- Bergson consacre le chapitre I à indiquer comment il a découvert
la durée, en quoi elle consiste et ce qui la dissimule.
- Le chapitre II évoque les conséquences de cette découverte,
c’est-à-dire la libération par rapport aux faux problèmes
de la métaphysique traditionnelle, et (en conséquence) la
possibilité de faire de la métaphysique d’une manière
aussi précise et certaine que la science. Bergson explique par quel
malentendu on a pu croire qu’il récusait la science et l’intelligence.
C’est donc un discours de la méthode, écrit - contrairement
au discours de la méthode cartésien - en fin de parcours
et non au début.
Le thème récurrent de ces deux chapitres est l’exigence
de précision, c'est-à-dire d’une plus grande vérité.
Chapitre I
Trois étapes (marquées typographiquement par des
sauts de lignes) :
§ 1-8, § 9-17, § 18-20.
Première étape : § 1 à 8
Cette première étape joue le rôle d'une introduction.
- Paragraphes 1 et 2
Au début de sa recherche philosophique , la philosophie
de Spencer a paru à Bergson la seule à ne pas s’accommoder
d’un manque radical de “ précision ”, la seule visant à “
se modeler sur le détail des faits ”. Cette philosophie lui a seulement
paru avoir besoin d’une réflexion complémentaire sur les
fondements de la mécanique, et Bergson a entrepris cette réflexion.
Rappelons que Herbert Spencer était un auteur à la mode quand ses ouvrages ont séduit Bergson. Plusieurs d’entre eux sont intitulés “ Principes ” : de psychologie, de biologie, de sociologie, d’éthique, Premiers principes. Il s’appuie sur les sciences de son temps, notamment sur Darwin, pour proposer un évolutionnisme agnostique. Bergson lui consacrera deux cours (en 1904-1905 et 1906-1907) et les pages 362-367 de EC.
Intervention possible : La relation Bergson / Spencer (voir les "Propositions d'interventions").
- Paragraphe 3
Ce faisant, Bergson a eu la surprise de constater que lorsque
la physique parle du temps, elle fait abstraction de la principale caractéristique
du temps, à savoir de ne pas pouvoir être accéléré,
et donc de donner lieu à une attente, c’est à dire de durer,
d’être de la “ durée ”.
- Paragraphes 4 et 5
En conséquence, Bergson entreprit alors d'examiner cette
caractéristique, et donc de pénétrer “ dans le domaine
de la vie intérieure, dont nous nous étions jusque-là
désintéressé ”. Il découvrit alors que la façon
dont la plupart des psychologues et des philosophes parlent de la vie intérieure
repose sur un manque de prise de conscience de l’existence de la durée,
et plus précisément sur une confusion entre durée
et espace. Mais à la différence de ce qui se passe dans le
cas de la physique, cette non-prise en considération n’est pas ici
légitime. Elle fausse toutes les analyses.
- Paragraphes 6, 7 et 8
Comment expliquer que ces penseurs aient ainsi méconnu
la durée ? Bergson comprit peu à peu que cette méconnaissance
a eu lieu sous l’influence du langage, c’est-à-dire sous l’influence
du sens commun. Mais si la philosophie se prête ainsi à l’influence
du sens commun pour méconnaître la durée, c’est parce
que cette méconnaissance résulte de manière inévitable
de “ la structure de notre entendement ”, laquelle structure provient elle-même
de “ la destination de notre entendement ”. En effet, l’intelligence
“ est destinée surtout à préparer et à éclairer
notre action sur les choses ”. Or nous avons besoin de repères pour
pouvoir agir, c’est-à-dire d’un minimum de fixité. C’est
pourquoi l’intelligence “ cherche partout la fixité ”. Elle se représente
donc le mouvement comme “ une série de positions ”, et “ le changement
” (qualitatif) comme “ une série d’états juxtaposés
”. Dans les deux cas, elle est inattentive à l’indivisibilité
qui caractérise la durée (c'est-à-dire au fait que
la durée n’est pas composée de parties séparables,
puisqu’elles s’interpénètrent).
Deuxième étape : § 9 à 17
Ce passage joue le rôle d'un développement.
- Paragraphes 9-12
Du fait de constater que l’intelligence philosophique a ainsi
toujours cédé à sa pente naturelle à méconnaître
la durée, Bergson en vint à penser que les problèmes
philosophiques réputés éternels parce que réputés
insolubles n’étaient peut-être insolubles que parce que mal
posés ; mal posés puisque présupposant une conception
fausse du temps.
Certes, quelques rares penseurs ont été proches
de percevoir la durée, au sens où ils ont soutenu que le
temps peut donner lieu à de la nouveauté. Ce sont les penseurs
qui ont soutenu l'existence d'un libre-arbitre. Mais ils “ l’ont réduit
à un simple choix entre deux partis, comme si ces possibles étaient
dessinés d’avance ”.
Par exemple - exemple que Bergson ne donne pas ici, mais exemple inspiré du chap. III des DI -, j’ai le choix entre prendre ou non tel train. Je crois hésiter entre ces deux possibilités comme si elles demeuraient inchangées tout au long de ma délibération. Mais en réalité un événement dans toute sa concrétude est impossible avant d’avoir lieu puisque tout le passé dont il est porteur n’a pas encore eu lieu.
