été rendu jeudi 16 novembre à l'Université Toulouse Le Mirail.

--- Le site Gérard Granel. Site dédié à Granel par Elisabeth Rigal et ses amis. Des articles, de nombreux textes, l’obituaire de Ch. Delacampagne paru dans le monde, des entretiens accordés par Granel, à D. Janicaud, A. Veinstein, parfois sous forme d’enregistrements sonores, de nombreux textes et cours Granel et encore des commentaires sur son œuvre.

Cf. aussi les Editions T.E.R. à la création et au développement desquelles G. Granel a œuvré durement durant les vingt dernières années de sa vie.
 

Obituaire de JM. Vaysse: http://www.liberation.fr/livres/2000nov/1311granel.html ou ici.
M. Deguy (Le Monde du 15 novembre 2000) Gérard Granel, enseignant, traducteur, penseur et écrivain ou ici.
Voir: Collectif, Nancy Jean-Luc, Rigal Elisabeth, Granel: l'éclat, le combat, l'ouvert, Belin, 2001; et le Compte-rendu de lecture par R. Maggiori dans le journal Libération ou ici.
 

Notule bibliographique sur Gérard Granel

Granel, De l’Université, Mauvezin, Éditions TER, 1982.
Granel, Écrits logiques et politiques, Paris, Galilée, 1990.
Granel, Études, Paris, Galilée, 1995.
Granel, Le Sens du temps et de la perception chez E. Husserl, Paris, Gallimard, 1968.
Granel, L’Équivoque ontologique de la pensée kantienne, Paris, Gallimard, 1970.
Granel, Traditionis traditio, Paris, Gallimard, 1972.
Granel, Traditionis traditio, Paris, Gallimard, 1972.
Bouttes & Granel, Cartesiana, Mauvezin, T.E.R, 1983.
Peillet, Emmanuel, Alexandre, Michel, Alain, Alexandre, Jeanne & Granel, Gérard, En souvenir de Michel Alexandre, leçons, textes, lettres, Paris, Mercure de France

Edition
Alexandre, Michel, Lecture de Kant, textes rassemblés et annotés par Gérard Granel, Edition, P.U.F., 1978, 1961

Sommaire.
Traductions/préfaces
Gentile, Giovanni, La philosophie de Marx, trad. de l’italien par Gérard Granel et André Tosel ; précédé d’une étude d’André Tosel, Mauvezin : Éd. TER, 1995.
Gramsci, Cahiers de prison. 3, Cahiers 10, 11, 12 et 13, Paris, Gallimard, 1978.
Gramsci, Cahiers de prison. 4, Cahiers 14, 15, 16, 17, 18, Paris, Gallimard, 1990.
Heidegger, Die Selbstbehauptung der deutschen Universität. Rede, gehalten bei der feierlichen Übernahme des Rektorats der Universität Freiburg i. Br. am 27-5-1933, trad. de l’allemand par G. Granel, bilingue, Mauvezin, Trans-Europ-Repress, 1987.
Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?, trad. de l’allemand par Aloys Becker et Gérard Granel, P.U.F., 1959,1992.
Hume, Quatre essais politiques, trad. de l’anglais par J.-P. Arenilla, C. Durieux, F. Grandjean, G. Granel... [et al.] ; préf. de Gérard Granel, Mauvezin, coll. Trans-Europ-Repress, 1981. Bilingue (contient : "Du Contrat originel", "Du Commerce", "Du Raffinement dans les arts" et "De l’Écriture par essais").
Husserl, Correspondance Gottlob Frege, Edmund Husserl, postf. de Jean-Toussaint Desanti,  trad. de l’allemand par Gérard Granel, Mauvezin, Trans-Europe-Repress, 1987.
Husserl, La Crise de l’humanité européenne et la philosophie, traduit de l’allemand par Paul Ricœur ; introductions de Stephan Strasser et G. Granel, Paris, La Pensée sauvage : l’Impensé radical, 1975.
Husserl, La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Paris, Gallimard, 1976, 1989.
Husserl, Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, traduit de l’allemand par Henri Dussort. Préface de Gérard Granel, Paris, P.U.F., 1964.
Vico, De la très ancienne philosophie des peuples italiques, trad. du latin par Georges Mailhos et Gérard Granel, Mauvezin, Trans-Europ-Repress, 1987.
Wittgenstein, Etudes préparatoires à la 2e partie des "Recherches philosophiques", éd. par G. H. von Wright et Heikki Nyman ; trad. de l’allemand par Gérard Granel, Mauvezin : Trans-europ-repress, 1985.
Wittgenstein, Remarques mêlées, traduit de l’allemand par Gérard Granel, Mauvezin, Trans-Europ-Repress, 1984, 1990.
Wittgenstein, Remarques sur la philosophie de la psychologie. I, trad. de l’allemand par Gérard Granel, Mauvezin, Trans-Europ-Repress, 1989.
Wittgenstein, Remarques sur la philosophie de la psychologie. II, trad. de l’allemand par Gérard Granel, Mauvezin, Trans-Europ-Repress, 1994.
Wittgenstein, Remarques sur les couleurs, postface d’Élisabeth Rigal, traduction française de Gérard Granel, Mauvezin, Trans-Europ-Repress, 1983.
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Obituaire de Jean-Marie Vaysse (Libération, le 13/11/2000).

