Académie de Toulouse
Archives des livres par date
Mars 2001
Responsable du site:
Jean-Jacques Delfour
j.jacques.delfour@ac-toulouse.fr


Vous trouverez ici l'archivage des publications annoncées dans la rubrique Publications du sommaire principal, fin mars 2001. Les titres suivis d'un * sont des rééditions.
 
Retour au sommaire général
Archives des revues
Archives des livres par date
Auteurs contemporains non francophones

Mars 2001

— Agacinski Sylviane, Politique des sexes précédé de Mise au point sur la mixité, Le Seuil, 2001*, première édition: février 1998. - A la différence de ses trois précédents livres, Politique des sexes se veut autant un livre de réflexion que d'intervention. Philosophique, sans doute. Mais aussi, comme son titre l'indique, politique. Son objet est lui aussi parfaitement défini: la différence sexuelle est une donnée naturelle que toutes les sociétés interprètent diversement. Partout on cultive la différence des sexes. Mais partout aussi, cette différenciation établit une hiérarchie: le masculin domine le féminin, l'efface même pour figurer à lui seul le genre humain. L'universalisme représente une forme moderne de dénégation de la différence. Contre cet effacement, Sylviane Agacinski propose une philosophie de la mixité qui rompt à la fois avec les modèles masculins et certains aspects du féminisme. Autrement dit, l'auteur propose de sortir de la nostalgie métaphysique de l'Un pour découvrir qu'à l'origine il y a non pas Un mais Deux: le masculin et le féminin. Critiquant Simone de Beauvoir, Sylviane Agacinski affirme l'urgence, pour les femmes, d'abandonner l'opposition entre "destin biologique" et "liberté". La maternité devient ici une expérience privilégiée de la responsabilité et un modèle universel d'ouverture à l'autre. La dernière partie du livre concerne directement la politique en France aujourd'hui quand l'auteur se lance dans le débat sur la parité en politique. Sylviane Agacinski est Philosophe, enseigne à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Déjà paru au Seuil: Le Passeur de temps. Modernité et nostalgie, 02/02/00.

— Amiel Anne, Hannah Arendt, Ellipses marketing, 2001;

— Arnauld Antoine, Textes philosophiques. Introduit et traduit par Denis Moreau, collection: Épiméthée; P.U.F., Mars 2001, ISBN 2130511155. - Antoine Arnauld, dit le Grand Arnauld (1612-1694), est un janséniste connu pour ses défenses intransigeantes d'un augustinisme radical. Exclu de la Sorbonne en 1656, il vécut dans une semi-clandestinité et se consacra à ses écrits, collaborant à de nombreux ouvrages avec ses amis de Port-Royal. Si l'oeuvre théologique est connue, ses textes philosophiques sont en revanche peu réédités et traduits depuis deux siècles. Cette traduction enrichie de commentaires et d'une bibliographie complète de l'oeuvre d'Arnauld, permettra de travailler l'aspect philosophique de sa pensée d'Arnauld, objet actuel d'un nouvel intérêt. - Notule de l’éditeur.

— Artaud Antonin, Van Gogh le suicidé de la société, Gallimard, L’imaginaire, 2001*. Réédition. Dans Van Gogh le suicidé de la société, publié en 1947, Antonin Artaud fait de la violence de Van Gogh la réponse à l'obscénité haineuse du monde et des psychiatres; de sa folie, une réponse de l'âme à l'imbecillité universelle qui lui souffle «Vous délirez». Alors Van Gogh s'est tué parce qu'il ne pouvait pas tuer le psychiatre, le docteur Gachet. Il s'est tué parce qu'il ne pouvait plus supporter ce «délire» qu'on attachait à ses pas. «Je vois à l'heure où j'écris ces lignes, le visage rouge sanglant du peintre venir à moi, dans une muraille de tournesols éventrés, dans un formidable embrasement d'escarbilles d'hyacinthe opaque et d'herbages de lapis-lazuli. Tout cela, au milieu d'un bombardement comme météorique d'atomes qui se feraient voir grain à grain, preuve que Van Gogh a pensé ses toiles comme un peintre, certes, et uniquement comme un peintre, mais qui serait, par le fait même, un formidable musicien.» Avant-propos d'Évelyne Grossman, 96 pages, 125 x 190 mm. Collection L'Imaginaire (No 432) (2001), Gallimard -ess. ISBN 2070761126.

— Audenaert Willem, Prosopographia Iesuitica Belgica Antiqua (PIBA). A Biographical Dictionary of the Jesuits in the Low Countries, 1542-1773, introduction by Herman Morlion, S.J., 4 volumes, Leuven-Heverlee, Filosofisch en Theologisch College S.J., 2000.

— Auge Marc, Les formes de l'oubli, Rivages, 2001.

— Balibar Etienne, La philosophie de Marx, Ed. La Découverte, 2001. Table des matières.

— Bensaid, Daniel, Les irréductibles. Théorèmes de la résistance à l'air du temps, Textuel, 2001.

— Boyer, Alain, Hors du temps. Un essai sur Kant, Vrin, 2001

— Brossat Alain, La paix barbare. Essais sur la politique contemporaine, L’Harmattan, 2001.

— Canto-Sperber Monique, L’inquiétude morale et la vie humaine, collection Hors collection, P.U.F., Mars 2001, ISBN 2130516416. - Une vie sans examen n'est pas une vie vraiment vécue disait Socrate. Comment la réflexion sur l'existence intègre-t-elle la singularité humaine, la contingence des événements, la certitude de la mort, l'obsédante présence du passé ou l'irréversibilité du temps? La pensée éthique consiste en un considérable travail de compréhension et d'évaluation de nos actions. La tâche de la philosophie morale est d'affranchir la réflexion éthique des préjugés et de la guider dans l'appréciation des conflits et la formulation des critères et des normes d'action. Renouant avec la tâche la plus ancienne de la philosophie qui est de penser la vie humaine, cet ouvrage est un plaidoyer pour une philosophie morale et une réflexion éthique attentives à la vie humaine et au monde dans lequel nous vivons. Sans philosophie morale il n'y a pas de réflexion éthique et sans réflexion éthique il n'y a pas d'éthique qui vaille. - Notule de l’éditeur.

— Castel Robert & Haroche Claudine, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l'individu moderne. 2001. Ces Entretiens s'interrogent sur la nature et les transformations des supports nécessaires pour exister et erre reconnu comme un individu, accéder à la propriété de soi. À défaut de la propriété privée, la propriété sociale a représenté une innovation décisive qui a permis la réhabilitation des non-propriétaires en leur assurant sécurité et reconnaissance à partir de leur travail. De sorte que l'ébranlement de ces protections fait aujourd'hui émerger un profil inédit d'individus: des individus par défaut. Ils ont décroché des régulations de la société salariale qui leur permettaient d'être eux-mêmes au travers de leur participation à des ressources communes, et paraissent à présent condamnés à porter leur individualité comme un fardeau. Au moment où l'individu doté de la volonté d'entreprendre et du goût du risque est tenu pour la valeur ultime des sociétés démocratiques, il est salubre de rappeler qu'il y a individu et individu; et que l'on ne peut être un individu au sens positif du terme qu'à la condition de disposer de ressources permettant de ne pas être réduit à payer de sa seule personne. Robert Castel est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales; Claudine Haroche est directeur de recherche au CNRS.

— Chirico Donata, Stancati Claudia, Vercillo Federica, Henri Bergson: esprit et langage, Mardaga, 2001.

— Clair, Jean, La barbarie ordinaire, Music à Dachau, collection blanche, Gallimard, février 2001, ISBN 2070760944. - Plutarque raconte que, des sept mille Athéniens faits prisonniers durant les guerres de Sicile, échappèrent aux travaux forcés dans les latomies, et donc à la mort, ceux qui surent réciter à leurs vainqueurs Grecs comme eux, quelques vers d'Euripide. Les nazis n'appliquèrent pas ce trait de clémence antique aux déportés des camps. Citer Goethe ou Schiller ne fut à ces derniers d'aucun secours. Pourtant la mémoire - la culture - joua un rôle majeur dans le destin des déportés. Savoir par coeur un poème met à l'abri du désastre. Ce que l'on garde en esprit, aucune Gestapo, aucune Guépéou, aucune C.I.A. ne peut vous le retirer. En septembre 1944, le peintre Zoran Music est déporté à Dachau. Il y réalise, au risque de sa vie, une centaine de dessins décrivant ce qu'il voit: les scènes de pendaison, les fours crématoires, les cadavres empilés par dizaines, c'est-à-dire l'indescriptible. Plus que la formule trop citée d'Adorno sur Auschwitz, la question que pose ce livre est la suivante: que pouvait alors la mémoire contre la mort, l'art contre l'indicible? Non pas «après», mais dans le quotidien de la vie des camps? Que peut-elle aujourd'hui dans une modernité qui, par son déni de la culture au nom de l'égalitarisme, et par sa tentation, au nom du progrès biologique, de légaliser l'euthanasie et l'eugénisme, semble souscrire au nomos de la vie concentrationnaire même? - Notule de l’éditeur.

— Collectif, Aubral François, Makarius Michel, Erotique, esthétique, L’harmattan, 2001.

— Collectif, Bioethique: un langage pour mieux se comprendre, Eska, 2001.

— Collectif, Gourinat, Jean-Baptiste & Romeyer Dherbey Gilber, Socrate et les Socratiques, Vrin, ISBN: 2-7116-1457-3, 2001.

— Collectif, Livet Pierre dir., L'argumentation. Droit, philosophie et sciences sociales, L’harmattan, 2001.

