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Notule bibliographique
 

Beckouche Pierre, Le royaume des frères. Aux sources de l'Etat-nation, Grasset et Fasquelle, ISBN : 2-246-61031-1

Pierre Beckouche est Professeur à l'université Paris I, dont il dirige l'URF de Géographie. Ses recherches en géographie économique, urbaine et régionale, l'ont conduit à collaborer aux travaux de l'OCDE et de la DATAR. Il est membre du conseil scientifique de l'ACI « internationalisation des sciences sociales » du Ministère de la recherche.

 Voici un livre - dense, savant et souvent complexe -; dont le point de départ pourrait ainsi se résumer : comment l'histoire de l'Europe fera-t-elle pour passer de l'Etat-Nation à un ensemble post-national ? Quels seront -; au regard des événements issus de la Révolution française -; les principes fédérateurs d'un agrégat privé de frontière ? Comment pourra-t-on, enfin, y penser l'altérité - donc l'identité -; qui furent les deux levains de l'histoire européenne ? Pour conduire cette réflexion, Pierre Beckouche -; et telle est bien son originalité -; mobilise les ressources et les méthodes de l'histoire, de l'anthropologie, de la philosophie. Il y ajoute celles de la psychanalyse afin de comprendre comment un individu (cet atome de l'Etat-Nation) est constitué par la double pulsion qui le pousse, à la fois, à revendiquer une identité tout en aspirant à une appartenance plus vaste. Or, pour Pierre Beckouche, les Etats sont les individus de l'Europe. Depuis deux siècles, ils ne cessent de conquérir leur autonomie et, comme les individus, ils ne se satisfont pas des conséquences de cette autonomie.
 Analysés sous cette lumière, les débats actuels sur la souveraineté ou le fédéralisme, sur « l'Europe des patries » ou « l'Europe post-nationale » prennent un sens nouveau. Jamais, par exemple, on n'aura mieux analysé que dans ce livre la contradiction apparente entre l'exacerbation actuelle du fait national (basque, corse, kosovar ou lombard) et l'avancée de la construction européenne.

Notule de l'éditeur
 

Pierre Beckouche
Le royaume des frères
Aux sources de l'Etat-nation
Essai

 
1
 Tache aveugle. Le paradoxe national

La tâche des historiens devrait consister à atteindre une
formulation satisfaisante de la révolution moderne.
Qu'on en soit encore là peut légitimement étonner.
Louis Dumont, Homo Aequalis

Globalisation est sans doute avec amour, internet, papa et maman, le mot le plus prononcé dans le monde. En bonne place arriverait intégrisme, fragmentation ne serait pas loin. Si je dis : les Etats-nations sont remis en cause par la globalisation, la décentralisation et les autres formes de contestation des pouvoirs centraux, je suis sûr de recueillir l'assentiment d'un vaste lectorat . C'est pourtant ailleurs que je regarde. Dépassement des nations, certes ; mais étonnante résistance du fait national aussi, comme si la puissance des transformations socio-économiques ne suffisait pas à abattre le vieil édifice. Plus la technologie traverse les frontières, et plus le réflexe national paraît revivifié ; plus les échanges dessinent des réseaux transnationaux, et plus l'enracinement territorial devient une condition de la compétition. On a l'impression que la nation est d'un bois étrange que la mondialisation consumerait mal. Pour le moment, les Etats-nations continuent bel à bien à régir le monde. Le budget de la Commission européenne n'atteint pas la moitié de celui de l'Etat espagnol, on n'a jamais autant parlé du leadership des Etats-Unis en matière militaire, le monde a peur que la Chine s'éveille tout à fait, les nationalismes ont dévoré la Yougoslavie et sont même parvenus à s'imposer au tribalisme dans la grille des conflits africains. Or pour rendre compte de cette curieuse résistance, nous disposons de théories indigentes, que l'on peut ramasser en deux groupes : pour les uns la nation moderne, ou Etat-nation, est une construction politique volontaire, qu'on l'admire ou qu'on la voie comme la stratégie d'élites soucieuses d'aliéner les masses. Pour les autres, la nation est éternelle, ineffable, substantielle, fondée par le passé et non pas déterminée par la volonté. Constructivistes et substantialistes se renvoient la balle, mais sont aussi peu aptes à penser le dépassement du national.