Mort du philosophe Gérard Granel
Un interprète avisé et discret de Heidegger.

Par JEAN-MARIE VAYSSE*, 13/11/2000

Né en 1930 à Paris, Gérard Granel suivit au lycée Louis-le-Grand les cours de Michel Alexandre et de Jean Hyppolite, qui le marquèrent, et, à l'Ecole normale supérieure, ceux de Louis Althusser et de l'heideggerien Jean Beaufret. Agrégé, docteur d'Etat par sa thèse sur le Sens du temps et de la perceptionchez Husserl (Gallimard, 1968), il enseigna à Bordeaux, Toulouse et Aix, avant d'être nommé en 1972 à l'université de Toulouse-le Mirail, dont il était, depuis 1990, professeur émérite. Traducteur de Husserl, Heidegger, Hume, Wittgenstein, Gramsci et Vico, il avait, en 1980, fondé à Mauvezin les éditions TER, qu'il dirigeait avec sa femme, Elisabeth Rigal, philosophe aussi, spécialiste de Wittgenstein.

Rien à «faire». Interprète avisé de la pensée de Heidegger, Gérard Granel a toujours su rester à l'écart des orthodoxies et des chapelles, confrontant sans cesse sa lecture de Heidegger à d'autres auteurs (Hume, Marx, Gramsci, Wittgenstein) et mettant en dialogue son propre chemin de pensée avec celui de ses contemporains les plus éminents, tels Jacques Derrida et Jean-Toussaint Desanti. L'ampleur de son œuvre tient à la singularité de cette démarche exigeante en laquelle est repris l'ensemble de la tradition philosophique, la phénoménologie, la linguistique, les mathématiques, la psychanalyse, ainsi que l'art, notamment la peinture. Il s'est toujours agi, pour Granel, de penser la modernité, en montrant comment son fantasme totalisant implique une sorte d'élision du monde. Son refus de la facilité, sa rigueur morale, sa discrétion et sa manière de «rester en province» firent qu'il fut moins «médiatisé» que d'autres. Il n'était pas un «intellectuel engagé», car il savait qu'«il n'y a strictement rien à "faire", ni du dedans ni du dehors, "contre"un âge de l'Etre».

Penseur, grand professeur, Granel fut aussi un écrivain, le chatoiement de son écriture ne tenant pas à une «philosophie poétique», mais à la tentative d'endurer l'aridité du style phénoménologique pour lui arracher le dire qu'il ne peut proférer. Tous ceux qui l'ont connu se rappelleront son élégance, sa générosité et son charisme. C'est l'une des grandes figures de la pensée contemporaine qui disparaît.

* professeur de philosophie à l'université de Toulouse-le Mirail
 



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Obituaire de Michel Deguy (Le monde, le 16/11/2000).

Gérard Granel, enseignant, traducteur, penseur et écrivain
 

LE PHILOSOPHE Gérard Granel est mort, vendredi 10 novembre, à l'âge de soixante-dix ans.

Dans le Louis-le-Grand de 1947-1949, le génie de Gérard Granel irradiait. Le premier maître s'appelait Michel Alexandre. Par lui, l'influence d'Alain et, plus profondément encore, de Jules Lagneau - plus tard, latéralement, de Simone Weil - s'exerçait. Granel, à son heure, devait éditer les cours d'Alexandre. Car la reconnaissance fut une de ses lois. Jean Hyppolite sut reconnaître en lui le philosophe-né. Il entra premier, d'un seul coup, à l'Ecole normale supérieure (ENS), loin devant. Du premier coup bien sûr aussi l'agrégation, en ce temps où une dizaine de places faisaient un cru. Car l'éclat fut sa marque. Et c'était les années Marin, Pariente, Ducros, Teyssèdre, Bourdieu, Bloch, Derrida, Joly, Dussort et plusieurs autres : « Très forts ! » était le mot de notre admiration.

