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Notule bibliographique

Redeker Robert, Le sport contre les peuples, coll. «Pensée Politique et Sciences Sociales», Berg International, 2002. ISBN: 2-911289-41-2.

Table des matières, Introduction, Bibliographie de l'auteur, Ecrire à l'auteur.


Du même auteur:
- Inhuman. Internet, School and Man, New York, Academica Press, 2002.
- Le Déshumain, Saint-Orens de Gameville, Éditions Itinéraires, 2001.
- Aux armes citoyens, Paris, Éditions Bérénice, 2000.
- « Lettre aux Luxembourgeois sur leur mystère », dans Luxembourg et les Luxembourgeois : consensus et passions bridées, ouvrage collectif, Luxembourg, Publications scientifiques du Musée d’histoire de la ville de Luxembourg, 2001.
- « L’Incendie du Paradis », dans Lectures pour tous, Paris, Éditions Bérénice, 2001.
- « Du pouvoir à la violence : la politique et son éclipse », dans Philosopher 2, ouvrage collectif, Paris, Éditions Fayard, 2000.
- « La parité, ou la revanche de Joseph de Maistre », dans Le Piège de la parité, ouvrage collectif, Paris, Éditions Hachette-Littératures, 1999.


Table des matières

INTRODUCTION 9
ILLUSIONS PERDUES ET DÉSAMOUR 13
LA MALADIE À LA MORT DU TOUR DE FRANCE 17
LA FOOTBALLISATION DU RUGBY 25
L’EMPRISE NÉGHUMAINE DU SPORT 33
LE SPORT ET LES FANTÔMES 53
LE SPORT : UNE ILLUSION DE CIVILISATION 61
LE SPORT DANS LE CAPITALISME ABSOLU :
SON INTÉGRATION AU CULTUREL 89
FOOTBALL ET HUMANITAIRE 107
LE SPORT OU LA DOUBLE FIN : DU CORPS ET DE L’ÂME 113
LE SPORT : LA FABRIQUE DU DERNIER HOMME 117
CONCLUSION 121

Introduction

 Le sport, entité complexe à la fois idéologique, politique (dépolitisante) et commerciale, liée à la mondialisa-tion tech-nomarchande, est porteur d’un certain projet anthropologique. Il est aussi bien un concentré, ou un précipité, qu’un analy-seur du capitalisme absolu dans lequel nous sommes entrés. Voyons dans le sport le phénomène sociologique le plus éton-nant du XXe siècle ; tout indique, d’ailleurs, que son emprise se poursuivra longtemps dans le XXIe siècle. L’occupation de l’espace et du temps humain, leur colonisation par des im-pératifs sportifs (compétition et performance « pour gagner ») figurent parmi les effets les plus remarquables autant que les moins analysés de cette emprise. Étonnant, ce phénomène se révèle durable : le sport (absent de la civilisation européenne jusqu’au XIXe siècle) a survécu aux désas-tres (guerres, tota-litarismes, exterminations de peuples entiers, famines) qui ont fait du XXe siècle un siècle de fer.

Pensons à Zidane. Pensons à Jalabert et à Virenque. Pensons au ballon rond et à la petite reine ! Au sauvage raid néo-co-lonial des quatre-quatreux du Paris-Dakar, au boxeur violeur Mike Tyson sorti de prison puis revenu en tête de l’affiche pour des dizaines de millions de dollars, fêté par les médias comme un héros louche ; pensez au Comité Olympique In-ternational et à ses turpitudes, à l’Union Cycliste Internatio-nale et à ses hypocrisies, à l’omerta qui écrase le Tour de France d’une chape de silence ! Côté exploits ou côté faits divers : plus une heure dans ce monde ne s’écoule sans qu’on n’entende parler de sport dans un bulletin d’informations, dans un journal (même Le Monde a consacré pendant la Coupe du Monde de football, millésime 1998, un cahier spécial quotidien à cet événement). Cette omniprésence – cette colonisation de la vie quotidienne par un imaginaire sportivojournalistique désertifiant – du sport dans la vie quo-tidienne incite le philosophe à s’interroger sur son sens.