1. Dépassement des nations mais résistance du fait national
 L'Etat-nation dépassé, vulgate des sciences politiques

La mondialisation est au moins vieille comme l'empire d'Alexandre. Sans remonter aussi loin, certains auteurs critiquent un concept trop à la mode, et rappellent que le taux d'exportation de nos pays était plus grand il y a un siècle qu'aujourd'hui. Toutefois, la libéralisation des échanges depuis la création du Gatt en 1947 n'est pas contestable : les droits de douane des pays industriels sont passés de 40 à 4 %, le commerce international a été multiplié par 16 en volume. Un seuil a été franchi depuis une vingtaine d'années : ce ne sont plus seulement les informations ou les marchandises qui s'échangent, ni les marchés qui deviennent mondiaux, mais la production elle-même : main-d'œuvre et investissements sont devenus mobiles, le dispositif productif des entreprises est de plus en plus souvent multinational (boom des investissements transnationaux depuis le milieu des années 80 ). La multinationalisation ne se contente plus d'être multidomestique, elle intègre fonctionnellement des implantations appartenant à des espaces nationaux différents (notion d'entreprise-réseau). Non seulement les entreprises s'internationalisent, mais encore elles s'allient de plus en plus (notion de réseaux d'entreprises). La délocalisation, dans laquelle on voit, en prenant le petit bout de la lorgnette, la recherche de profit par l'implantation dans des pays à bas salaires, n'est que la partie émergée d'un iceberg qui s'appelle transnationalisation de la production, et se répand d'ailleurs surtout entre pays développés. Les trois grandes zones développées (ce qu'on appelle la triade : Amérique du Nord, Europe occidentale, Asie orientale) sont reliées par des échanges de toute nature qui constituent une économie synchrone à l'échelle planétaire. Le système boursier mondial qui fonctionne en continu (Tokyo puis Londres puis Wall Street puis Tokyo...) fournit une bonne image de la révolution que constituent les nouveaux moyens de télécommunication et la synchronisation. Les entreprises transnationales assurent déjà plus du quart de la production mondiale, proportion en constante augmentation depuis le milieu des années 80. Et cette proportion ne tient même pas compte des alliances entre transnationales ni des flux de sous-traitance générés par ces grandes entreprises et qui font apparaître comme nationaux des échanges locaux qui relèvent en fait d'une logique globale. Nos images multi-nationales sont obsolètes face à la transnationalisation des firmes ; si le tiers du commerce extérieur mondial s'explique par des échanges internes aux établissements de ces transnationales, que vaut même la notion de commerce extérieur d'un pays ? Cette illusion cartographique nous fait voir le monde en zones nationales, là où il y a des réseaux transfrontaliers.
Il n'est donc pas discutable que l'Etat-nation est remis en cause par la mobilité des facteurs de production. Il l'est aussi par l'amoindrissement du rôle de l'Etat, malmené par la disjonction entre production et marché. Lorsque les populations d'un pays achetaient des produits fabriqués par les entreprises du pays (situation, grosso modo, de la phase keynésienne), il y avait une solidarité nationale de fait ; l'Etat pouvait réguler l'ensemble dans un sens favorable aux couches populaires car tout développement du marché national profitait in fine aux entreprises du pays. Avec la globalisation, l'adéquation disparaît : à quoi bon augmenter les salaires nationaux si les salariés achètent des produits étrangers ? On assiste même depuis une dizaine d'années à une course de lenteur des Etats, qui redistribuent de moins en moins pour ne pas pénaliser leur pays dans la concurrence internationale : le pays doit rester attractif pour les capitaux extérieurs, ce qui se traduit par une moindre pression fiscale et par une régulation salariale rigoriste - d'où l'accroissement des inégalités sociales, l'impression de nivellement par le bas de la protection sociale ; comme de surcroît les budgets publics doivent être équilibrés, les dépenses publiques sont moins généreuses, d'où la sensation que l'Etat national ne pèse plus très lourd.
