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Notule bibliographique

Raffin, Françoise, Descartes et le rationalisme, Armand Colin, 2001.
Vous trouverez ici le sommaire et l'introduction.
 

Sommaire:

Chapitre I. Histoire d'un esprit
    Dossier 1. L'état d'enfance
        I. L'enfance rejetée
        II. Irrationalité et déraison
        III. Précipitation et prévention
        IV. L'expérience
    Dossier 2. La nature de l'esprit
        I. L'égalité des raisons
        II. L'inégalité des esprits
        III. Les facultés de l'esprit
        IV. La nécessité d'une méthode
    Dossier 3 .  L'éducation de l'esprit
        I. L'éducation est nécessaire et utile
        II. Mais elle est insuffisante
        III. "Bâtir dans un fonds qui est tout à moi"
        IV. Descartes et les Jésuites

Chapitre 2. Science et méthode
    Dossier 4. L'idée de science
        I. Une science pour fonder l'action
        II. L'unité de la science
    Dossier 5. La critique de la dialectique
        I. Sens aristotélicien et scolastique de la dialectique
        2. La critique cartésienne
    Dossier 6. Les mathématiques, modèle de toute science
        I. Le privilège des mathématiques
        II. Les mathématiques, modèle de toute connaissance vraie
    Dossier 7. La Mathesis universalis
        I. L'ambiguité de la notion de modèle
        II. Vers l'idée de mathesis
        III. Mathesis et méthode
        IV. La régression vers le fondement

Chapitre 3. La métaphysique
    Dossier 8. "L'éclat inaugural" de la métaphysique
        I. Les lettres à Mersenne de 1630
        II. La libre création des vérités éternelles
        III. Une thèse bien singulière
    Dossier 9. La nécessité d'un fondement métaphysique
        I. De la mathesis à la métaphysique
        II. L'exigence métaphysique
    Dossier 10. L'épreuve du doute
        I. De la déception subie à la résolution de douter
        II. Les caractères du doute cartésien
        III. Le déploiement réglé du doute
        IV. Doute méthodique et doute sceptique
    Dossier 11.  "Je suis, j'existe"
        I. La néantisation des objets est position du sujet
        II.  "Ego sum, ego existo"
    Dossier 12.  "Qu'est-ce donc que je suis ?"
        I. Que reste-il des mes anciennes opinions ?
        II. "Une chose qui pense"
        III. "Qu'est-ce qu'une chose qui pense ?"
        IV. L'expérience du morceau de cire
        V. Le fondement de la connaissance
    Dossier 13. Dieu
        I. L'idée de Dieu en moi
        II. Les preuves de l'existence de Dieu
        III. Le problème de l'erreur et la véracité divine

Chapitre IV. Le monde, la vie, la morale
    Dossier 14. La nature et la vie
        I. Une physique résolument mécaniste
        II. L'explication mécanicienne du vivant
    Dossier 15. La science et les techniques
        I.L'exercice de la rationalité
        II. Science et technique : une relation neuve
        III. La science métaphysiquement fondée
    Dossier 16. L'existence humaine
        I.Il nous faut vivre le mieux possible en cette vie
        II. La morale par provision
        III. La conservation de la vie
        IV. l'accomplissement de la vie
    Dossier 17 : Descartes et le rationalisme
        I. Un itinéraire exemplaire
        II. Le dépassement de la métaphysique par l'existence
        III. Un rationalisme complexe
 

Introduction

I. LIRE DESCARTES

A. Une entreprise difficile

Lire un philosophe est toujours une entreprise difficile et la clarté de sa pensée est parfois un obstacle supplémentaire. Car on croit trop vite avoir compris ce qui requiert un véritable travail de réflexion et une méditation répétée. Descartes est exemplaire de cela. En effet, il est considéré communément comme l'emblème d'une démarche méthodique construisant une pensée rationnelle ; on sait la fortune de l'adjectif "cartésien" pour caractériser l'esprit français, épris de logique et d'ordre, dit-on, et plus péjorativement, la manie du classement, des belles ordonnances que rien ne dérange, de l'esprit de système animé par le goût de l'abstraction, au mépris de la richesse et de la diversité du monde où nous vivons. Descartes est ainsi tenu, par des lecteurs hâtifs, et surtout par ceux qui ne l'ont jamais lu et se contentent d'une image brossée à grands traits, pour un rationaliste que l'on nomme "étroit" ou "étriqué", pour tout dire compassé et borné. Il n'est pas mieux traité par une certaine hagiographie qui l'encense au nom d'un culte de la raison qu'il n'aurait pas apprécié davantage. Il n'est pas si sûr qu'il se plie à de tels schémas.