— Cossutta F. et M. Narcy (éd.), La forme dialogue chez Platon. Évolution et réception, Jérôme Millon, 2001, isbn: 2-84137-110-7, 304 pages, collection Horos. – Analyser la forme dialogue, c'est mettre en évidence les procédés de questionnement et d'interlocution, la distribution des rôles et des personnages qui en constituent la trame; c'est expliciter les relations qu'entretiennent dialogue et dialectique dans l'évolution de l'œuvre. C'est s'interroger sur la signification de ce mode d'exposition dont on peut se demander s'il est ironique ou authentique. C'est enfin comprendre, au-delà de Platon lui-même, la façon dont le genre fut reçu, interprété et remployé dans des contextes historiques différents. Clara Auvray-Assayas, Luc Brisson, Frédéric Cossutta, Marie-Laurence Desclos, Philippe Guérin, Alain Lhomme, Thomas Morvan, Michel Narcy, Stefania Nonvel Pieri, Livio Rossetti, David Sedley, Sylvie Solère-Queval. SOMMAIRE. L'ironie dans le dialogue platonicien selon les commentateurs anciens, David Sedley. Le dialogue platonicien comme forme de pensée ironique, Stefania Nonvel Pieri. Les entretiens en tête-à-tête dans l'œuvre de Platon, Sylvie Solère-Quéval. L'interlocuteur anonyme dans les Dialogues de Platon, Marie-Laurence Desclos. Le côté inauthentique du dialoguer platonicien, Livio Rossetti. La joute interprétative autour du poème de Simonide dans le Protagoras: herméneutique sophistique, herméneutique socratique?, Frédéric Cossutta. Le fils d'Hermès, Alain Lhomme. Le problème des règles d'écriture pour le dialogue, Thomas Morvan. Vers un dialogue apaisé. Les transformations affectant la pratique du dialogue dans le corpus platonicien, Luc Brisson. Y a-t-il une dialectique après Socrate?, Michel Narcy. Réécrire Platon? Les enjeux du dialogue chez Cicéron, Clara Auvray-Assayas. Spetiosum simulachrum…: le commentaire ficinien du Banquet de Platon, Philippe Guérin.

— Cusset Yves, Habermas. L'espoir de la discussion, Michalon, 2001.

Daney Serge, La Maison Cinéma et le monde, I Le Temps des Cahiers (1962-1981), POL, 2001.

— Darowski Roman, S.J., Studies in the Philosophy of the Jesuits in Poland in the Sixteenth to Eighteenth Centuries, Cracovie, School of Philosophy and Education Ignatianum, 1999, 266 p.

Derrida Jacques & Michel Wievorka, Foi et savoir. Le siècle et le pardon, Le Seuil, coll. Points, Essais, n° 447. - Comment penser la religion aujourd'hui, sans rompre avec la tradition philosophique? Et qu'est-ce que pardonner après la Shoa, si le seul pardon qui vaille consiste à pardonner l'impardonnable? Foi et Savoir et Le Siècle et le Pardon (entretien avec Michel Wieviorka) sont deux jalons importants et complémentaires de la réflexion de Jacques Derrida sur les urgences historiques de notre temps. Paru en février 2001. - Notule de l’éditeur.

— Dokic Jérôme, Engel Pascal, Ramsey. Vérité et succès, collection: Philosophies, Poche, Mars 2001, ISBN 2130514553. - Le philosophe et mathématicien Frank Plumpton Ramsey (1903-1930) est, de tous les philosophes de Cambridge qui contribuèrent à l'essor de la philosophie analytique, le moins connu, de par la brièveté de sa vie et la technicité de son oeuvre. Il fut pourtant salué de son vivant comme l'un des esprits les plus féconds de sa génération, ce qui fut confirmé par la publication de ses écrits posthumes. Le but de ce livre est de présenter sa philosophie et d'en discuter certains de ses développements. - Notule de l’éditeur.

— Dubois Michel, La nouvelle sociologie des sciences, collection: Sociologies, P.U.F., Mars 2001, ISBN 2130514324. - Cette analyse critique des programmes de recherche propose une réflexion d'ensemble sur les limites des approches sociologiques et sur la représentation des sciences s'y rapportant: limites de la conception générale de l'explication sociologique et de ses applications, du caractère inédit de ses thèses et principes généraux, de la transposition des données et démarches venues de disciplines voisines... L'affaire Sokal a déclenché une mise en cause des représentants de la " nouvelle sociologie des sciences " par une partie de la communauté scientifique. L'auteur voudrait contribuer à redéfinir les modalités de l'analyse sociologique du processus de recherche. - Notule de l’éditeur.

— Dulong Renaud (sous la direction de), L' aveu. Histoire, sociologie, philosophie, collection: Droit et justice, P.U.F., Février 2001, ISBN 2130514332. - L'aveu recouvre trois significations: la reconnaissance d'une faute accompagnée d'une éventuelle sanction, la confession catholique suivie du pardon, la capitulation d'un accusé face à l'autorité. Si l'histoire permet de reconstituer les glissements successifs de sens, la sociologie observe que, dans les contextes actuels de l'aveu, ces significations sont souvent enchevêtrées. Cette polysémie fait de l'aveu un phénomène complexe, intéressant les chercheurs en sciences humaines et les praticiens confrontés à ses ambiguïtés. Cet ouvrage propose une analyse à partir de diverses approches. - Notule de l’éditeur.

— Eiguer, Alberto, Des perversions sexuelles aux perversions morales. La jouissance et la domination, Jacob (Odile), 2001.

— Etchegoyen Alain, Eloge de la féminité, Arléa, 2001.

Ethnologie Française 2001 N° 1, Terrains minés en ethnologie, Février 2001, P.U.F., ISBN 2130515053.

— Fattal Michel, Logos, pensée et vérité dans la philosophie grecque, L’harmattan, 2001.

— Ferretti Giovanni, Ontologie et théologie chez Kant. Relire Kant après Heidegger et Lévinas, Le Cerf, 2001 (traduit de l'italien par Pierre Chapel de la Pachevie. ISBN: 2204066184).

— Ferry, Jean-Marc/Lacroix, Justine, La pensée politique contemporaine, Bruylant (Emile), 2001.

— Festugière André-Jean, Socrate, Ed. de la Table Ronde, 2001.

— Feuerbach Ludwig, Manifestes philosophiques. Textes choisis, 1839-1845, collection Épiméthée, Février 2001, 3e édition, P.U.F., ISBN 213032424X

— Foucault, Michel, L'herméneutique du sujet. Cours au Collège de France (1981-1982), Le Seuil, 2001.

— Gaubert, Joël, Quelle crise de la culture?, Pleins Feux, 2001.

— Gauthier Alain, Charmer le banal, Sens & Tonka, 2001.

— Steiner George, Grammaires de la création, Gallimard, NRF ESSAIS, 432 pages. Ce tournant de siècle est marqué par une lassitude foncière. Ontologique, dirait-on: la chronométrie intime, les contrats avec le temps qui déterminent si largement notre conscience indiquent la fin d'après-midi. Nous sommes des tard venus. Du moins avons-nous le sentiment de l'être. On nous dirait ployés vers la terre et vers la nuit, comme des plantes à la tombée du jour. Quel impact ces temps couverts ont-ils sur la grammaire - c'est-à-dire l'organisation articulée de la perception, de la réflexion et de l'expérience, la structure nerveuse de la conscience qu'elle communique avec elle-même et les autres? Que deviennent les temps verbaux qui organisent notre présence au monde quand les sciences humaines et les arts, désenchantés par la glose, ne croient plus possible la création, mais que les sciences sont, elles, saisies par l'ivresse de la découverte des commencements, possible dans les temps à venir? Faut-il vraiment désormais que du futur la pensée et les arts fassent table rase? Au crépuscule des utopies - politiques, théologiques, philosophiques -, qui n'appartiennent plus à notre syntaxe, George Steiner a écrit le premier in memoriam pour les temps futurs. Du temps où la découverte des origines de la matière n'entendait pas encore tenir lieu de réflexion sur le néant, donc sur la création.

— Gothlin Eva, Sexe et existence. La philosophie de Simone de Beauvoir, Michalon, 2001;

— Goudriaan Aza, Philosophische Gotteserkenntnis bei Suarez und Descartes: im Zusammenhang mit der niederländischen reformierten Theologie und Philosophie des 17. Jahrhunderts, Leiden, Brill [Brill's Studies in Intellectual History, 98], 1999, x-327 p.

— Goyard-Fabre Simone, Politique et philosophie dans l'oeuvre de Jean-Jacques Rousseau, collection Thémis, Février 2001, P.U.F., ISBN 2130514359. - Lire Rousseau exige que l'on pense, avec lui, que l'on retrouve le rythme d'une méditation coïncidant avec sa vie, rongée par un tourment métaphysique. La philosophie politique de Rousseau est d'abord une réflexion sur les " institutions politiques " propres à l'État du Contrat, elle découvre l'idéalité pure de la normativité politique. C'est aussi une politique philosophique qui renvoie au mystère ontologique de l'homme condamné à l'errance. - Notule de l’éditeur.

— Granoff Wladimir, Filiations. L'avenir du complexe d'Œdipe, coll. TEL, Gallimard. Conteur infatigable, Wladimir Granoff ne dissimulait pas sa vocation: «J'aimerais être celui dont on dise "c'est celui qui raconte des histoires".» Ici, l'histoire de la psychanalyse, celle des événements, des idées, leurs chocs et leurs trajets, mais aussi l'histoire inépuisable des hommes, des psychanalystes du passé et de l'actualité, d'appareil ou de cabinet, des fervents de l'oeuvre freudienne. Ou la sienne. Et sa personne est si présente dans le récit qu'il réussit à faire entendre la vibration très particulière de son énonciation, tout en invitant à relire Freud dans la langue où «pour chacun, on associe le mieux: la langue de son inconscient». Wladimir Granoff a été une des figures majeures du mouvement psychanalytique français. Membre de la Société française de psychanalyse, il contribua activement, sous l'égide de Jacques Lacan, à l'extraordinaire effervescence de cette société durant les dix années brillantes de son existence, que beaucoup considèrent comme l'âge d'or de la psychanalyse en France.