La mondialisation s'accélère selon un processus en boucle qui n'a plus rien à voir avec la situation du début du xxe siècle. Dans l'économie, il n'y a plus un marché mondial et des productions nationales, mais un système productif lui-même mondialisé car la production doit constamment s'adapter au marché donc être présente dans les différents marchés nationaux. Cette économie mondialisée interagit avec la sphère culturelle, prise au sens large. Les normes qui se généralisent ont en effet un versant culturel, qu'il s'agisse de normes de production (la technologie comme ingrédient de base), de consommation (rôle de la publicité et de l'image), de management (hégémonie des notions de productivité et profitabilité) ou d'échange (l'univers télématique). Ce développement à la fois économique et culturel interagit à son tour avec les préoccupations de protection, dont les logiques deviennent planétaires : sécurité militaire, sécurité des réseaux de télécommunication, défense de l'environnement, sécurité alimentaire, épidémiologie (voir l'internationalisation des virus du fait du trafic aérien).
Echange, complexité et intellectualisation (montée des connaissances, place du logiciel, rôle central de la coordination) sont au cœur de cette nouvelle culture, qui commence à donner du crédit au concept limite de civilisation mondiale. Nous en sommes évidemment très loin et je n'y crois pas moi-même, mais le concept ne peut plus être écarté d'un revers de main comme le fit Lévi-Strauss en 1952 dans Race et histoire. A cet égard, un trait civilisationnel commun me paraît devoir être relevé : l'urbanisation, dont la généralisation jette un pont entre pays développés et pays en développement. Plus qu'un changement géographique, c'est un processus créateur de références communes à l'échelle du globe. L'urbanisation déstructure les sociétés traditionnelles assises sur une base agraire et unifie les sociétés nouvelles du nord au sud, ne serait-ce qu'à travers des problèmes quotidiens comparables (eau, transports, logement...). Le lieu de résidence, le lieu de travail et le lieu de consommation ou de loisir n'ayant plus de concordance spatiale, les repères géographiques se multiplient, les déplacements font le rapport au monde, alors que la stabilité géographique caractérisait la culture rurale encore prégnante au début du siècle. La généralisation de l'urbanisation fait entrer le globe en résonance, autour de la culture de l'information et de l'organisation entendue comme art d'optimiser des relations multiples et changeantes . Autre trait commun : la généralisation, propre à la densité urbaine, du côtoiement des autres, qui fait de la confrontation et de la protection des questions récurrentes. S'il y a un trait distinctif de cette société mondiale (possiblement) en émergence, ce ne serait pas CNN, ni McDonald's, ni Microsoft, ni les multinationales ni internet qui en seraient l'emblème, mais plutôt l'urbanisation - y compris d'ailleurs des populations qui vivent à la campagne.
La contestation des Etats-nations vient enfin par le bas. La montée des pouvoirs locaux traduit un souci de gérer des intérêts au plus près, face à un Etat jugé trop éloigné. La fragmentation peut aussi être tribale, explique un best-seller américain, Jihad vs McWorld. Benjamin Barber consacre son ouvrage à l'autodétermination identitaire pathologique (Jihad) comme réaction à la globalisation (McWorld, dont le fer de lance se trouverait dans l'industrie des médias en voie de concentration). Il y décrit un monde pris entre l'anonymat homogénéisateur du marché et la fragmentation tribale ou le « multiculturalisme cancéreux ». Les multinationales sont antinationales, « choice is ultimately to be between the local Ayatollahs and Coca-Cola ». Dans cette confrontation les perdants sont la nation et la démocratie, c'est-à-dire les valeurs. C'est la vision pessimiste d'un Américain sensible à la dégradation de la place de son pays dans l'économie mondiale. Vision surtout simpliste de la globalisation, ne serait-ce que parce qu'elle ne signifie pas homogénéisation ni éradication des sociétés nationales.
 

