La psychanalyse perd Pierre Fédida
Auteur reconnu, il était spécialiste de la dépression.

Par Robert MAGGIORI
jeudi 07 novembre 2002
Libération

Est-il possible de faire un bon usage de la dépression ? Suffit-il qu'un médicament parvienne à ôter les symptômes de l'état dépressif pour guérir ? De quelle façon la psychothérapie peut-elle faire revenir à la vie ? Le dernier ouvrage de Pierre Fédida, les Bienfaits de la dépression (Odile Jacob, 2001) a rencontré un large public. L'entreprise qu'il y menait, celle de la fondation d'une psychopathologie fondamentale, capable de rendre compte du point de vue ontologique du phénomène de la «dépression vitale», était ardue : le psychanalyste l'explicitait de la façon la plus claire possible, se servant de cas cliniques, mais aussi de référence à des oeuvres d'art ou des personnages littéraires. La dépression, comme l'hypocondrie ou la mélancolie, était son souci premier, parce que s'y décelait le fragile équilibre d'une subjectivité qui tente malgré tout de se défendre contre la perte de sa propre identité.

Fils d'ouvrier. Pierre Fédida vient de mourir des suites d'une attaque cérébrale. Il avait 68 ans. Analysé par Georges Favez, il était membre de l'International Psychoanalytical Association et de l'Association psychanalytique de France (APF). Né à Lyon d'une famille d'ouvriers, il obtient son agrégation de philosophie en 1962 et est nommé assistant de psychologie à la Faculté de lettres de Lyon, où il enseigne jusqu'en 1967. Un temps assistant de Juliette Favez-Boutonier à la Sorbonne ­ à l'heure où faisait rage la bataille pour la reconnaissance de la psychologie clinique ­, il crée en 1979 le Laboratoire de psychopathologie de l'université ParisVII, où il enseignera et où il aura la charge de former les futurs psychologues cliniciens.

Etats limites. Ses premiers travaux sur l'Expérience du corps dans la schizophrénie (1952) se rattachent, comme ceux de Michel Foucault au début de sa carrière ou ceux d'Henri Maldiney, au courant phénoménologique de «psychanalyse existentielle», porté par la figure de Ludwig Binswanger, et sont marqués par la lecture de Husserl et de Heidegger. Sans jamais abandonner l'exigence philosophique, Fédida s'engage progressivement dans une pratique psychothérapeutique auprès de psychotiques et de jeunes enfants. Respecté par ses travaux sur les états limites, le corps, l'absence, l'étranger, le temps ou le langage, Pierre Fédida était essentiellement un homme de dialogue, soucieux avant tout de faire se rencontrer philosophie et médecine, psychologie et biologie, psychologie et neuro-sciences, non pour que s'affirme la supériorité de l'une ou de l'autre, mais pour que soient surtout exclues les approches unilatérales, qui donnent priorité exclusive soit à la «parole», soit aux «substances chimiques». En 1993, travaillant avec Dominique Lecourt, il fonde le Centre d'études du vivant, lieu dédié à ces échanges interdisciplinaires, et à l'inlassable critique du scientisme qui voudrait que le mal-être, le malaise, la douleur des hommes, leur capacité, aussi, à s'inventer des raisons parfois déraisonnables de vivre une vie digne, fussent des dysfonctionnements chimiques d'une machine sans âme.

Parmi ses oeuvres, citons : Corps du vide et espace du silence (J.-P. Delarge, 1977), l'Absence (Gallimard, 1978), Crise et contre-transfert (PUF, 1992), le Site de l'étranger (PUF, 1995), L'embryon humain est-il humain ? (PUF, 1996), La fin de la vie : qui en décide ? (PUF, 1997), Demain, les psychotropes ? (PUF, 1998).