— Granoff Wladimir, Lacan, Ferenczi et Freud, Gallimard, Connaissance de l’inconscient. Parmi les nombreux textes de Wladimir Granoff (1924-2000), nous n'en avons retenu que quelques-uns pour constituer ce recueil qui ne prétend donc pas donner une vue d'ensemble des travaux et des intérêts de l'auteur. Trois noms. Celui de Lacan d'abord. L'entretien «Propos sur Jacques Lacan» donnera au lecteur une idée de ce que fut la relation, intense, difficile, comme l'est tout amour qui connaît la déception, entre Granoff et Lacan. Ferenczi: Granoff fut le premier à faire connaître en France cet analyste d'exception. Freud enfin, dont Granoff resta tout au long de sa vie un lecteur fervent. Sa lecture n'était pas celle d'un universitaire ou d'un «freudologue». Ce polyglotte à la croisée des langues , également exercé à la pratique du russe, de l'allemand, de l'anglais, du français, se montra singulièrement attentif à la langue de Freud et en conséquence aux problèmes que pose sa traduction, comme si, pour lui, il n'y avait d'autre voie d'accès à la pensée que ce qui s'inscrit dans les langues et voyage à travers elles. Le méconnaître, ce serait déjà s'apprêter à «quitter Freud», ce à quoi Granoff ne se résolut jamais. On trouvera en fin de volume les hommages rendus à ses deux vieux compagnons de ce qui, à un moment particulièrement chaud de l'histoire de la psychanalyse, s'appela la «troïka»: François Perrier et Serge Leclaire.

— Guineret Hervé, Le Prince, Machiavel. Chapitres XII à XIV, De la liberté des peuples, Ellipses marketing, 2001.

— Henry, Michel, La barbarie, L.G.F., 2001.

— Herrera Carlos-Miguel, Actualité de Kelsen en France, L.G.D.J., 2001.

— Hervieu-Leger Danièle, Willaime Jean-Paul, Sociologies et religion, collection: Sociologie d'aujourd'hui, P.U.F., Mars 2001 ISBN 2130514863. - Aucun des fondateurs de la sociologie, malgré leurs divergences concernant les théories du social, n'a manqué de placer le thème de l'évolution de la religion au centre de sa réflexion. En proposant cette introduction aux approches classiques en sociologie des religions, les auteurs souhaitent susciter un nouvel intérêt pour un travail de reconstruction théorique permanent. Les " pères fondateurs " dont il est question dans ce livre portaient le projet d'une science unifiée, dont le développement devait s'inscrire dans le mouvement de rationalisation et de désenchantement du monde. Cette reprise critique du phénomène de sécularisation n'invalide pas les études classiques, elle invite à les lire autrement pour analyser les décompositions et recompositions actuelles du religieux. - Notule de l’éditeur.

— Hösle Vittorio, L'idéalisme objectif, Cerf, collection: Humanités, ISBN: 2-204-06598-6 (docteur de l'université de Tübingen, enseigne actuellement à l'université Notre-Dame / États-Unis).

— Husson Edouard, Comprendre Hitler et la Shoah. Les historiens de la République fédérale d'Allemagne et l'identité allemande depuis 1949, Février 2001, 2e édition, P.U.F., ISBN 2130503012. - L'histoire du nazisme fait toujours l'objet de controverses passionnées. Peut-on considérer que l'essentiel a été dit sur le IIIe Reich, ou au contraire que le "travail de mémoire" sur Hitler et la Shoah reste insuffisant? Depuis la chute du mur de Berlin, ce débat est mené avec une virulence particulière en République fédérale d'Allemagne. Certains historiens cherchent dans les crimes du communisme un équivalent et même une explication à ceux du nazisme dans l'histoire allemande et européenne. Reste que le "travail de mémoire" effectué par les historiens allemands est exemplaire, les travaux se multiplient et montrent qu'une société totalitaire ne peut fonctionner que si les individus ordinaires exécutent et même devancent les desseins criminels de leurs dirigeants. - Notule de l’éditeur.

— Jouve Vincent, Poétique des valeurs, collection Écriture, Février 2001, P.U.F., ISBN 2130510558. - Le lecteur a parfois le sentiment que le narrateur lui transmet, à travers son récit, une conception du bien et du mal, du licite et de l'interdit, de l'odieux et du désirable, bref un univers de valeurs. Comment le texte construit-il ses valeurs, à quels niveaux se laissent-elles lire, peut-on les hiérarchiser, sont-elles contraignantes pour le lecteur? Telles sont les questions étudiées dans cet ouvrage, se fondant à la fois sur la sémiotique narrative et les théories de la réception, à partir d'un roman, fil conducteur de l'analyse, La condition humaine. Le propos est de construire un modèle qui permette d'évaluer " l'effet-valeur " de n'importe quel texte. - Notule de l’éditeur.

— Jullien François, Du "temps". Eléments d'une philosophie du vivre, Grasset et Fasquelle, 2001, coll. Le collège de philosophie. Le chapitre 1 est lisible ici (site de l'éditeur). François Jullien, philosophe et sinologue, professeur à l'Université Paris 7 Denis Diderot, directeur de l'Institut Marcel Granet. Ses livres sont traduits dans une quinzaine de pays. Il a publié chez Grasset: Le détour et l'accès, Figures de l'Immanence, Fonder la morale, Traité de l'efficacité. « Qu'est-ce donc que le temps? demandait Augustin. Si personne ne me le demande, je le sais; mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus… ». Depuis ses débuts, la philosophie a beau se battre contre le concept de temps, elle n'en sort pas. Nous voici installés à demeure, en faisant notre demeure, dans ce concept étrange: le « temps ». Le plus familier - le plus étrange; or, c'est d'après lui que nous concevons ce qui ferait l'essence de la « vie ». Empruntant le chemin de la pensée chinoise, François Jullien tente de sortir de ce grand pli du « temps ». Car la Chine a pensé le « moment » saisonnier et la « durée », mais non pas une enveloppe qui les contienne également tous deux, et qui serait le « temps » homogène - abstrait. Quelle est donc cette pensée qui n'a pas pensé les « corps » en « mouvement »? Quelle est donc cette pensée qui n'a pas opposé le temporel à l'éternel, l'être au devenir, d'où naît la métaphysique, et dont la langue, enfin, ne conjuguant pas, ne donne pas à opposer des temps - futur, présent et passé? Au terme des Essais, Montaigne suggère, non de vivre au présent, mais « à propos ». Discrètement, cet à propos nous sort de la pensée du temps; il fait envisager le moment, non comme un laps de temps, mais comme une occasion, ou plutôt comme une « occurrence », le concept en est à forger. « Un bon moment », disons-nous; mais de quoi celui-ci est-il fait? Comment donner une consistance théorique à l'opportunité selon laquelle il « vient » à nous, comme à la disponibilité selon laquelle nous nous « ouvrons » à lui? Cet essai voudrait donc dégager une autre perspective que celle du surplomb du Temps et du grand drame - « existentiel » - qu'elle organise; prenant le parti d'une pensée qui, dans son ouverture au « moment », et face à l'angoisse de la mort, dirait une insouciance qui ne soit pas une fuite, il tente d'élaborer des éléments du vivre qui ouvrent la philosophie à la possibilité de la sagesse. Notule de l’éditeur. .

Kairos N° 17 2001: Lectures de Fichte

— Kremer-Marietti Angèle (dir.), Éthique et Épistémologie. Autour du livre Impostures Intellectuelles de Sokal et Bricmont, Paris, 2001, L'Harmattan, collection «Éthique et Épistémologie des Sciences», Actes du colloque du 15 mai 1999 (Université Paris IV). Sokal et Bricmont mirent à juste titre l'accent sur un travers de certains intellectuels évoluant dans le cadre des sciences humaines et sociales - l'emploi abusif de notions ou formules scientifiques indépendamment des concepts qu'ils dénotent - et sur une philosophie jugée propice à développer ce travers, le relativisme cognitif. Au bénéfice de la clarté et de la distinction, des auteurs se sont interrogés et ont tenté d'expliciter, dans un ouvrage décisif liant l'éthique à l'épistémologie, les différents problèmes mis en cause; ce sont: Anouk Barberousse, François Besset, Éric Bois, Anastasios Brenner, Jean Bricmont, Amy Dahan Dalmedico, Maria Donzelli, Michel Dubois, Jacqueline Feldman, Angèle Kremer Marietti, Fouad Nohra, Jean-Charles Sacchi, Michel Siggen, Thierry Simonelli, Dominique Terré. Ils traitent du défi de la formation; des savoirs d'aujourd'hui, de la culture et du respect des méthodes, de la place de la réflexion philosophique dans la connaissance scientifique, de l'éthique et de l'épistémologie des discours sur la science, du caractère moral des sciences humaines, des épistémologies relativistes ou autres (de Popper à Kuhn, Feyerabend et Quine, sans oublier le cas de Bergson), de la psychanalyse lacanienne, de la science du chaos, du positivisme, enfin d'approches aussi différentes que celles de la réflexion «sur» et de la détermination «de». Vous pouvez lire l'introduction du livre en ligne (site de la revue Dogma).

— Lacroix Justine, Michaël Walzer. Le pluralisme et l'universel, Michalon, 2001.

— Ladrière Paul, Pour une sociologie de l'éthique, Durkheim, Weber, Bourdieu, Habermas, collection Sociologie d'aujourd'hui, Mars 2001, ISBN 2130509894. - Choisis parce que pères fondateurs de la sociologie, Durkheim et Weber, ou en raison de leur radicalité, Habermas et Bourdieu, ces quatre auteurs poursuivent, quoi qu'on en pense, le même objectif. Chacun d'entre eux est soucieux de la relative autonomie des sciences humaines et sociales et reconnaît les liens entre sociologie et philosophie, cela de par le rapport sans doute indestructible à leurs yeux entre raison et morale. Ces lectures critiques sont celles d'un sociologue à la recherche des racines de sa propre discipline et travaillant à l'élaboration d'une sociologie de l'éthique. - Notule de l’éditeur.