Plus de global et plus de national

Vue du côté des entreprises, la globalisation signifie surtout la délicate tentative de maîtriser la diversité (d'organisations, de pratiques commerciales, de produits, de règles en tous genres) et d'essayer d'en tirer parti. Les tendances sont à la fois à la standardisation des produits et à la différenciation. La différenciation vaut pour les marchés (observé dans le détail il n'y pas un marché mondial mais des marchés mondiaux et encore beaucoup de marchés nationaux), comme pour les organisations productives. Plus l'économie moderne se déploie, concurrentielle et imprévisible, plus elle assoit son efficacité sur des réseaux sociaux établis, serrés, territorialisés, qui introduisent un peu de stabilité et rendent possible l'ajustement permanent de l'organisation de la production. Le paradoxe de la mondialisation est qu'elle suscite des « économies-territoires » tressées par des relations humaines spécifiques et des garanties de long terme. Olivier Mongin et Jean-François Bayart défendent l'idée que la mondialisation provoque une résurgence des cultures autochtones, où l'économie s'encastre dans la culture et le social : il n'y a pas une économie abstraite et des cultures revanchardes . La confrontation Est-Ouest avait enchâssé la lecture du monde dans le simplisme binaire de la guerre froide ou, au mieux, dans un simplisme ternaire (Ouest-Est-Tiers monde). Depuis la fin de la guerre froide, il y a autant de littérature sur la diversité des adaptations nationales au capitalisme que sur la globalisation. La normalisation est une tendance, pas un fait acquis. Les systèmes sociaux restent différents, les cultures managériales, le degré d'ouverture au monde, le degré de solidarité nationale, tout cela varie dans un camaïeu dont il est par ailleurs difficile de dresser une synthèse intelligible mais dont on est sûr qu'il ne se réduit pas à la généralisation de Jihad localistes ni à McWorld. C'est la tension entre le global et le local qui fait la période actuelle, pas la victoire de l'un ou de l'autre. La confrontation différencie plutôt les sociétés, avait prévenu Lévi-Strauss : la diversité des cultures humaines est moins fonction de l'isolement des groupes que des relations qui les unissent. Les sciences sociales parlent d'acculturation (Dumont), d'hybridation (Shayegan), de réinvention de la différence (Bayart), et posent une question importante : dans quelle forme politico-géographique le « local » se donne-t-il dans l'ensemble ? Robert Reich, qui fut ministre du Travail de Bill Clinton, répond : à mesure que la signification de la technologie nationale, de l'entreprise nationale et même de l'économie nationale au sens macroéconomique du terme s'estompe, les particularités de la société dans laquelle s'inscrit la portion « locale » de l'économie globale prennent davantage d'importance. L'éducation, le niveau de formation, la solidarité de cette société locale - entendez nationale - sont les conditions d'une bonne insertion dans la mondialisation.
On peut soutenir cette thèse paradoxale : les Etats-nations sont à la fois malmenés par la mondialisation et confortés par son effet différenciateur. Si le local se présente encore beaucoup dans les habits du national, c'est parce que les Etats-nations ne sont pas une simple trame cartographique. Pour faire comprendre qu'on est là loin de la contingence, on peut mobiliser la notion de « figure universelle » proposée par Louis Dumont  et voir dans l'Etat-nation la figure géopolitique universelle qui correspond à l'idéologie individualiste moderne. C'est pour des raisons structurelles, et pas conjoncturelles, que l'Etat-nation, né avec la France révolutionnaire, est devenu le modèle politique non seulement dominant du monde mais quasi unique. Après la deuxième guerre mondiale, c'est au nom de l'émancipation nationale que s'est menée la révolte contre les empires coloniaux. Les pays sous-développés qui ont réussi leur développement depuis quarante ans sont ceux qui ont mené des politiques publiques nationales vigoureuses de protection de leur marché intérieur, pour mieux s'inscrire ensuite dans les courants internationaux, et le cas échéant en mobilisant un nationalisme sourcilleux (Corée du Sud, Taïwan, Singapour...). Les jours de l'Etat-nation sont évidemment comptés, Renan l'avait déjà dit, mais personne ne saurait dire si cette survie se compte en années, en décennies ou en siècles. Pour le moment, on compte de plus en plus d'Etats-nations sur la surface du globe. Comme le souligne Yves Lacoste , l'Etat-nation est un modèle de plus en plus revendiqué et c'est bien pourquoi les Etats pluriculturels se disloquent.
Sur le plan économique, la tendance est à la mondialisation c'est entendu, mais ayons conscience du point d'où nous partons : celui d'une situation configurée par la « nationalisation » des économies lors des deux guerres, de l'entre-deux-guerres protectionniste, et de l'après-guerre keynésien. Certes le commerce international a repris depuis les années 50, mais parallèlement à la constitution d'économies nationales intégrées. L'instrument en fut la dépense publique (budget de l'Etat et sécurité sociale) qui a atteint dans les pays développés quelque chose comme 45 % de l'économie nationale. Or les marchés publics restent nationaux. Même dans l'Union européenne, la part des entreprises étrangères dans les marchés publics progresse grâce aux directives d'ouverture mais n'excède pas 10 %. Les marchés nationaux dans leur ensemble restent déterminants. Le Japon, dans lequel on voit le champion de l'exportation, n'exporte jamais que le dixième de sa production de biens et de services. La proportion n'est guère plus grande aux Etats-Unis. Même au sein d'une zone aussi homogène que l'Amérique du Nord, le commerce entre une province du Canada et les Etats-Unis est en moyenne vingt fois inférieur au commerce entre deux provinces canadiennes . Entre la France et l'Allemagne, le facteur est de un à sept. Même en Alsace, la facilité des échanges économiques outre-Rhin est limitée par un système juridico-administratif différent, par des codes sociaux spécifiques, et un vocabulaire qui reste hors d'accès pour les mots sophistiqués ; l'industrie alsacienne trouve le quart de ses sous-traitants en Allemagne ou en Suisse mais plus de la moitié en Ile-de-France ! L'étude de la mobilité réelle du capital contredit l'opinion publique qui pense que le capital est avant tout à la recherche d'une rentabilité maximale où qu'elle soit. Les portefeuilles d'actions américains restent centrés sur des valeurs américaines. L'argent ne connaît pas de frontière, c'est bien connu, mais la bonne vieille communauté nationale d'intérêts constitue une garantie non négligeable dans l'incertitude ambiante.
