Critique, n° 663-664
« Copier, voler : les plagiaires »
144 p.
ISBN : 2.7073.1785.3
 

Présentation

     Il y a dix, vingt, ou trente ans, on ne parlait pas beaucoup du plagiat. Est-ce qu'on plagiait moins ? Sans doute pas, mais nous étions moins sensibles à l'existence des pratiques plagiaires. Les accusations de plagiat transparaissaient rarement dans la presse ; la contrefaçon littéraire était exceptionnellement poursuivie devant les tribunaux. En particulier en France, le plagiat relevait du non-dit. Peut-être parce que la France est un vieux pays de culture catholique et étatique, le plagiat n'y a jamais été un drame. L'imitation a été longtemps au cœur de la rhétorique scolaire, la tradition du libre examen était fragile, et la sélection des élites était assurée par des concours de virtuosité, non par des exercices où il fallait prouver son originalité.
     Les temps ont profondément changé. Il n'est pas de semaine que la presse ne rende compte d'une affaire de plagiat littéraire. Dans ses débuts, la culture numérique et logicielle à été assimilée à une pratique généralisée du " couper-coller ", à un état de non-droit et à une culture de la liberté et la gratuité, où tout était public. Mais le droit a repris en main Internet. Après un moment de panique, chacun a été sensibilisé à son bien, à ses droits, à sa propriété intellectuelle. Par un curieux retournement, dans la cyberculture tout à un prix, d'autant plus que son expansion a coïncidé avec la bulle financière des années 1990. Tout se paie donc à présent. La photocopie sauvage (le "photocopillage") est plus ou moins jugulée dans les universités ; les écrivains réclament des redevances sur la lecture de leurs ouvrages dans les bibliothèques publiques ; les architectes, sur les cartes postales des bâtiments qu'ils ont dessinés. Et les affaires de plagiat, jadis réglées par un code d'honneur, sont de plus en plus souvent portées devant les magistrats.
     Ce numéro propose une état présent des pratiques du " copier-voler " (comme on dit plagiat en chinois) dans différents domaines culturels et sociaux : la littérature bien sûr, où la notion a pris sens, mais aussi la musique, le cinéma, les arts plastiques, ou encore le droit des marques, Internet, ou le clonage. Au début du XXIe siècle, nul ne peut plus être inconscient de la réalité du plagiat.

Sommaire

Muriel BROT : Réécritures des Lumières
Philippe DAGEN : (à venir)
Laurent DEMOULIN : Angot salue Guibert
Bernard EDELMAN : Droit des marques et parodie
Bastien GALLET : Us et coutumes de l'échantillonnage : mémoire, exotisme et chirurgie plastique
Marcela IACUB : Le malheur d'être une copie : le clonage humain et les droits de naissance
Laurent JEANPIERRE : Retournements du détournement
André LUCAS : Le droit d'auteur et l'interdit
Alain MASSON : L'immunité du film
Hélène MAUREL-INDART : Le plagiat en 2001 : analyse d'un grand cru
Frédéric PAGES : Spinoza, le plagiaire et le pot aux roses
Sophie RABAU : Le mouchoir de Scarlett (et celui de Léa) : entre ressemblance et reconnaissance
Rainer ROCHLITZ : Scripts, brevets et contrats : œuvres contemporaines et institution muséale
Peter SZENDY : " … notre époque de plagiats… " (d'un reste d'Adorno)
Jean-Louis WEISSBERG : Couper-coller n'est pas plagier
 