L'aventure humaine n°11/2000, Le comportement entre génétique et politique, P.U.F., février 2001.

— Le Mercier De La Riviere Pierre-Paul, L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, Philosophie - Corpus des œuvres de philosophie en langue française. 2001. L'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques parut en 1767, avec la mention Londres et Paris, en 2 volumes (tome I, chapitres 1 à XXIV, 353 pages, tome 11, chapitres XXV à XLIV, 547 pages), avec une table détaillée pour chacun. Louvrage fut l'objet d'un compte rendu analytique développé dans le Journal des Savants de 1767. Dès 1768, Dupont de Nemours publie deux nouvelles éditions de L'ordre naturel (in 18' et in 4°) sans privilège, à Londres et à Paris (voir Louis-Philippe May, Le Mercier de La Rivière (1719-1801): Aux origines de la science économique, CNRS, 1975; cf Revue Corpus, 2001, n° 39, dossier et bibliographie sur les Physiocrates). En 1846, l'ouvrage est repris dans le recueil d'Eugène Daire, qui regroupe des écrits de Quesnay, Dupont de Nemours, Le Mercier de La Rivière, l'abbé Baudeau, Le Trosne, sous le titre: La Physiocratie (Guillaumin, 1846; Slatkine reprint 1971). En 1910 enfin, L'ordre naturel fut réédité par Edgar Depitre dans la collection du Corpus des économistes, qui reproduit l'édition originale en un volume de 405 pages (P. Geuthner, 1910). Nous avons repris ce dernier, en vérifiant sa conformité avec l'édition de 1767 sur les deux volumes conservés à la Bibliothèque de l'Institut (cote L 25 c). Nous avons conservé l'orthographe et la ponctuation de l'auteur sauf dans quelques rares cas d'erreurs manifestes.

— Leibovici, Martine, Arendt, Desclée de Brouwer, 2001.

— Levinas, Emmanuel, Autrement qu’être ou au-delà de l'essence, L.G.F., 2001* (première édition, Nijhoff, 1986).

— Libera Alain de, La philosophie médiévale, N°1044, Que sais-je? Février 2001, 4e édition, P.U.F., ISBN 2130515800. Cet ouvrage a été traduit en langue arabe aux éditions Charkeyyat.

— Malolo Dissake Emmanuel, Feyerabend. Epistémologie, anarchisme et société libre, collection: Philosophies, Février 2001, P.U.F., ISBN 213050826X.Ce livre tente de reconstituer la logique d'une philosophie déroutante, largement influencée par le Cercle de Vienne et ses problèmes, et de comprendre la signification de la contestation et des critiques de Feyerabend. Professant le pluralisme, celui-ci est amené à défendre une éthique de la concurrence loyale entre théories, modes de vie ou choix sociaux différents, ainsi que l'aspect politique de ses positions épistémologiques. - Notule de l’éditeur.

— Martin Th. éd., Mathématiques et action politique. Essais d'histoire et de philosophie des mathématiques sociales, Paris, INED, collection Études et enquêtes, 2000. Sommaire: Thierry MARTIN, Introduction; Georges-Théodule GUILBAUD, La théorie des jeux. Contributions critiques à la théorie de la valeur (rééd.); Marc BARBUT, Machiavel et la praxélologie mathématique; Emmanuel PICAVET, Expertise politique et normativité multilatérale; Daniel PARROCHIA, Remarques sur la formation des notions d'utilité et de préférence et les limites de leur mathématisation en sciences sociales; Thierry MARTIN, Mathématiques de l’action et réalité empirique; Michel ARMATTE, Les Mathématiques sauraient-elles nous sortir de la crise économique? X-Crise au fondement de la technocratie; Marco BIANCHINI, La méthode géométrique au service du pouvoir en Italie aux XVIe et XVIIe siècles; Éric BRIAN, Peut-on vraiment compter la population?; Sébastien HERTZ, Statistique de l'État et statistique mathématique. Un texte-manisfeste remarquable d'Emil Julius Gumbel: "Statistique et lutte des classes" (1928); Emil-Julius GUMBEL, Statistique et lutte des classes. Réflexion programmatique

— Mattei Jean-François, Heidegger et Hölderlin. Le Quadriparti, P.U.F., coll.: Épiméthée, mars 2001. - En apparence l'enjeu est clair, il s'agit de dépasser la métaphysique ou de la déconstruire pour retrouver la question primordiale du sens de l'être.. Comment faut-il entendre la nécessité de ce " dépassement de la métaphysique "? Heidegger a répondu à ces questions en mentionnant, de manière explicite, le " tournant " (Kehre) propre de sa pensée, lequel permet moins d'effectuer le " dépassement " (Überwindung) que l' " appropriation " (Verwindung) de la métaphysique. Après cet épisode du " tournant " que l'on peut faire remonter à 1930, Heidegger se détournera de la métaphysique pour se consacrer à la pure pensée de l'être, dans laquelle la poésie, celle de Hölderlin en particulier, jouera désormais un rôle déterminant. Le poète précède toujours le penseur au coeur de cette forêt profonde qu'est l'Être. Pour Heidegger comme pour Dante, l'homme est un poème qui s'achève sous le regard scintillant d'une étoile. Notule del’éditeur.

— Merleau-Ponty Maurice, Signes, Gallimard, collection: Folio Essais, 2001*.

— Lord Monboddo, Antient Metaphysics, or the Science of Universals, Thoemmes, mars 2001.

— Montebello Pierre, Nietzsche. La volonté de puissance, collection: Philosophies, Février 2001, ISBN 2130510388. - La dernière philosophie de Nietzsche ne paraît guère compréhensible sans le concept de volonté de puissance en lequel lui-même a pressenti " une solution pour toutes les énigmes ". Il donne à sa pensée sa cohérence fondamentale. Mais que faut-il entendre exactement par " volonté de puissance? ". - Notule de l’éditeur.

— Moulinier Didier, Dictionnaire de l'amitié, L’harmattan, 2001.

— Nouss Alexis, Soussana Gad, Derrida Jacques, Dire l'événement, est-ce possible? Séminaire de Montréal, pour Jacques Derrida, L’harmattan, 2001.

— Onfray Michel, Journal hédoniste. Tome 3, L'archipel des comètes, Grasset et Fasquelle, 2001. Le chapitre 1 est lisible (site de l'éditeur) - Michel Onfray publie son onzième livre chez Grasset. Depuis son prix Médicis de l'essai (pour La sculpture de soi), ses livres ont rencontré une audience nouvelle (entre autres: Politique du rebelle, Théorie du corps amoureux). Dans ce troisième tome du journal hédoniste, Michel Onfray poursuit dans la voie qu'il avait ouverte avec Le désir d'être un volcan: proposer un genre d'encyclopédie militante de l'hédonisme en abordant tous les sujets possibles: d'où une théorie de la femme fatale, un éloge de l'enfance passée dans la nature pour tremper le caractère philosophique, une défense radicale et partisane de l'art contemporain actuellement mis à mal par la plupart des penseurs, une critique libertaire des travers libéraux de l'époque, la proposition d'une méthode de lecture des oeuvres philosophiques qui donne à l'autobiographie ses lettres de noblesse, une métaphysique des moeurs post-modernes, une célébration des vertus chevaleresques passées de mode - la loyauté, l'amitié, la fidélité, la fierté, le sens de l'honneur et de la parole donnée -, une volonté de donner au corps le rôle central dans l'élaboration d'une éthique post-chrétienne, etc... Chaque nouveau tome du journal hédoniste est l'occasion d'un rendez-vous généraliste pour effectuer des travaux pratiques à partir des thèses hédonistes proposées dans d'autres ouvrages plus spécifiquement thématiques (l'éthique dans La sculpture de soi, la politique dans Politique du rebelle, l'érotique dans Théorie du corps amoureux). Notule de l’éditeur.

Philosophie N° 69, Heidegger, Minuit, 2001.

— Puech Michel, La philosophie en clair. 10 classiques sérieusement dépoussiérés, 2e édition, Ellipses marketing (première édition: 1999).

— Raffin, Françoise, Descartes et le rationalisme, Armand Colin, 2001. Vous trouverez ici le sommaire et l'introduction.

Revue de l'histoire des religions n°4/2000 t. 217 Fascicule 4 octobre-décembre 2000, P.U.F., Février 2001, ISBN 2130507271

— Revue de métaphysique et de morale, 2001-1, Equité et interprétation, Mars 2001, P.U.F., ISBN 2130517676

— Revue des sciences morales et politiques n°3/2000, Le rôle et la place de l’État au début du xxie siècle, Février 2001, P.U.F., ISBN 2130510264

Revue philosophique n°1/2001 t. CLXXXXI, Rationalité et automatisme, Mars 2001, P.U.F., ISBN 2130517722.

— Ricoeur, Paul, La critique et la conviction. Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay, Hachette, 2001.

— Romilly Jacqueline de, La loi dans la pensée grecque, Les Belles Lettres, 2001. - « Les Grecs, toujours si jaloux de leur indépendance, ont toujours été fiers de proclamer leur obéissance aux lois. De fait, ils ne cherchaient pas à définir leurs droits et leurs libertés par rapport à la cité dont ils faisaient partie et à laquelle ils s'identifiaient: ils demandaient seulement que cette cité elle-même fût régie par une règle à elle et non point par un homme. La loi était ainsi le support et le garant de toute leur vie politique. (...) Mais cette loi, dont ils étaient si fiers, n'assumait ce rôle à leurs yeux que parce qu'elle était leur oeuvre et tirait son pouvoir d'un consentement initial. Autrement dit, elle n'avait point de garant dont elle pût se réclamer: la loi grecque n'était pas, comme la loi juive par exemple, une loi révélée. Elle était née des conventions humaines et des coutumes. (...) Cette double circonstance devait susciter autour de la loi des réflexions des débats, des attaques et des justifications: ainsi s'explique pour une bonne part, le nombre et l'importance des textes grecs relatifs à la loi. En outre, la réflexion fut stimulée par le fait qu'à Athènes, au Y" siècle, avec l'épanouissement de la pensée critique et l'influence des sophistes, toutes les valeurs et toutes les notions furent analysées, définies, contestées, dans un élan intellectuel sans pareil. (...) L'idée de loi ne fait pas exception et la crise qu'elle connut aida très largement à en préciser les contours. Cette crise, qui est capitale pour l'histoire de la cité grecque comme pour celle des doctrines politiques en général, constitue le sujet du présent ouvrage. » J.d.R. Notule de l’éditeur.