En outre, la globalisation n'est pas produite contre mais, à certains égards, par les Etats-nations. La globalisation financière date ainsi de la politique monétaire des Etats dans l'entre-deux-guerres. La difficulté d'éponger la dépense inflationniste de la première guerre provoqua des désordres monétaires en Europe : les Etats européens, notamment l'Allemagne, devinrent les grands débiteurs de la planète, les mouvements internationaux de capitaux s'accélérèrent, les placements spéculatifs sur le change des monnaies prirent la place des placements en père peinard (bons du Trésor, emprunts russes). La globalisation financière était née. Autre fait frappant, il n'y pas d'un côté des pays recroquevillés sur eux-mêmes et protégés par leurs pouvoirs publics, et de l'autre des pays ouverts au grand large : dans l'ensemble, le degré d'exposition au commerce international et l'importance de l'Etat dans l'économie du pays sont proportionnels. En Belgique, en Suède ou aux Pays-Bas, la petite taille du marché a poussé les firmes vers le grand large, et en retour l'exposition à l'international a conduit l'Etat à augmenter la protection sociale nationale ; en revanche au Japon ou aux Etats-Unis où l'ouverture aux flux internationaux est moindre, l'intervention de l'Etat est moindre aussi. Quant à elle, la globalisation industrielle ne révèle nulle contradiction entre les transnationales et les Etats-nations : les premières se nourrissent des seconds, qui leur prodiguent des politiques publiques de long terme et de profitables différences fiscales. Même les réseaux mafieux ont besoin des Etats pour exister à leur marge judiciaire.
La territorialisation exhaustive, celle qui est au cœur de l'Etat-nation, est le revers inéluctable de la modernité économique : il faut contrôler les autoroutes, l'acheminement des matières dangereuses, défendre l'espace contre les risques d'incendie ou les risques technologiques. Plus l'échange prend d'importance, plus il se développe selon des routes nouvelles et imprévisibles, et plus la garantie est requise que la totalité du territoire présente de bonnes conditions de sécurité. Les territoires segmentaires, à géométrie variable, sont le fait d'économies frustes et de sociétés limitées. Ne nous laissons pas trop embarquer par la thématique des réseaux - pertinente évidemment pour rendre compte des transformations, mais pas de toutes les transformations et pas de toutes les réalités. C'est l'articulation du réseau (transnational, souplesse et échappement au contrôle) et de la zone (impératif de contrôle, logique d'Etat-nation) qui est la problématique territoriale forte du temps.
La persistance du national est tout aussi frappante dans l'histoire des idées politiques. Aucun penseur du xixe siècle n'ignorait que le nationalisme était le mouvement dominant de son époque ; néanmoins, relève Isaiah Berlin, jusqu'à la première guerre mondiale on le supposait en déclin. Les premiers chauvins fanatiques étaient vus comme des énergumènes plus que comme des précurseurs : « au fond les rationalistes et les libéraux, et bien entendu les premiers socialistes, ignorent le nationalisme. Pour eux ce n'est qu'un signe d'immaturité . » Marx et Engels ne voyaient dans la religion comme dans le nationalisme, dont le terme même n'apparaît que dans les années 1890, que des avatars tactiques de la bourgeoisie. La surprise des socialistes devant les positions chauvines de la plupart des leurs lors des préparatifs de la première guerre mondiale, marquera la prise de conscience de l'erreur de la science politique de l'époque. La furie de la guerre et l'effondrement de l'empire austro-hongrois vont laisser l'Europe face à son énigme nationale. Et je ne suis pas sûr qu'on ait vraiment progressé en ces heures de construction d'une fédération européenne. Car le débat politique sommaire entre ceux qu'on a pris l'habitude d'appeler les souverainistes et leurs adversaires (ou se mêlent régionalistes, internationalistes et pro-européens) a son pendant académique. Dans un savant mélange d'analytique et de normatif, certains de nos meilleurs universitaires inscrivent la disparition des nations. Dans son ouvrage à succès La fin des territoires, Bertrand Badie annonce avec satisfaction la fin des territoires nationaux, mais est obligé de reconnaître, que ce soit à l'occasion de l'éclatement de l'URSS ou des revendications identitaires ailleurs, que la « sacralisation des frontières par les Etats redonne incontestablement des couleurs aux territoires  ». Que signifie au juste cette sacralisation ? Regrettant la « mort du sacré républicain », Alain-Gérard Slama prétend que la République avait réussi à « sacraliser la synthèse des aspirations démocratiques du peuple et de l'Etat souverain  » - que signifie donc son sacré à lui ? Qu'on le regrette ou qu'on s'en félicite, relève Jean-Marie Guéhenno , « la conscience d'appartenir à une communauté nationale reste dans la plupart des nations européennes un sentiment fort, qu'aucune argumentation fonctionnaliste n'a jusqu'à présent réussi à vaincre, et le choix européen est rejeté chaque fois qu'il est présenté comme une alternative au choix national ».
 

