Critique, n° 661-662

« Copier, voler : les plagiaires »

Présentation

     Il y a dix, vingt, ou trente ans, on ne parlait pas beaucoup du plagiat. Est-ce qu'on plagiait moins ? Sans doute pas, mais nous étions moins sensibles à l'existence des pratiques plagiaires. Les accusations de plagiat transparaissaient rarement dans la presse ; la contrefaçon littéraire était exceptionnellement poursuivie devant les tribunaux. En particulier en France, le plagiat relevait du non-dit. Peut-être parce que la France est un vieux pays de culture catholique et étatique, le plagiat n'y a jamais été un drame. L'imitation a été longtemps au cœur de la rhétorique scolaire, la tradition du libre examen était fragile, et la sélection des élites était assurée par des concours de virtuosité, non par des exercices où il fallait prouver son originalité.
     Les temps ont profondément changé. Il n'est pas de semaine que la presse ne rende compte d'une affaire de plagiat littéraire. Dans ses débuts, la culture numérique et logicielle à été assimilée à une pratique généralisée du " couper-coller ", à un état de non-droit et à une culture de la liberté et la gratuité, où tout était public. Mais le droit a repris en main Internet. Après un moment de panique, chacun a été sensibilisé à son bien, à ses droits, à sa propriété intellectuelle. Par un curieux retournement, dans la cyberculture tout à un prix, d'autant plus que son expansion a coïncidé avec la bulle financière des années 1990. Tout se paie donc à présent. La photocopie sauvage (le "photocopillage") est plus ou moins jugulée dans les universités ; les écrivains réclament des redevances sur la lecture de leurs ouvrages dans les bibliothèques publiques ; les architectes, sur les cartes postales des bâtiments qu'ils ont dessinés. Et les affaires de plagiat, jadis réglées par un code d'honneur, sont de plus en plus souvent portées devant les magistrats.
     Ce numéro propose une état présent des pratiques du " copier-voler " (comme on dit plagiat en chinois) dans différents domaines culturels et sociaux : la littérature bien sûr, où la notion a pris sens, mais aussi la musique, le cinéma, les arts plastiques, ou encore le droit des marques, Internet, ou le clonage. Au début du XXIe siècle, nul ne peut plus être inconscient de la réalité du plagiat.

Sommaire

Muriel BROT : Réécritures des Lumières
Philippe DAGEN : (à venir)
Laurent DEMOULIN : Angot salue Guibert
Bernard EDELMAN : Droit des marques et parodie
Bastien GALLET : Us et coutumes de l'échantillonnage : mémoire, exotisme et chirurgie plastique
Marcela IACUB : Le malheur d'être une copie : le clonage humain et les droits de naissance
Laurent JEANPIERRE : Retournements du détournement
André LUCAS : Le droit d'auteur et l'interdit
Alain MASSON : L'immunité du film
Hélène MAUREL-INDART : Le plagiat en 2001 : analyse d'un grand cru
Frédéric PAGES : Spinoza, le plagiaire et le pot aux roses
Sophie RABAU : Le mouchoir de Scarlett (et celui de Léa) : entre ressemblance et reconnaissance
Rainer ROCHLITZ : Scripts, brevets et contrats : œuvres contemporaines et institution muséale
Peter SZENDY : " … notre époque de plagiats… " (d'un reste d'Adorno)
Jean-Louis WEISSBERG : Couper-coller n'est pas plagier