— Rosanvallon Pierre, Le sacre du citoyen, coll. folio histoire. De la Révolution à la fin du XIXe siècle, la question du suffrage universel a été au centre des passions sociales, des affrontements politiques et des perplexités intellectuelles. Elle a noué ensemble toutes les interrogations sur le sens et les formes de la démocratie moderne: rapport des droits civils et des droits politiques, de la légitimité et du pouvoir, de la liberté et de la participation, de l'égalité et de la capacité. Si la démocratie est à la fois un régime (la souveraineté du peuple) et une religion (la célébration d'une société des égaux), elle trouve dans le suffrage universel sa double matrice. L'auteur s'attache à reconstruire dans toute sa complexité l'histoire intellectuelle de cette conquête. La figure du citoyen reste, en effet, attachée à celle de l'individu moderne: la femme, le mineur et le domestique, qui symbolisent la dépendance sociale, se voient ainsi écartés des urnes en 1789 par ceux-là même qui célèbrent le culte de l'humanité. L'histoire sociale se double donc d'une perspective anthropologique: la citoyenneté ne peut être pensée que dans le prolongement du processus d'émancipation de l'individu.

— Saint-Bonnet François, L' état d'exception, Février 2001, P.U.F., ISBN 2130501362. - Par-delà des ordonnancements juridiques profondément différents, cette étude du droit public de crise, de l'Antiquité à nos jours, permet d'identifier des constantes dans le discours justificatif. L'état d'exception, qui fait appel aux notions d'impérieuse nécessité et d'évidence, échappe à l'interprétation (juridique) et au choix (politique). L'ombre de l'abus de pouvoir peut être dissipée si l'évidente nécessité, qui relève du jugement esthétique, est ressentie par les gouvernants et les gouvernés.

— Sfez Lucien (sous la direction de), L’utopie de la santé parfaite, collection: La politique éclatée, P.U.F., janvier 2001. - Que le corps soit une réalité et la santé un bien précieux que la science et la technologie nous aident à préserver, personne n'en doute. Ce qui est contesté et dénoncé dans les contributions des intervenants, c'est l'inflation des discours et des pratiques alimentant le fantasme d'une santé et d'un corps parfaits, reconstruits par la technologie. Il s'agit d'une utopie en voie de réalisation qui a des conséquences sociales, économiques et politiques importantes. Cette utopie est analysée par les différents participants, médecins, philosophes, anthropologues et sociologues, réunis dans ce Colloque de Cerisy. - Colloque de Cerisy, 11 au 19 juin 1998. ISBN 213051135X. - Notule de l’éditeur.

— Sfez Lucien, Le rêve biotechnologique, Que sais-je?, P.U.F., Mars 2001, ISBN 2130506151. - Les biotechnologies ne sont pas seulement des techniques. Elles s'expriment aussi par des discours et suscitent parfois des peurs irrationnelles. L'auteur analyse ici discours et pratiques de quelques projets et montre comment idéologie, utopie et science-fiction y sont étroitement associées. - Notule de l’éditeur.

— Sgalambro Manlio, Traité de l'âge. Une leçon de métaphysique, Payot, mars 2001

— Skinner Quentin, Machiavel, Le Seuil, 2001. Il s'agit d'une synthèse de l'œuvre et de la vie du Florentin, écrite en réaction à la réputation qui lui est faite depuis sa mort, voici plus de quatre cent cinquante ans, d'avoir plongé la politique dans l'enfer de l'immoralisme en valorisant la ruse, la duplicité et l'exercice de la mauvaise foi. D'où vient cette sombre renommée? Est-elle réellement fondée? C'est dans le texte machiavélien lui-même que Quentin Skinner va chercher des réponses, en lisant Le Prince, les Discours sur la Première Décade de Tite-Live, L'Art de la guerre et les Histoires florentines dans leur contexte intellectuel, entre Savonarole et les Médicis. Ce livre vient combler une lacune, les œuvres de Machiavel n'étant pas toutes disponibles en France, et les études machiavéliennes y étant rares.

— Stekel, Wilhelm, Technique de la psychothérapie analytique, Payot, 2001.

— Stiegler Barbara, Nietzsche et la biologie, collection: Philosophies, P.U.F., Mars 2001. – En restituant le contexte biologique de la corporéisation du sujet conduite par Nietzsche, ce livre montre qu'une nouvelle réflexion apparaît: le sujet, corps vivant, se constitue dans l'épreuve toujours blessante d'une altérité qui lui résiste. On peut alors tenter de comprendre le programme de sélection selon Nietzsche et ses relations avec le biologisme et l'eugénisme. Les interrogations actuelles sur la souffrance, la maladie, la mort, les manipulations du vivant, rejoignent les questions que déjà Nietzsche se posait sur le corps vivant. - Notule de l’éditeur.

— Strowel, Alain/Dumont, Hugues/Mandoux, Patrick/Tulkens, Pas de liberté pour les ennemis de la liberté? Groupements liberticides et droit, Bruylant (Emile), 2001.

— Terrel, Jean, Les théories du pacte social. Droit naturel, souveraineté et contrat de Bodin à Rousseau, Seuil, coll. Essais, 2001.

— Vaneigem Raoul, Déclaration des droits de l'être humain. De la souveraineté de la vie comme dépassement des droits de l'homme, Le cherche midi, 2001. Sommaire: Critique de la déclaration des droits de l'homme. Les libertés marchandes esquissent et nient les libertés humaines. Il n'y a pas de droits acquis, il n'y a que des droits à conquérir. Des droits sans devoirs à la création d'un style de vie. Les droits

— Vedrine Hélène, Censure et pouvoir. Trois procès: Savonarole, Bruno, Galilée, L’Harmattan, 2001.

— Waissman Renée, Le don d'organes, collection Médecine et société, Mars 2001, P.U.F., ISBN 2130514014. - Désormais des organes déficients peuvent être remplacés par des organes sains appartenant à des cadavres ou à des êtres vivants grâce aux avancées de l'immunologie. Parallèlement, afin d'assurer le développement des greffes d'organes et de tissus dans un but thérapeutique, les pouvoirs publics ont élaboré un cadre juridique pour légitimer ce prélèvement et l'appréhender comme un don. Mais le constat d'une réticence de l'opinion publique exprimée vis-à-vis des pratiques biomédicales conduit à s'interroger sur les limites de leur mise en oeuvre. Ce travail met en relief les effets d'une nouvelle technologie sur la personne se sentant agressée dans son espace privé face à une demande publique. - Notule de l’éditeur.

— Wilamowitz-Moellendorff, Ulrich von, Qu'est-ce qu'une tragédie attique?, Introduction à la tragédie grecque. Présentation et bibliographie de Caroline Noirot. Traduit de l’allemand par Alexandre Hasnaoui. Les Belles Lettres, 2001. - Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff (1848-1931) est considéré comme le plus grand helléniste du XIXème siècle. Véritable pilier de la science historique, sa culture encyclopédique et sa prétention à l'universalité lui valent la plus tenace admiration comme les plus vives critiques. Amorcés par la célèbre querelle qui l’a opposé à son compatriote et condisciple Nietzsche, ses travaux sur la tragédie grecque, dont aucun n’a jamais été traduit en France, jalonnent son parcours de philologue. En 1889, il livre son magnum opus, Qu'est-ce qu'une tragédie attique: une source de toute première importance pour qui entend connaître cette tragédie. Soutenu par son immense érudition, Wilamowitz parcourt toute l’histoire de la poésie grecque pour reprendre la délicate question de l’origine de la tragédie. Critique des sources littéraires, étude des manuscrits, linguistique, métrique, organisation des représentations, personnalité des poètes, légende héroïque, religion, tout concourt à la reconstitution la plus exacte des conditions de développement de la tragédie. Au terme de ce cheminement à la documentation exceptionnelle, il donne une définition, désormais célèbre, de ce qu’est une tragédie attique: ce faisant, il pointe du doigt les problèmes méthodologiques de lecture du monde grec qui sont encore ceux de l’herméneutique moderne. Livre capital tant par sa qualité de pierre de touche de l'érudition philologique que par sa prétention à mettre à la portée de tous l'univers antique, Qu'est-ce qu'une tragédie attique? accomplit son dessein: rendre cette tragédie compréhensible et vivante.

— Wittgenstein Ludwig, Tractatus logico-philosophicus, Gallimard, coll. Tel, 2001*.

— Wotling Patrick, Le vocabulaire de Nietzsche, Ellipses marketing, 2001.
 
 
 



Balibar Etienne, La philosophie de Marx, Ed. La Découverte, 2001.

Table des matières.