2. Carence théorique
Une évidence qui aveugle

Dans une livraison que la revue de géopolitique Hérodote a consacrée à la nation, le sociologue Robert Fossaert relève ce brouillard : la question nationale connaît une gloire mondiale, mais reste opaque, l'évidence apparente fait faire l'économie d'une théorisation. « La question nationale demeure brumeuse, la nature commune à toutes les nations reste imprécise, la question du déclin et du dépassement des nations relève plus d'une sorte de métaphysique politique que d'un jeu d'hypothèses stables. Bref, la question nationale reste à poser . » Ouvrant l'ouvrage de l'Ecole des hautes études, jean Baechler donne une explication bien syncrétique. La nation européenne serait née de la combinaison de cinq éléments : le passé objectivement partagé d'une communauté, car « il coule de source que les générations successives finiront par acquérir une histoire commune » ; l'existence du concert européen de nations, la nation ne pouvant naître seule ; la fragmentation structurelle issue de la féodalité et la tempérance par des contre-pouvoirs de la société hiérarchique traditionnelle ; l'individualisme, qui serait né de la désagrégation progressive de « l'instinct de communauté » à partir du xvie siècle ; la volonté de vivre ensemble, le contrat social s'appuyant sur les passions et l'intelligence délibérée de la communauté. Chacune de ces observations est sans doute exacte, mais on ne saurait en tirer une intelligence robuste d'ensemble. Du reste l'auteur se range à des métaphores : la nation aurait une « essence propre » (laquelle ?), elle serait un « corps chimique » - ne serait-on pas plutôt du côté de l'alchimie ? Comme l'observe Dominique Schnapper, une de nos spécialistes de l'identité nationale, « les illustrations de la confusion dans l'usage du mot nation sont nombreuses. Les savants américains ont ainsi tendance à appeler nation toute collectivité historique qui a gardé conscience d'elle-même : ils parlent de nation basque, de nation corse ou écossaise ; je préfère dans ce cas parler d'ethnie  ». Ce qui ne dissipe pas beaucoup la confusion. Yves Lacoste est condamné au désarroi : « mais enfin, qu'est-ce qu'une nation ?  »

