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Notule bibliographique
 

Zarader, Marlène, L’Être et le Neutre, Verdier, 1/2001

Nous vivons parfois cette expérience impossible : l’effondrement du monde, l’ouverture de l’abîme. Faisant l’épreuve de cette dépossession, nous sommes soumis à l’extrême souffrance où tout sens semble irrémédiablement suspendu.

C’est cela que Blanchot circonscrit sous le nom de « nuit » et qu’il s’efforce de prolonger dans une pensée du neutre. Prendre au sérieux cette pensée, lui demander ses raisons, tel est le dessein de ce livre. Il engage indissolublement un autre enjeu : affronter l’épreuve elle-même, dont le mot de « nuit » est le signe, la transformer en question. Peut alors commencer un travail sur une certaine époque de la pensée : ouverte par son attention à l’irréductibilité de la « nuit », elle s’était très largement reconnue en Blanchot.

Trois cercles concentriques donc, disposés autour d’une unique interrogation : la pensée peut-elle accueillir l’abîme ?
Qu’elle ne le puisse pas, peut-être faut-il le conclure, mais cette impossibilité réclame d’être établie, et non simplement présupposée.

I. Le thème
Ce livre est né d’un double constat.

1. Maurice Blanchot a puissamment marqué son temps : chacun se réfère à son œuvre, peu la contestent, beaucoup s’en sont nourris, surtout parmi les philosophes. Foucault, Deleuze, Derrida, Lévinas ont dit leur dette à son égard, Heidegger lui-même vit en lui, si l’on en croit Bataille, « la meilleure tête pensante française ». Il est remarquable, toutefois, que cette œuvre fait autorité sans avoir jamais été discutée – si elle a été l’objet de bien des hommages, elle n’a donné lieu à aucun débat critique.
C’est ce débat que j’ai souhaité ouvrir. Il supposait que la pensée de Blanchot soit d’abord restituée, qu’elle soit ensuite interrogée. Restituée, parce qu’elle soutient les textes sans toujours y être exposée comme telle, interrogée, parce que nulle pensée ne peut se maintenir durablement à l’écart de toute procédure d’évaluation. Il faut donc circonscrire la question à laquelle elle s’affronte, les difficultés qu’elle rencontre pour l’élaborer, la façon spécifique dont elle la prend en charge. Dans le lexique de Blanchot, cette question est celle de la « nuit » – en tant qu’elle dessine l’espace d’un « dehors » –, et il s’efforce d’en répondre en proposant de « penser au neutre ».
Que recouvrent ces vocables ? La nuit est d’abord une expérience, à l’autorité de laquelle Blanchot entend demeurer fidèle. Dans l’extrême souffrance, le seul vécu est celui d’un effondrement : le tissu de la présence se déchire, l’abîme s’ouvre. Rencontrer la nuit, c’est donc se trouver exposé à une apparition paradoxale que toutes les philosophies, selon Blanchot, se sont employées à travestir : l’apparition du rien. La fidélité à l’expérience – qui est ici l’unique règle de méthode – exige que cette apparition soit soutenue. Mais comment la pensée peut-elle accueillir le rien sans le combler – condition nécessaire pour qu’elle reste ordonnée à ce que révèle la souffrance ? Le neutre, en sa forme essentiellement négative (neuter), relève ce défi. Désignant un rien sans promesse ni réserve, il énonce le règne toujours dénié dont témoigne l’expérience de la nuit : celui d’un sens absent se déployant à l’écart de l’être.