    Philosophie et non-philosophie
    Coupure et ruptures
    Tableau chronologique

 CHANGER LE MONDE: DE LA PRAXIS A LA PRODUCTION
     Les Thèses sur Feuerbach
     Révolution contre philosophie
     Praxis et lutte des classes
     Les deux faces de l'idéalisme
     Le sujet, c'est la pratique
     La réalité de l'" essence humaine "
     Une ontologie de la relation
     L'objection de Stirner
     L'Idéologie allemande
     Retournement de l'histoire
     L'unité de la Pratique
 IDEOLOGIE OU FETICHISME: LE POUVOIR ET LA SUJETION
     Théorie et pratique
     Autonomie et limitation de la conscience
     La différence intellectuelle
     L'aporie de l'idéologie
     Le " fétichisme de la marchandise "
     Nécessité de l'apparence
     Marx et l'idéalisme (bis)
     La " réification "
     L'échange et l'obligation: le symbolique chez Marx
     La question des " droits de l'homme "
     De l'idole au fétiche

 TEMPS ET PROGRES: ENCORE UNE PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE?
     La négation de la négation
     Les idéologies marxistes du progrès
     L'intégralité de l'histoire
     Un schème de la causalité (dialectique I)
     L'instance de la lutte des classes
     Le " mauvais côté " de l'histoire
     La contradiction réelle (dialectique II)
     La vérité de l'économisme (dialectique III)

 LA SCIENCE ET LA REVOLUTION
     Trois parcours philosophiques
     L'œuvre en chantier
     Pour et contre Marx
 
 



Retour au sommaire
Martin Th. éd., Mathématiques et action politique. Essais d'histoire et de philosophie des mathématiques sociales, Paris, INED, collection Études et enquêtes, 2000.
Introduction. L'introduction est aussi consultable au format rtf.

Sommaire:
    Thierry MARTIN, Introduction
    Georges-Théodule GUILBAUD, La théorie des jeux. Contributions critiques à la théorie de la valeur (rééd.)
    Marc BARBUT, Machiavel et la praxélologie mathématique
    Emmanuel PICAVET, Expertise politique et normativité multilatérale
    Daniel PARROCHIA, Remarques sur la formation des notions d'utilité et de préférence et les limites de leur mathématisation en sciences sociales
    Thierry MARTIN, Mathématiques de l’action et réalité empirique
    Michel ARMATTE, Les Mathématiques sauraient-elles nous sortir de la crise économique? X-Crise au fondement de la technocratie
    Marco BIANCHINI, La méthode géométrique au service du pouvoir en Italie aux XVIe et XVIIe siècles
    Éric BRIAN, Peut-on vraiment compter la population?
    Sébastien HERTZ, Statistique de l'État et statistique mathématique. Un texte-manisfeste remarquable d'Emil Julius Gumbel: "Statistique et lutte des classes" (1928)
    Emil-Julius GUMBEL, Statistique et lutte des classes. Réflexion programmatique
 

Introduction


Le champ politique oppose à l'entreprise de mathématisation une résistance d'autant plus forte qu'à sa complexité s'ajoute son ouverture. L'action politique se déploie nécessairement à des niveaux à la fois distincts mais interdépendants (économiques, démographiques, sociaux, idéologiques, etc.), si bien que les éléments qui la composent s'imbriquent en un écheveau particulièrement rétif à l'effort de simplification. De plus, ces éléments ne sont pas de simples données, mais, pour la plupart, des variables dont la valeur est à la fois irrégulièrement changeante et indéterminée. Agir, c'est se confronter à l'incertain, ici aggravé du fait que toute action vient rencontrer l'action présente ou à venir des autres acteurs, avec laquelle elle doit compter.

Penser un système d'interactions dynamiques entre éléments hétérogènes et partiellement aléatoires, telle est la difficulté à laquelle une entreprise de mathématisation de l'action politique se trouve confrontée, difficulté redoublée du fait que ce système s'inscrit dans un projet visant à satisfaire des normes éthico-politiques dont l'unité et la cohérence peuvent elles-mêmes être problématiques.

Mais, justement, ces obstacles que rencontre l'entreprise de mathématisation dans la sphère politique sont en même temps les motifs qui requièrent son intervention. Complexité et incertitude exigent, tout autant qu'elles rendent délicate, la rationalisation de l'action politique.

La théorie de la décision mais aussi l'application du calcul des probabilités au champ pratique, l'analyse statistique, et les développements de l'économie mathématique, constituent les principaux instruments à l'oeuvre dans cette entreprise. Ils sont donc au coeur de la réflexion menée dans une perspective à la fois historique et épistémologique, sur la fécondité et les limites de l'intervention des mathématiques dans le champ politique, lors du colloque Mathématiques sociales et expertise, organisé les 30 et 31 octobre 1997 à l'Université de Besançon par le Laboratoire de Recherches Philosophiques sur les Logiques de l'Agir, avec le soutien du Centre d'Analyse et de Mathématiques Sociales de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales.

A l'exception de l'article de Georges Th. Guilbaud qui inaugure cette série d'études et de celui de Gumbel qui la clôt, les articles composant cet ouvrage reprennent les communications présentées lors de ces journées.
 

L'article de G. Th. Guilbaud, publié en 1948, se propose de dégager les principes directeurs qui ordonnent l'ouvrage fondateur de J. von Neumann et O. Morgenstern, Theory of Games and Economic Behavior, d'en restituer les modes de raisonnement et de mettre à jour les axes de recherche qu'il dessine. La maîtrise avec laquelle G. Th. Guilbaud mène cette entreprise fait que son article est aujourd'hui considéré comme un classique, autant que l'ouvrage

*
*   *

En 1948, un an à peine après la publication de la 2ème édition de l'ouvrage fondateur de J. von Neumann et O. Morgenstern, Theory of Games and Economic Behavior, Georges Th. Guilbaud rédige un article décisif qui en révèle toute la portée. L'ouvrage, certes, n'était pas passé inaperçu, mais personne n'avait osé affronter la rédaction d'un compte-rendu. (Ajoutons qu'aujourd'hui encore, aucune traduction française de l'ouvrage n'a été publiée!). Le but que se propose G. Th. Guilbaud, dans cet article que nous reproduisons ici, n'est pas plus d'écrire une simple recension de l'ouvrage, mais d'en dégager les principes directeurs,. Reproduire cet article ne présente donc pas un intérêt seulement historique; l'article de G. Th. Guilbaud prend appui sur l'ouvrage de J. von Neumann et O. Morgenstern pour aller au-delà et développer une réflexion critique sur les principes de la théorie des jeux qui en manifeste la structure formelle, partant la puissance, mais aussi les difficultés.
 

Mais, il n'a pas fallu attendre le XXe siècle pour que prennent forme des modes de raisonnement que la théorie des jeux aura la charge ultérieurement de formaliser. Dès le début du XVIe siècle, en effet, Machiavel, dans le Discours sur la première décade de Tite-Live et dans l'Art de la guerre, développe une analyse des situations de conflit, dont Marc Barbut montre qu'elle préfigure la formalisation mathématique de la logique de l'action dans un article qui n'est pas seulement historique, mais émaillé de réflexions épistémologiques, par lesquelles, dans une sorte de dialectique de l'histoire, ce n'est pas seulement la théorie des jeux qui aide à comprendre la pensée de Machiavel, mais celle-ci qui, en retour, vient en éclairer le sens et la portée.

L'étude détaillée des textes dans lesquels Machiavel entend définir les règles guidant nos choix face à l'incertain dans une situation de duel, permet notamment à M. Barbut d'établir que Machiavel avait clairement formulé, mais sans la formaliser ni recourir au calcul des probabilités, la règle du maximin, et même aperçu sa généralisation sous la forme que M. Barbut propose d'appeler "règle de Bridoison", établissant que la meilleure façon de dissimuler sa décision future à l'ennemi est de l'ignorer soi-même, et, pour ce faire, de laisser au hasard le choix de ses tactiques. Se vérifie ainsi un enseignement que Pascal également suggérait, savoir que l'action rationnellement maîtrisée exige non pas de conjurer le hasard, mais de savoir le reconnaître et l'intégrer à sa pratique.
 

Les trois études suivantes poursuivent l'investigation sur le terrain des mathématiques de la décision. La réflexion d'Emmanuel Picavet met en question la thèse selon laquelle il serait possible de définir l'optimalité sociale dans les choix collectifs indépendamment de toute référence axiologique, et en particulier éthique, thèse déterminante puisqu'elle est au fondement de l'interprétation du principe de Pareto de l'économie de bien-être en termes de pure efficacité.

E. Picavet appuie son analyse sur l'exemple de la recherche de l'optimum dans les politiques de santé, grâce auquel il montre que l'application effective du principe de Pareto vient rencontrer un triple obstacle: d'une part, elle n'est en réalité convaincante d'un point de vue normatif que sous des conditions qui en rendent pratiquement impossible la mise en oeuvre, d'autre part la variabilité des valeurs individuelles compromet la tentative de définir l'optimalité sociale à partir des seules préférences individuelles, enfin le caractère nécessairement interpersonnel des situations où le principe de Pareto trouverait à s'appliquer entre en conflit avec l'idée même d'efficacité qui sous-tendrait cette application.

Ce n'est pourtant pas à un aveu d'échec de la théorie mathématisée des choix collectifs que nous invite E. Picavet, mais à une reconstruction conceptuelle. Réinterprétant le principe de Pareto à la lumière des développements récents de la rationalité axiologique, la réflexion d'E. Picavet, secondée par une étude des modèles stratégiques de règlement des conflits internationaux, montre comment celui-ci peut recevoir une justification rationnelle au titre de principe éthique général, mais qui n'est pas exclusive. Se trouve ainsi mise en évidence la nécessité pour la théorie des choix collectifs de dépasser la pseudo-indépendance entre un point de vue strictement "économique", de type technocratique, et la façon dont sont prises en compte les normes éthiques par les acteurs sociaux.
 

Confronter le sens des notions d'utilité et de préférence telles qu'elles interviennent dans la théorie mathématique de la décision au contenu que leur histoire philosophique leur a attribué, grâce notamment aux réflexions d'Épicure, Spinoza et Stuart Mill, tel est l'objet du propos de Daniel Parrochia, montrant que leur traitement mathématique accorde à ces notions un sens affaibli par rapport à leur épaisseur philosophique. L'analyse se propose donc de mettre à jour les limites de la modélisation mathématique de l'action à partir d'abord des tentatives de Leibniz, interprétées à la lumière de la lecture qu'en a effectuée Jon Elster, ensuite des développements contemporains de la théorie de la décision. Il ressort de l'analyse ainsi menée que les mathématiques de la décision mobilisent un concept de rationalité qui, n'emportant pas avec lui de nécessité propre, laisse ouverte la question de sa définition et, conjointement, autorise la construction d'autres systèmes d'axiomes que ceux habituellement retenus. D. Parrochia propose alors de réinvestir dans les concepts d'utilité et de préférence une part du contenu que leur héritage philosophique leur a légué, et que la mathématique avait cru devoir évacuer, donc de conjuguer formalisation mathématique et réflexion philosophique dans la constitution des modèles mathématisés de l'action.
 