Gil Delannoi renchérit : l'objet nation échappe à la théorisation car il serait « à la fois théorique et esthétique, artificiel et organique, universel et particulier, civique et ethnique, collectif et individuel. Devant la difficulté, les théories de la nation ne s'accordent pas et semblent se trouver devant une évidence qui aveugle, une certitude qui s'évapore  ». Regroupons ces caractères en deux classes : la nation peut être vue comme quelque chose d'à la fois théorique, artificiel, universel et civique ; et à l'inverse comme une entité esthétique, organique, particulière et ethnique. Du côté de l'« artificiel », la construction volontaire, le jeu politique, le civisme. Du côté de l'« organique », l'anthropomorphisme, l'héritage de la terre des aïeux, la transmission intergénérationnelle. A l'universalisme de la France des Lumières, celle des droits naturels et des principes généraux auxquels doivent se soumettre les particularismes, s'oppose une conception de la nation qui exalte la singularité de chaque peuple, l'irréductibilité de sa culture et la substance de son ethnicité. Faut-il donc choisir ? Interrogeant le « malaise dans l'identification », Jean-Marie Guéhenno avoue l'impuissance théorique : « nous voici contraints d'admettre tout à la fois le caractère contingent de l'idée de nation et l'importance pour une communauté humaine de se bâtir une identité. »

Le dernier paradoxe proposé par Delannoi (« collectif et individuel ») relève d'un autre aspect des choses, celui des relations entre nations. La nation peut être vue comme un collectif évidemment, mais aussi comme un individu collectif, identifié face aux nations voisines, au sens où Michelet voit dans la Nation une personne morale. Doit-on considérer la nation dans son ordonnancement intérieur, ou au contraire comme un tout existant dans ses relations aux autres nations ? On pressent évidemment qu'elle doit se lire dans la corrélation du champ interne et du champ externe. Comme Tocqueville l'avait annoncé, les individus sont agrégés dans une individualité de masse supérieure qui les préserve de l'atomisation. C'est le mystère de la relation de l'individu au tout qui est ici effleuré. A cet égard, la nation, dans son acception moderne d'Etat-nation, présente une caractéristique troublante pour l'analyse : de toutes les morphologies sociales, pour parler comme Jean Baechler, elle est la seule à ne pas être fondée sur une architecture assignant à chacun sa place dans le tout, c'est-à-dire sur un ordre. Baechler répertorie comme morphologie, c'est-à-dire ce qui définit le « nous » le plus étendu possible, la famille, la tribu, la chefferie, le royaume, l'empire, la caste, la féodalité et la nation . Toutes sont par définition l'expression d'un ordre. C'est évident pour la famille ; c'est vrai du royaume, centré sur la personne du roi ; de l'empire, du fait de l'empereur et par ce qu'il suppose de relations hiérarchiques internes ; c'est tout à fait évident pour les castes, etc. Mais la nation suggère l'égalité interne, parce qu'elle est précisément fondée sur un Peuple, un collectif exhaustif ; et l'égalité externe, parce que les nations sont par nature égales en droit, chaque peuple fondant, approximativement, sa nation. Une égalité générale qui fait disparaître les aspérités, ce qui en fait un objet lisse échappant à l'intelligence et lui donne son apparence d'évidence aveuglante. Joël Roman résume : l'Etat-nation est le plus important des concepts politiques des deux derniers siècles, le plus tenace, mais aussi le plus impensé, « le grand impensé de notre tradition politique, soit qu'on le prenne comme pur donné, qu'il ne vaut pas la peine de chercher à interroger, soit au contraire qu'on le voue au dépassement sous l'emprise de la lutte mondiale de classes ou des exigences du marché international, comme l'on voudra  ».

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