Le sport nous plonge-t-il dans des mondes analogues à ceux du roman policier et du roman d’espionnage ? Faux passe-ports, matchs truqués, commerce triangulaire d’adolescents (Afrique-Amérique du Sud-Europe), décès prématurés de stars et de seconds couteaux, manifestations racistes dans les stades de football, trafic d’êtres humains, trafic de produits dopants : le sport rejoint chaque jour un peu plus la rubrique banditisme chez les chroniqueurs. Et que dire de la condam-nation qui en décembre 2000 tenta de mettre un point final à la carrière sportive de Richard Virenque, par les instances de l’Union Cycliste Internationale après les aveux du coureur devant la justice ? Que dire au sujet de cette longue suspen-sion, sinon qu’elle encourage le mensonge et la tricherie ? La menace éclate dans toute sa clarté pour tout le peloton : le prochain qui dira la vérité sera sanctionné . Cette condamn-ation ne jette-t-elle pas une lumière crue sur le « milieu » vélocipédique : ce verdict ne fonctionne-t-il pas à l’inverse de toutes les pratiques juridiques favorables aux repentis, res-semblant farouchement à la règle protectrice des maffias, celle de l’omerta ?

Pourtant, cette omniprésence du sport n’est nuancée par aucune critique, comme si le sport était un objet sacré, in-touchable . Notre époque sacrifie l’esprit critique, cet honneur de l’intelligence, à la (pseudo) sacralité du sport. Les récentes péripéties victorieuses de l’équipe de France de football ont proposé la farce, aussi navrante qu’indécente, de quelques intellectuels grimés en Déroulède du ballon rond. Dans des sphères de plus en plus étendues de la société, il est devenu inconvenant de critiquer le sport, jusque – c’est là un fait nouveau – dans le monde intellectuel . Vous pouvez vous en prendre à tout, surtout à l’Église et à l’État, ces moribonds, à la vertu et à la culture, ces archaïsmes, notre époque qui a fait de la manie des fausses transgressions une qualité vous félicitera : « ah que vous êtes impertinent ! » vous dira-t-on avec une admirative jalousie ! L’impertinence est la valeur en toc de notre temps, tropisme issu de mai 68… cracher sur les crucifix donne un air de barricade… mais si c’est avec le sport que vous vous montrez impertinent, radicalement critique, blasphématoire, vous sentez le fagot, vous êtes trop intello, élitiste, intellectualiste…

Malgré la prolifération de toutes ces informations sordides, la croyance dans le sport continue d’être fermement che-villée à l’imaginaire de nos contemporains. A la différence de la politique politicienne, discréditée dans l’opinion par les affai-res, tous les sondages placent les sportifs aux sommets de l’admiration collective. Zinedine Zidane (dont le montant du transfert au Real de Madrid équivaut à 6000 ans d’un salaire de 7000 francs par mois) et David Douillet (le judoka) ont, selon les enquêtes d’opinion menées à l’automne 2001, déclassé l’abbé Pierre dans le cœur des Français. Il se pourrait que le grand mystère – énigme proche de cette énigmatique servitude volontaire thématisée par La Boétie – du monde moderne fût la question suivante : comment se fait-il que les hommes des sociétés contemporaines, non contents de ne pas vomir de dégoût à la connaissance de la corruption sportive, alors qu’ils haïssent la corruption politique, n’agonisent pas d’ennui devant le spectacle sportif toujours identique à lui-même ?

Les mécanismes médiatiques de nos société nous contrai-gnent à penser en permanence au sport en mettant tous les moyens en œuvre pour nous empêcher de le penser. Y penser sans le penser – ce mot d’ordre s’insinue dans tous les recoins de nos vies. Étrange censure de l’aptitude humaine à l’intelli-gence : chacun pense aux sports et aux sportifs dans l’oubli de la pensée, exactement comme si nous étions vidangés de notre conscience. Le sport est l’impensé autant que l’incritiqué des temps contemporains.
 
 
 
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