Ma contribution se propose de penser la relation des mathématiques de l'action à la réalité qu'elles informent en dénonçant la double illusion de leur hégémonie et de leur stérilité, illusion qui résulte de la méconnaissance de leur véritable fonction. En effet, les mathématiques ne rencontrent pas leur objet dans le champ de l'empiricité, mais, en tant que construction rationnelle, le produisent par une démarche a priori. Lorsqu'elles s'appliquent au domaine pratique, ce n'est donc pas l'action effectivement réalisée qui constitue leur objet, mais la structure logique de l'action rationnelle possible, et ce n'est qu'à partir de cet objet théoriquement élaboré que les mathématiques peuvent ensuite venir informer la donnée empirique dont elles se sont d'abord préalablement détournées, comme l'attestent aussi bien l'histoire du calcul des probabilités que celle des mathématiques de la décision. Cette distance par rapport au réel qu'elles permettent d'éclairer confère alors aux mathématiques de l'action à la fois leur fécondité et leur limite, dans la mesure où, d'une part, elles se voient assignée une fonction instrumentale et normative, permettant d'indiquer comment agir pour réaliser telle fin, préalablement posée extérieurement au procès de mathématisation, et, de l'autre, elles viennent guider la pratique pour autant que celle-ci est rationnellement déterminable.
 

La volonté d'introduire une démarche de type scientifique dans la sphère politique est au coeur du projet technocratique tel qu'il se dessine dans les années 1931-1939 au sein du mouvement X-Crise. Michel Armatte, dans le premier article de cet ouvrage, met clairement en évidence à la fois le projet commun qui anime ce groupe de polytechniciens, constitué en réponse à la récession des années trente, projet fondé sur une critique du libéralisme radical et l'exigence d'un dirigisme modéré, appuyé sur un humanisme économique, et la diversité politique et idéologique de ses membres. Mais, par delà cette diversité, le souci d'apporter à la pratique politique le secours d'une économie mathématisée se meut en volonté de substituer, plus radicalement, l'efficacité technicienne au débat politique dénoncé pour sa stérilité. Le politique est censé laisser la place à l'ingénieur.

Pour autant, la place et le rôle des mathématiques dans ce projet de rationalisation économique ne vont pas de soi, mais sont, au contraire, l'objet de discussions controversées, qui concernent également les formes de cette mathématisation, où viennent en concurrence la statistique, investie dans les "baromètres économiques" comme instruments de prévision des crises, la modélisation de l'économique rationnelle et l'économétrie.

Si comme le montre M. Armatte, la participation des technocrates à la direction des affaires publiques, sous des formes et selon des orientations diverses, se solde en définitive par un échec, il reste que le mouvement X-Crise a constitué "l'un des laboratoires fondamentaux" où s'est élaborée une réflexion sur l'intervention des mathématiques dans le champ politique, réflexion dont les implications se prolongent encore aujourd'hui.
 

C'est également à l'analyse des relations entre le monde savant et le pouvoir politique que nous invite Marco Bianchini, mais dans une perspective différente, puisqu'elle regarde les débuts de l'économie mathématique italienne, dont il montre qu'ils sont dus, pour une large part, à l'action promotionnelle de hauts fonctionnaires de l'État en faveur de l'institution d'une mathématique sociale pensée comme l'application à l'art de gouverner de la mécanique galiléenne. Sa réflexion constitue une contribution à un débat plus large concernant la relation ou l'indépendance du savant et du pouvoir dans la mise en place d'une mathématisation de l'action. A qui, du savant isolé ou du mouvement d'idées, plus ou moins directement lié à l'autorité, attribuer le rôle moteur dans la construction de cette rationalisation du champ socio-politique?

A partir d'une étude de l'oeuvre de Gasparo Scaruffi, où se mêlent, comme chez Bodin, des éléments de traitement mathématique de l'économie et un symbolisme numérologique ésotérique, M. Bianchini fait apparaître les soubassements idéologiques et politiques qui soutiennent la démarche des premiers représentants de l'économie mathématique italienne. Il révèle ainsi que les débuts de la mathématisation de l'économie en Italie ne sont pas le fait d'individus isolés, animés par une volonté purement théorique, ni, comme on aurait pu le croire, issus de la classe montante, mais plutôt l'expression d'une réaction aristocratique soutenue par le pouvoir en place.
 

L'article d'Éric Brian se propose moins d'offrir une histoire des dénombrements que de mettre à jour les difficultés que suscitent, pour l'historien du calcul statistique, leur interprétation et utilisation rétrospectives. Contre la croyance naïve en une intelligibilité immédiate des résultats de l'opération de dénombrement, la méthodologie historique récente a insisté sur la nécessité de les resituer dans les pratiques historiquement déterminées qui leur donnent sens. Mais le risque est alors de perdre ce par quoi ces résultats dépassent la pure facticité historique. A partir de ce constat, il s'agit pour E. Brian, en parcourant l'histoire des recensements et estimations de population, de penser cette " tension entre, d'une part, l'historicité et la spécificité des conditions de productions des formes de raisonnement et, d'autre part, la généralité, l'universalité, ou l'abstraction des concepts qu'elles portent".

Pour s'en tenir à l'Europe moderne, les dénombrements de population viennent répondre à une triple exigence, fiscale, militaire et ecclésiastique, qui reçoit des formes diversifiées, selon les lieux et les temps, en fonction des rapports particuliers qu'entretiennent ces trois instances, et qui sera marquée, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, par une institutionnalisation progressive et l'intervention, individuelle ou collective, de savants qui à la fois modifient cette structure et en infléchissent l'évolution. C'est ce mouvement complexe, poursuivi jusqu'à la période contemporaine, qu'étudie E. Brian, en insistant sur la diversité des pratiques qu'il met en oeuvre, diversité tenant à 1o l'histoire des procédés d'élaboration de ces dénombrements, 2o la forme de la division sociale et culturelle du travail qui organise cette élaboration, fruit d'expertises issues de milieux divers, administratifs, militaires, ecclésiastiques, techniques et savants. Il en résulte que, si les résultats chiffrés des dénombrements peuvent ensuite être en quelque sorte extraits des contextes qui leur donnent sens pour être mobilisés à des fins de comparaisons et de calculs comme de pures entités abstraites, c'est, pour l'historien et le savant, sur la base de la reconnaissance préalable de cette diversité, sauf à se rendre victime d'une illusion de permanence anhistorique.
 

La statistique fait également l'objet de l'étude menée par Sébastien Hertzé à travers l'oeuvre d'E.-J. Gumbel. Distinguant deux modes selon lesquels le mathématicien peut mettre son savoir au service du pouvoir politique, celui de "consultant", limitant son intervention à celle qui lui confère sa compétence technique d'un côté, celui, de l'autre, de "conseiller du prince", plus ambitieux en ce qu'il prétend bénéficier, au moins partiellement, de l'aptitude à guider l'action politique, S. Hertz se propose de tester l'éventuelle solidarité de ces fonctions dans le rôle joué, à son niveau, par Gumbel, statisticien allemand connu à la fois pour ses recherches sur la statistique des extrêmes et pour son engagement socialiste et pacifiste. Plus directement, y a-t-il autonomie réciproque ou solidarité entre ses travaux mathématiques et son action politique, comme Gumbel lui-même le laisse entendre?

L'analyse développée par S. Hertzé s'appuie principalement sur le texte de 1928, "Klassenkampf und Statistik", dont il donne à la suite une traduction inédite, et sur la correspondance de Gumbel. "Statistique et lutte de classes" opère une critique radicale, politique et méthodologique, de la "statistique usuelle", inféodée aux intérêts de la classe dominante, et en appelle au développement d'une statistique mathématique, seule à même de permettre l'élaboration de lois à partir "des fluctuations des phénomènes individuels", et d'échapper au rôle d'instrument de domination au service du pouvoir.
 
 

*
*   *

D'aucuns pourraient estimer que sont ainsi réunies des réflexions d'orientations distinctes sur des objets différents, lâchement reliés entre eux par leur commune soumission au traitement quantitatif; disparité qui menacerait à tout moment d'engendrer chez le lecteur confusion ou méprise. Mais il n'en est rien, déjà parce que- ce qui précède le montre suffisamment- il n'est pas question de réduire les mathématiques à un jeu d'opérations numériques, sauf à se condamner à n'y rien comprendre, ensuite parce que c'est justement cette diversité des méthodes mises en oeuvre et des objectifs poursuivis par les formes de mathématisation du politique, mais aussi celle des perspectives qui animent les auteurs des études ici rassemblées qui font l'objet, et nous semble-t-il, l'intérêt du présent ouvrage. Dès lors que l'objet lui-même est à multiples facettes, ce qui est évidemment le cas de ce qu'il est convenu d'appeler les "mathématiques sociales", il exige l'échange et le concours de démarches et de savoirs pluriels qui viennent non se brouiller, mais se compléter (même, et peut-être surtout, lorsqu'ils s'affrontent). Le repli sur soi n'engendre, ici comme ailleurs, que stérilité. Ce n'est qu'en confrontant et conjuguant leurs approches et compétences respectives que mathématiciens, philosophes et historiens peuvent espérer pénétrer le contenu de l'objet.

Thierry Martin



Raffin, Françoise, Descartes et le rationalisme, Armand Colin, 2001.
 

Sommaire.