Le deuxième foudroiement philosophique fut porté par le double éclair Husserl-Heidegger. Les médiateurs s'appelaient Jean Hyppolite, Jean Beaufret, Paul Ricoeur, et Maurice Clavel, qu'il ne faut pas oublier. Cependant, notre condisciple Dussort, peut-être le meilleur, mourut à trente ans : Granel acheva son édition des Leçons husserliennes sur la conscience intime du temps, qui ouvrit la fameuse collection « Epiméthée ». Car la gratitude fut sa loi. Sa fidélité et la rigueur de son travail s'entendent dans le nom de traducteur qui est l'un des titres de sa notoriété, et qui s'intensifient dès ces années : de la Krisis de Husserl à Hume, du Qu'appelle-t-on penser de Heidegger à Wittgenstein, de Vico à Gramsci, Gérard Granel traduit sans relâche. Cependant il soutient sa thèse - plurielle en ce temps-là : la grande et la petite, Kant et Husserl - qui trouve place en deux volumes (1968, 1970) dans la « Bibliothèque des idées » chez Gallimard ; où elles ne vieillissent pas.

Le voici jeune docteur, universitaire, et bientôt professeur à l'université Toulouse-Le Mirail. Professeur formidable, commotionnant, c'est par centaines au long des années (Bordeaux, Aix, Toulouse) que les étudiants lui doivent leur vie intellectuelle et spirituelle. Un cours de Granel sur Pascal ou sur Rousseau réinventait lumineusement le foyer de ces pensées et guidait vers leur coeur. Le trait le moins étonnant de cette vie déconcertante n'est pas que cet homme, pur produit de Paris, aura quitté la ville pour ce qu'on appelait la province. Il s'y marie ; il y a six enfants ; il y vit ; il y travaille, et voici qu'il y est mort. Il ne l'aura laissée que pour faire, en Algérie comme officier rappelé, une guerre haïe ; ou enseigner aux Etats-Unis ; ou jeter l'hyperbole de voyages antipodiques.

DE NOUVELLES FIDÉLITÉS

S'il est une preuve que 1968 fut une tempête au souffle long, c'est celle-ci : la vie et l'oeuvre de Granel, en bref sa pensée, en furent bouleversées. Il rompt. Et bientôt - même si c'est très tard - avec le catholicisme qui soutenait encore le souffle d'un essai, Traditionis traditio, publié chez Gallimard en 1972. Aucun de ses amis ne l'eût conjecturé, tant sa pensée et sa vie en vivaient. Il rompt - parfois avec ses amis. Extrême, fulgurant, palinodique, il devient lui-même. Il se jette dans de nouvelles fidélités : années althussériennes, marxologiques, sans cesser de creuser la méditation heideggérienne, ni de mouvementer son intraitable passion herméneutique politique des temps modernes ( Ecrits logiques et politiques, Galilée 1990 ; Etudes, Galilée 1995). Ce qui ne change jamais : son écriture souveraine. Enfin - sur le modèle peut-être d'un des grands plaisirs de sa jeunesse, Charles Péguy -, il se fait éditeur. Aux côtés de sa deuxième épouse, la philosophe Elisabeth Rigal, il fonde les éditions TER à Mauvezin, et traduit Wittgenstein. Le remarquable catalogue de TER comprend l'oeuvre de Reiner Schürman.

Résumer ? Génie contrarié par lui-même, disciple et maître, admirable par ses admirations et sa violence, Gérard Granel fut un enseignant, un traducteur, un penseur, un écrivain - grand. Ecartelé par ce temps même de translatio studiorum qui conduisit cette génération de la philosophie réflexive française à la phénoménologie allemande et au « surmontement de la métaphysique », il fut un passeur, intégrant sur l'axe Aristote, Descartes, Kant, Hegel, Heidegger où il apprit d'abord et constamment à marcher, à ce qu'il faut bien appeler un certain attardement universitaire, les oeuvres de Marx, de Freud et, par Wittgenstein, de la pensée dite anglo-saxone.

Michel Deguy

© Le Monde 2000