Ces penseurs ont méconnu que la durée consiste non
seulement en la réalisation de possibles, mais en la production
de possibles. Cette production a lieu même dans le cas de mes comportements
prévisibles, c’est pourquoi je ne peux me représenter concrètement
ces comportements avant qu’ils n’aient lieu. L’effort pour les imaginer
d’avance prendra exactement le temps qu’il leur faut pour se produire.
Du fait que chaque instant est indispensable pour la consistance de l’instant
suivant, la moindre accélération (c'est-à-dire la
suppression du moindre instant) changerait la consistance du tout, comme
la moindre accélération d’une mélodie.
Ces paragraphes 3 à 12 peuvent être considérés comme une synthèse des chapitres II et III de l'Essai sur les données immédiates de la conscience (premier ouvrage de Bergson, paru en 1889). Joints aux paragraphes 18 et 19, ils peuvent donner lieu à une intervention (voir les "Propositions d'interventions").
Autre intervention possible : sur Zénon d’Elée.
La troisième phrase du paragraphe 9 y fait allusion, allusion
qui peut être complétée par les textes indiqués
dans les "Propositions d'interventions".
- Paragraphe 13
L’univers matériel dure-t-il lui aussi de manière
indivisible et imprévisible ? Non, si l’on en croit le scientisme,
mais la science fait abstraction du fait que l’univers est contemporain
de notre durée : “ force est bien d’attendre que le sucre fonde
”.
- Paragraphes 14-17
§ 14-15 Pour mieux voir que la succession caractérisant
une évolution n’est pas la juxtaposition caractérisant un
déroulement, regardons de plus près l’origine et l’ampleur
de l’illusion déjà rencontrée à la fin du §
10, l’illusion consistant à croire que le possible précède
le réel. Cette illusion provient du fait que je crois spontanément
que tout jugement vrai était déjà vrai avant que je
ne l’effectue. J’attribue spontanément à tout jugement vrai
une “ valeur rétrospective ”, je lui “ imprime un mouvement rétrograde
”. Cette croyance est illusoire puisque mon jugement n’existait pas avant
que je l’effectue et puisqu’il n’était même pas possible dans
toute sa concrétude. Certes, en un sens, la réalité
sur laquelle porte mon jugement existait, et se prêtait donc déjà
à l’essentiel de ce jugement, mais l’apparence que cette réalité
présente à mes yeux n’existait pas dans toutes ses particularités,
elle n’était même pas possible.
§ 16-17 En vertu de cette illusion, je me fais à la
fois une idée fausse du passé et une idée fausse de
la possibilité d’anticiper l’avenir.
Bergson donne ici deux célèbres exemples d’erreurs effectuées
par les historiens, exemples montrant que “ les origines historiques du
présent ne sauraient être complètement élucidées
”.
1. C’est une illusion de croire voir au sein du classicisme une
possibilité qu’il soit continué par le romantisme
2. C’est une illusion de croire voir dans l’ancien régime des
“ signes avant-coureurs ” de la démocratie.
Ces deux illusions sont du même ordre que celle qu’il y aurait
à croire voir dans l’orangé une part de jaune et une part
de rouge, un mélange de jaune et de rouge.
Bergson signale qu’il a ultérieurement “ développé
” cette comparaison dans les DS ; précisons qu'il s'agit de la p.
313, où il soutient que la tendance vitale n'apparaît comme
virtuellement multiple (instinct et intelligence, vie animale et vie végétale,
etc.) que rétrospectivement, rétroactivement.
Bergs ne donne pas ici d’exemple de l’illusion de croire pouvoir anticiper
l’avenir, mais il en donne un dans son essai sur le possible et le réel,
PM, p. 110-111, (réponse à la question de savoir comment
il se représentait l’avenir de la littérature française).
C’est d’ailleurs la lecture de cet essai dans son ensemble qui permet d'expliciter
les § 14-17. On peut y ajouter les pages des DS dans lesquelles Bergson
formule d’une manière nouvelle l’exemple de l’illusion de voir l’idéal
de “ justice absolue ” préexister virtuellement dans l’idéal
de justice des sociétés closes (p. 71-75).
Il y aurait donc lieu d’effectuer ici une intervention sur la conception
bergsonienne du possible.
Troisième étape : § 18-20
Ce passage joue le rôle d'une conclusion.
C’est ainsi que l'auteur été conduit à partir avant Proust “ à la recherche du temps perdu ”, mais avec cette différence que le romancier se limite à décrire “ des exemples individuels ”, alors que le philosophe vise à faire explicitement apparaître ce qui est commun à tous les cas ; il analyse les obstacles qui empêchent de percevoir notre durée. Ce faisant, il indique un accès à la “ chose en soi ” que nous sommes. Ainsi a-t-il été conduit à commencer de rompre avec l’agnosticisme kantien (cette rupture est formulée dans la conclusion des DI). Bergson ne savait pas encore s’il faudrait aller jusqu'à une rupture totale, c’est-à-dire jusqu'à affirmer la possibilité d’une connaissance des choses en soi autres que l’homme, une connaissance précise parce que procédant d’une vision directe.
Nous voyons Bergson conclure par où il a commencé, c'est-à-dire en formulant l’exigence de “ précision ”. Nous verrons que ce sera aussi le thème récurrent du chapitre II.
Isabelle Pietri
Coordonnées: tél.: 05 62 25 22 10.
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