Presse

   Ce numéro de Critique tout entier consacré au plagiat et aux plagiaires est, sans doute, l'un des plus originaux depuis la reprise de cette revue par Philippe Roger en 1996. Délaissant provisoirement le principe des comptes rendus qui sont aussi des essais, celle-ci a décidé de faire un point le plus complet possible sur le phénomène dans des domaines aussi divers que la littérature, la musique, la peinture, mais aussi les marques, Internet et le clonage.
   Le plagiat, défini par le droit romain comme vol d'esclave ou d'enfant, précisent Philippe Roger et Antoine Compagnon en introduction, a certes toujours eu cours. Mais il a de plus en plus tendance à susciter des procès publics, comme le constate, chiffres à l'appui, Hélène Maurel-Indart, elle-même auteur d'un Du plagiat (PUF, 1999). Au point de parler, à propos de l'année 2001, de «grand cru» (elle a repéré treize affaires en moyenne par an pour les années 1990).
   Le problème est abordé de préférence sous l'angle du droit, plus efficace que celui de l'indignation morale. Du reste les réactions de la justice manifestent à quel point les contours de la notion demeurent flous, sauf dans les cas flagrants. Ainsi, les accusations de ressemblances portées contre Régine Deforges pour La Bicyclette bleue par les héritiers de Margaret Mitchell, auteur d'Autant en emporte le vent, dans les années 1980, finirent-elles par être rejetées. Le nœud du problème consiste peut-être à savoir si la contrefaçon est avérée par les seules ressemblances. Car la ressemblance peut n'être qu'une clause de style, voire une manière d'exprimer une filiation, un hommage. Pour Laurent Demoulin, la romancière Christine Angot, en reprenant en une quinzaine d'occurrences des phrases d'Hervé Guibert, ne fait que «saluer» l'auteur (mort du sida) d'A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie (1991) dans son Inceste de 1999.
   C'est ainsi que l'Ulysse de James Joyce, qui reproduit et transpose certains épisodes de l'Odyssée, imiterait moins servilement l'œuvre d'Homère que l'Enéide de Virgile. A titre d'illustration, plusieurs contributions proposent la figure du Pierre Ménard, auteur du Quichotte, personnage forgé par l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, lequel entreprend non de copier l'œuvre de Cervantes, mais de l'« écrire » en tant qu'auteur d'un texte original, même si le résultat final aboutit mot à mot à la même chose !
   Comme le résume Sophie Rabau, le plagiat peut être « un phénomène invisible qui ne passe pas par des ressemblances observables, mais par une communauté d'âme qu'un tiers ne pourra guère vérifier ». Aux magistrats d'affiner leurs critères à l'aune des avancées de la critique littéraire !
 

« COUPER-COLLER »

   La notion d'auteur, naguère déclarée caduque par la philosophie critique des armées 1970-1980, a en tout cas singulièrement évolué à l'heure d'Internet. « Couper-coller n'est pas plagier », affirme Jean-Louis Weissberg. Si le créateur d'un « cybertexte » (roman sur Internet) reste bien un auteur, le support choisi l'expose à des lectures qui ne sont plus exclusivement passives. L'auteur prend alors un sens collectif.
   Critique 
ne s'est pas limité à la production littéraire. La peinture est évoquée par notre collaborateur Philippe Dagen, ainsi que la question du statut juridique fragilisé de l'œuvre quand elle s'exprime au travers de la performance, du geste ou de l'installation, comme dans l'art contemporain, par le philosophe Rainer Rochlitz. Le plagiat musical est aussi traité à travers un texte méconnu de Theodor Adorno, commenté par Peter Szendy. Le philosophe y établit un lien entre l'apparition de la figure du compositeur au XIXe siècle, le développement du capitalisme et l'émergence du thème de la « musique volée ».
   Curieusement, le domaine de la poésie, là où l'originalité d'une parole représente un enjeu essentiel, est un peu négligé. C'est d'autant plus dommage qu'un admirable travail dû à Barbara Wiedemann, spécialiste du poète d'expression allemande vivant en France Paul Celan, a récemment exhumé tous les documents de la calomnie de plagiat dont fut victime l'auteur de La Fugue de la mort, harcelé par la veuve du poète Yvan Goll, elle-même très interventionniste dans les manuscrits de son défunt mari (Paul Celan - die Goll-Affäre, Suhrkamp, 2000). Une affaire qui montre que les plus enragés des accusateurs se révèlent parfois eux-mêmes des contrefacteurs prompts à transformer une culpabilité en accusation.

Nicolas Weill, Le Monde, jeudi 24 octobre 2002