Introduction

Chapitre I. Histoire d'un esprit
    Dossier 1. L'état d'enfance
        I. L'enfance rejetée
        II. Irrationalité et déraison
        III. Précipitation et prévention
        IV. L'expérience
    Dossier 2. La nature de l'esprit
        I. L'égalité des raisons
        II. L'inégalité des esprits
        III. Les facultés de l'esprit
        IV. La nécessité d'une méthode
    Dossier 3 .  L'éducation de l'esprit
        I. L'éducation est nécessaire et utile
        II. Mais elle est insuffisante
        III. "Bâtir dans un fonds qui est tout à moi"
        IV. Descartes et les Jésuites

Chapitre 2. Science et méthode
    Dossier 4. L'idée de science
        I. Une science pour fonder l'action
        II. L'unité de la science
    Dossier 5. La critique de la dialectique
        I. Sens aristotélicien et scolastique de la dialectique
        2. La critique cartésienne
    Dossier 6. Les mathématiques, modèle de toute science
        I. Le privilège des mathématiques
        II. Les mathématiques, modèle de toute connaissance vraie
    Dossier 7. La Mathesis universalis
        I. L'ambiguité de la notion de modèle
        II. Vers l'idée de mathesis
        III. Mathesis et méthode
        IV. La régression vers le fondement

Chapitre 3. La métaphysique
    Dossier 8. "L'éclat inaugural" de la métaphysique
        I. Les lettres à Mersenne de 1630
        II. La libre création des vérités éternelles
        III. Une thèse bien singulière
    Dossier 9. La nécessité d'un fondement métaphysique
        I. De la mathesis à la métaphysique
        II. L'exigence métaphysique
    Dossier 10. L'épreuve du doute
        I. De la déception subie à la résolution de douter
        II. Les caractères du doute cartésien
        III. Le déploiement réglé du doute
        IV. Doute méthodique et doute sceptique
    Dossier 11.  "Je suis, j'existe"
        I. La néantisation des objets est position du sujet
        II.  "Ego sum, ego existo"
    Dossier 12.  "Qu'est-ce donc que je suis ?"
        I. Que reste-il des mes anciennes opinions ?
        II. "Une chose qui pense"
        III. "Qu'est-ce qu'une chose qui pense ?"
        IV. L'expérience du morceau de cire
        V. Le fondement de la connaissance
    Dossier 13. Dieu
        I. L'idée de Dieu en moi
        II. Les preuves de l'existence de Dieu
        III. Le problème de l'erreur et la véracité divine

Chapitre IV. Le monde, la vie, la morale
    Dossier 14. La nature et la vie
        I. Une physique résolument mécaniste
        II. L'explication mécanicienne du vivant
    Dossier 15. La science et les techniques
        I.L'exercice de la rationalité
        II. Science et technique : une relation neuve
        III. La science métaphysiquement fondée
    Dossier 16. L'existence humaine
        I.Il nous faut vivre le mieux possible en cette vie
        II. La morale par provision
        III. La conservation de la vie
        IV. l'accomplissement de la vie
    Dossier 17 : Descartes et le rationalisme
        I. Un itinéraire exemplaire
        II. Le dépassement de la métaphysique par l'existence
        III. Un rationalisme complexe

Introduction

I. LIRE DESCARTES

A. Une entreprise difficile

Lire un philosophe est toujours une entreprise difficile et la clarté de sa pensée est parfois un obstacle supplémentaire. Car on croit trop vite avoir compris ce qui requiert un véritable travail de réflexion et une méditation répétée. Descartes est exemplaire de cela. En effet, il est considéré communément comme l'emblème d'une démarche méthodique construisant une pensée rationnelle ; on sait la fortune de l'adjectif "cartésien" pour caractériser l'esprit français, épris de logique et d'ordre, dit-on, et plus péjorativement, la manie du classement, des belles ordonnances que rien ne dérange, de l'esprit de système animé par le goût de l'abstraction, au mépris de la richesse et de la diversité du monde où nous vivons. Descartes est ainsi tenu, par des lecteurs hâtifs, et surtout par ceux qui ne l'ont jamais lu et se contentent d'une image brossée à grands traits, pour un rationaliste que l'on nomme "étroit" ou "étriqué", pour tout dire compassé et borné. Il n'est pas mieux traité par une certaine hagiographie qui l'encense au nom d'un culte de la raison qu'il n'aurait pas apprécié davantage. Il n'est pas si sûr qu'il se plie à de tels schémas.

B. La nécessité de la lecture directe

C'est pourquoi nous chercherons ici à introduire à une lecture directe de Descartes, en nous appuyant sur les textes eux-mêmes. Lire une oeuvre philosophique a une valeur formatrice irremplaçable car, comme le disait Hegel, c'est en pensant les grandes pensées qu'on apprend à penser. Un texte philosophique a une puissance d'interrogation, un pouvoir critique et une force de connaissance qui donnent toujours à penser et à repenser. Un problème est philosophique dans la mesure où il ne peut être supprimé et dépassé par une solution définitive qui clôt la réflexion dans la conscience satisfaite d'en avoir fini. La façon dont Descartes pense la lecture dément toutes les accusations de rationalisme dogmatique portées à son endroit. Il affirme que la lecture est "une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés" et il demande à son lecteur une attitude active et une pensée en première personne :

"Même je prie les lecteurs de n'ajouter point du tout de foi à tout ce qu'il trouveront ici écrit, mais seulement de l'examiner et n'en recevoir que ce que la force et l'évidence de la raison les pourra contraindre de croire".

Les principes de la philosophie, IV, Art; 207, F.A., III, p. 525
Le lecteur d'un oeuvre philosophique ne peut pas ne pas être, de ce fait même, lui aussi en quelque façon philosophe, car il s'agit de juger et non de se soumettre à une autorité extérieure, fût-elle celle du plus grand philosophe du monde. Contrairement à l'image d'un Descartes méditant solitaire, enfermé dans son poêle, il faut penser qu'il a lui-même sollicité des objections à ses Méditations métaphysiques, objections auxquelles il a longuement et patiemment répondu ; il suffit de voir l'immense correspondance qu'il a entretenu pour se convaincre que l'ego appelle un alter ego.

C. Le recours aux commentaires

Le sens de ce travail en détermine les limites. Les commentaires de l'oeuvre constituent une bibliographie considérable, et s'ils ont été lus et médités, ils seront rarement cités ici. Nous ne pouvions les exposer et trancher entre les diverses interprétations dans le cadre de cet ouvrage.

Comme la lecture directe est difficile, le recours aux commentateurs peut être un auxiliaire puissant. Mais à condition de n'être qu'un auxiliaire et de ne jamais se substituer à la lecture du texte elle-même. Devant l'épreuve de la lecture d'un texte philosophique, la tentation de la conduite de fuite est grande, qui pousse à la recherche d'adjuvants extérieurs. Nous ne saurions trop mettre en garde contre cette démission ; on ne saurait faire face aux examens et concours en produisant une connaissance de seconde main, toujours schématique et caricaturale, vide de réflexion et comme morte. Et on perd ainsi l'enrichissement personnel et le plaisir que procure la lecture du texte. Un grand commentaire est utile s'il est pris comme un outil de travail toujours mis en rapport avec le texte commenté. Comme tout outil, il n'est efficace que dans sa mise en oeuvre effective. Nous avons indiqué dans la bibliographie quelques-uns de ces commentaires d'oeuvres qui ont une grande puissance d'éclairement, à condition qu'il y ait un objet à éclaire
 

II. UN ITINERAIRE CARTESIEN

L'ordre chronologique de composition et l'ordre logique des raisons selon lesquels l'oeuvre de Descartes se déploie sont liés de telle façon qu'ils imposent comme un parcours obligé. Le projet cartésien est d'abord le projet pratique de se conduire en cette vie  afin d'atteindre le plus grand contentement dont notre être est susceptible (chapitre 1).

Mais ce projet suppose un détour théorique par une science qui le fonde (chapitre 2). Descartes se consacre d'abord essentiellement à des travaux scientifiques, et en même temps, il entreprend de penser la science. Dans Les règles pour la direction de l'esprit (1628) et dans Le discours de la méthode (1637), Descartes pense l'idée moderne de la science et définit ce qu'est véritablement l'esprit scientifique. Il reconnaît dans les développements récents des sciences de son temps un nouveau type de savoir et il voit tout le bénéfice qu'on peut en espérer pour la vie humaine.

Mais concevoir ce qu'est la science ne suffit pas, il faut aussi la fonder. Et fonder la science contraint à sortir du plan de la science. L'exigence de radicalité qui anime le philosophe le conduit à remonter de la science à la métaphysique qui la fonde (chapitre 3). En 1641, les Méditations métaphysiques opèrent ce dépassement et atteignent en Dieu le terme ultime et le fondement premier de la connaissance humaine. Et la connaissance de la véracité divine permet de fonder la science.

La science métaphysiquement fondée, la redescente vers le monde, la vie, la morale, peut alors s'effectuer (chapitre 4). Les dernières oeuvres témoignent de ce mouvement : Les principes de la philosophie (1644), Les passions de l'âme (1649), les lettres nombreuses, en particulier celles qui sont adressées à la Princesse Elisabeth, à la reine Christine de Suède et à Chanut, témoignent de l'intensité de l'attachement à la vie de celui qui écrivait à son ami Huyghens : "je suis de ceux qui aiment le plus la vie". La vie de Descartes, faite de voyages et d'aventures mais aussi de retraite et de méditation, de commerce avec les autres mais aussi de paisible solitude, allie le dur travail du concept et le goût du loisir. Les mathématiques, la physique et la philosophie n'excluent pas mais réclament le repos de l'esprit et le bonheur simple d'être au monde, et "ce n'est pas perdre le temps mais le bien employer". L'existence dépasse la métaphysique et la philosophie de la raison est aussi une philosophie de la vie.
 
 
 
 



 
Site de philosophie de l'Académie de Toulouse
Responsable du site:
Jean-Jacques Delfour
j.jacques.delfour@ac-toulouse.fr