2. Le second constat est que la question ouverte par Blanchot sous le nom de « nuit » dépasse très largement le cadre de son œuvre, au point de déterminer une véritable « époque » de la pensée. Une époque n’épuise pas la totalité d’une période historique (par exemple la nôtre), mais elle y dessine une figure dominante. Or une vaste composante de la modernité incline à se définir par sa différence à la « métaphysique » : tenant pour acquis que celle-ci trouve son essence et sa limite dans le primat qu’elle accordait à la présence, elle voudrait s’ouvrir à une autre dimension, essentiellement dérobée. Autant dire qu’elle se situe dans la postérité de Heidegger. Mais en le radicalisant – l’être lui-même apparaît aujourd’hui comme le dernier refuge qu’il faudrait abandonner pour approcher enfin l’abîme en sa nudité, et ainsi ne plus se dérober à l’« insoutenable ».
Accueillir un rien qui ne reconduirait pas à l’être : telle est la tentation qui travaille la philosophie depuis près d’un demi-siècle, et que Blanchot a portée à son point d’incandescence. Interroger ce qu’il nomme la « nuit », c’est donc être amené à scruter un certain visage de la modernité : c’est orienter la discussion sur son paradoxal « objet », considérer les différentes manières dont elle tente de lui rendre justice, mettre en lumière les apories qu’elle rencontre.
3. D’où le triple enjeu de ce livre – expliquant qu’il puisse autoriser plusieurs niveaux de lecture. C’est évidemment une étude consacrée à Blanchot : il s’agit de prendre au sérieux sa pensée, de la dégager comme telle. Mais c’est aussi – c’est d’abord – un essai pour élaborer une question que nous avons tous obscurément rencontrée, et que le mot de « nuit » tente de circonscrire. Nous vivons parfois cette expérience impossible : l’effondrement du monde, l’ouverture de l’abîme. Faisant l’épreuve de cette dépossession, nous sommes soumis à l’extrême souffrance où tout sens semble irrémédiablement suspendu. Il s’agit d’affronter, autant qu’il est possible, cette épreuve : de la décrire et de la questionner, au lieu de s’en détourner. C’est, enfin, un travail consacré à une certaine époque de la pensée, époque qui s’ouvre comme telle précisément par son attention à l’irréductibilité de la « nuit » et qui, pour cette raison, s’est très largement reconnue en Blanchot. Les trois cercles sont donc concentriques, ils se rassemblent autour d’une unique interrogation – la pensée peut-elle accueillir l’abîme, veiller sur lui, s’en instituer la gardienne ? Il m’a semblé qu’elle ne le pouvait pas, mais que cette impossibilité méritait d’être établie, et non simplement présupposée.

II. La problématique
La première partie accompagne Blanchot dans sa mise en lumière d’une donnée. Donnée qui ne fut certes jamais ignorée, mais que les penseurs n’ont exhibée que pour la dépasser (Hegel), la travestir en dernière instance (Heidegger, Lévinas), à supposer qu’ils n’en aient pas récusé d’emblée la possibilité (Husserl). En affirmant l’apparition de la nuit – en soutenant qu’elle ne se produit pas dans le monde, qu’elle défait le sens, qu’elle échappe à l’être –, Blanchot relève des défis philosophiques. Il faut les identifier. Seule l’explicitation du dialogue implicite et multiforme qui sous-tend sa pensée peut permettre de reconstituer celle-ci et d’en comprendre les enjeux. Les vocables directeurs – la nuit, le dehors, le neutre, le désastre – se trouvent donc éclairés au fil de différents débats conduits principalement dans le champ phénoménologique (le seul qui reconnaisse l’autorité de l’expérience).
La seconde partie, plus critique, suit Blanchot dans sa tentative pour redéfinir, à la lumière de cette expérience-limite, la tâche de la pensée ; c’est-à-dire dans ses efforts pour frayer une pensée nouvelle qui, par delà l’être, s’ordonnerait au règne du neutre. Elle est donc amenée à reconsidérer l’ensemble du parcours blanchotien pour en interroger la légitimité. Le pari du neutre peut-il être tenu ? S’il ne le peut pas, à quoi conduit-il la pensée ?
Au terme, l’œuvre de Blanchot se sera révélée porteuse d’enseignement autant par l’avancée qu’elle rend possible que par la transgression qu’elle accomplit. La « nuit » fait parfois effraction, et l’immense apport de Blanchot est d’en avoir sauvegardé la donation sauvage. Mais « penser au neutre » nous demeure interdit, et qui voudrait n’être que le témoin de l’abîme est condamné à se faire l’artisan du désastre. La pensée ne peut donc pas accueillir ce qui la nie : elle peut simplement découvrir ses propres limites, en un indispensable « travail de deuil ».
 
 
 
 
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