B. La nécessité de la lecture directe

C'est pourquoi nous chercherons ici à introduire à une lecture directe de Descartes, en nous appuyant sur les textes eux-mêmes. Lire une oeuvre philosophique a une valeur formatrice irremplaçable car, comme le disait Hegel, c'est en pensant les grandes pensées qu'on apprend à penser. Un texte philosophique a une puissance d'interrogation, un pouvoir critique et une force de connaissance qui donnent toujours à penser et à repenser. Un problème est philosophique dans la mesure où il ne peut être supprimé et dépassé par une solution définitive qui clôt la réflexion dans la conscience satisfaite d'en avoir fini. La façon dont Descartes pense la lecture dément toutes les accusations de rationalisme dogmatique portées à son endroit. Il affirme que la lecture est "une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés" et il demande à son lecteur une attitude active et une pensée en première personne :

"Même je prie les lecteurs de n'ajouter point du tout de foi à tout ce qu'il trouveront ici écrit, mais seulement de l'examiner et n'en recevoir que ce que la force et l'évidence de la raison les pourra contraindre de croire".

Les principes de la philosophie, IV, Art; 207, F.A., III, p. 525
Le lecteur d'un oeuvre philosophique ne peut pas ne pas être, de ce fait même, lui aussi en quelque façon philosophe, car il s'agit de juger et non de se soumettre à une autorité extérieure, fût-elle celle du plus grand philosophe du monde. Contrairement à l'image d'un Descartes méditant solitaire, enfermé dans son poêle, il faut penser qu'il a lui-même sollicité des objections à ses Méditations métaphysiques, objections auxquelles il a longuement et patiemment répondu ; il suffit de voir l'immense correspondance qu'il a entretenu pour se convaincre que l'ego appelle un alter ego.

C. Le recours aux commentaires

Le sens de ce travail en détermine les limites. Les commentaires de l'oeuvre constituent une bibliographie considérable, et s'ils ont été lus et médités, ils seront rarement cités ici. Nous ne pouvions les exposer et trancher entre les diverses interprétations dans le cadre de cet ouvrage.

Comme la lecture directe est difficile, le recours aux commentateurs peut être un auxiliaire puissant. Mais à condition de n'être qu'un auxiliaire et de ne jamais se substituer à la lecture du texte elle-même. Devant l'épreuve de la lecture d'un texte philosophique, la tentation de la conduite de fuite est grande, qui pousse à la recherche d'adjuvants extérieurs. Nous ne saurions trop mettre en garde contre cette démission ; on ne saurait faire face aux examens et concours en produisant une connaissance de seconde main, toujours schématique et caricaturale, vide de réflexion et comme morte. Et on perd ainsi l'enrichissement personnel et le plaisir que procure la lecture du texte. Un grand commentaire est utile s'il est pris comme un outil de travail toujours mis en rapport avec le texte commenté. Comme tout outil, il n'est efficace que dans sa mise en oeuvre effective. Nous avons indiqué dans la bibliographie quelques-uns de ces commentaires d'oeuvres qui ont une grande puissance d'éclairement, à condition qu'il y ait un objet à éclaire
 

II. UN ITINERAIRE CARTESIEN

L'ordre chronologique de composition et l'ordre logique des raisons selon lesquels l'oeuvre de Descartes se déploie sont liés de telle façon qu'ils imposent comme un parcours obligé. Le projet cartésien est d'abord le projet pratique de se conduire en cette vie  afin d'atteindre le plus grand contentement dont notre être est susceptible (chapitre 1).

Mais ce projet suppose un détour théorique par une science qui le fonde (chapitre 2). Descartes se consacre d'abord essentiellement à des travaux scientifiques, et en même temps, il entreprend de penser la science. Dans Les règles pour la direction de l'esprit (1628) et dans Le discours de la méthode (1637), Descartes pense l'idée moderne de la science et définit ce qu'est véritablement l'esprit scientifique. Il reconnaît dans les développements récents des sciences de son temps un nouveau type de savoir et il voit tout le bénéfice qu'on peut en espérer pour la vie humaine.

Mais concevoir ce qu'est la science ne suffit pas, il faut aussi la fonder. Et fonder la science contraint à sortir du plan de la science. L'exigence de radicalité qui anime le philosophe le conduit à remonter de la science à la métaphysique qui la fonde (chapitre 3). En 1641, les Méditations métaphysiques opèrent ce dépassement et atteignent en Dieu le terme ultime et le fondement premier de la connaissance humaine. Et la connaissance de la véracité divine permet de fonder la science.

La science métaphysiquement fondée, la redescente vers le monde, la vie, la morale, peut alors s'effectuer (chapitre 4). Les dernières oeuvres témoignent de ce mouvement : Les principes de la philosophie (1644), Les passions de l'âme (1649), les lettres nombreuses, en particulier celles qui sont adressées à la Princesse Elisabeth, à la reine Christine de Suède et à Chanut, témoignent de l'intensité de l'attachement à la vie de celui qui écrivait à son ami Huyghens : "je suis de ceux qui aiment le plus la vie". La vie de Descartes, faite de voyages et d'aventures mais aussi de retraite et de méditation, de commerce avec les autres mais aussi de paisible solitude, allie le dur travail du concept et le goût du loisir. Les mathématiques, la physique et la philosophie n'excluent pas mais réclament le repos de l'esprit et le bonheur simple d'être au monde, et "ce n'est pas perdre le temps mais le bien employer". L'existence dépasse la métaphysique et la philosophie de la raison est aussi une philosophie de la vie.
 
 
 
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