Rubrique Multitudes.

Multitudes
Numéro 11. hiver 2003

Sommaire

En Tête
Yann Moulier Boutang L'Europe trou noir

Majeure: guerres et paix dans l'empire

11. Philippe Zarifian: pourquoi ce nouveau régime de guerre ?
25. Éric Alliez & Antonio Negri: paix et guerre
35. Georges Caffentzis: respectez vos ennemis : la première règle de la paix : essai adressé au mouvement U.S. contre la guerre
49. Paolo Napoli: qu'est-ce qu'une mesure de police ? considérations historiques après Gênes 2001
57. Mathieu Bietlot: du disciplinaire au sécuritaire : de la prison au centre fermé
67. Michel Agier: la main gauche de l'Empire : ordre et désordres de l'humanitaire
79. John Symons: somos fronterizos
91. Jean-Claude Paye: lutte antiterroriste et contrôle de la vie privée

Insert

107. Geert Lovink: après le boom de la net-économie

IcÔnes

119. indiens. Edward S. Curtis, Bruno Peinado, Gillian Wearing, Jeremy Deller, Serge Valène, Jean-Luc Verna, Torbjørn Rødland, Andrea Robbins & Max Becher, Glen Baxter...
 

Mineure: nouveaux sens du cinéma

135. Pascal Houba: la parole errante des corps : pratiques de cinéma mineur
145. Entretien avec Jean-Luc Dardenne : dans le dos de l'ange de l'histoire
159. David Lambert: de L'homme blessé à Drôle de Félix : évolution des représentations de l'homosexualité masculine dans le cinéma français
169. Natalia Skradol: figures et figures du discours dans Parle avec elle d'Almodóvar
 

Hors champs

179. Jules Falquet: l'ONU, alliée des femmes ? une analyse féministe du système des organisations internationales
 

Liens

193. Ronda Hauben: à la recherche des pères fondateurs d'Internet : pourquoi a-t-on besoin d'une histoire d'Internet ?
201. Pascal Jollivet: les multitudes seront techniques ou ne seront pas ?
209. biolines résumés icônes : légendes & annexe
 

MAJEURE. GUERRES ET PAIX DANS L'EMPIRE

Philippe Zarifian. Pourquoi ce nouveau régime de guerre ?
- Nous sommes entrés dans un nouveau régime de guerre de longue durée. Ce régime est multiforme, et se déploie sur un double front : front externe, front interne, avec une nette interpénétration entre ces deux fronts : le militaire et le sécuritaire se
mélangent et s'associent, face à un même ennemi supposé : le terrorisme mondial, actuel et potentiel. Si, dans ce régime de guerre, le gouvernement américain occupe une position de leadership, plusieurs autres gouvernements y sont de plain-pied engagés, dont la France et la Russie. On ne saurait en aucun cas le réduire à une simple manifestation de l'impérialisme américain. Cet article soutient que la cause première est à la fois plus profonde et plus vaste : elle relève de la peur de la mondialité, de l'émergence subversive d'une humanité tout à la fois mondialisée et métissée, qui, de multiples façons, déplace la perspective : secouer les dominations, se confronter aux grands problèmes immédiatement mondiaux, et non pas entrer dans le jeu des conflits de forces et de territoires. C'est cette peur qui habite les promoteurs de ce régime, et qui nous
pose, en contrepoint, un vrai défi : savoir exprimer, du plus qu'elles contiennent, les virtualités de cette mondialité.

Éric Alliez & Toni Negri. Paix et guerre
- Alliez et Negri partent du constat que la guerre globale ne s'affirme pas comme puissance d'ordre impériale sans opacifier toute idée régulatrice de la paix, ramenée à une illusion trompeuse. Absolument contemporaine de la guerre, la paix «postmoderne » s'en déduit comme institution « postdémocratique » d'un état d' exception permanent, continuation de la guerre par d'autres moyens (à l'extérieur comme à l'intérieur), réduction de la souveraineté au déséquilibre de la terreur
selon le principe de distinction entre ami et ennemi. Dès lors que la guerre, la paix et la barbarie interagissent sans autre règle que le sens commun de l'Immonde, il n'y a que le Combat contre la Guerre pour détruire le système d'évidences de la fausse
paix sociale et ouvrer à la construction d'un Monde à nouveau possible pour les singularités quelconques que nous sommes en-commun. D'où le caractère de dangerosité sociale de l'art contemporain (et les procès dont il fait l'objet), quand il s'attaque à l'image-monde médiatique en mettant en ouvre un « nouveau paradigme esthétique » transversaliste qui s'expose à la déchirure du sensible dans la surexposition de la paix à la guerre. Telle pourrait être la nouvelle adresse de l'art, traçant sa différence dans une machination créative d'affects qui ne peut plus se soutenir d'aucune mémoire d'être de la paix.

George Caffentzis. Respectez vos ennemis : la première règle de la paix.
- Cet article s'adresse au mouvement anti-guerre américain qui congédie l'administration Bush comme une bande de loufoques d'extrême droite, dénuée de vision , qui lèche les bottes des grandes compagnies de pétrole, et qui de ce fait ne mériterait pas une analyse approfondie. Si l'administration Bush mérite le respect (i.e. « un réexamen ») c'est qu'elle s'est presque totalement mobilisée dans la réponse à une crise du néolibéralisme, vieille de 5 ans. Sa solution est d'utiliser l'armée américaine pour forcer à l'application des règles de l'économie néolibérale, pendant que des millions de personnes et leurs gouvernements ont été tellement appauvris par des règles qu'ils ne peuvent plus supporter plus longtemps. Il s'agit de la « quatrième guerre mondiale » que les zapatistes ont désignée comme telle dés le début de la crise Dans cette lutte élargie, la guerre avec l'Irak est la première application d'un unilatéralement « made US ». Pour arrêter la guerre avec l'Irak, le mouvement anti-guerre doit montrer aux travailleurs des USA, qu'ils soient blancs, noirs ou immigrés, que l'effort effectué par l'administration Bush pour surmonter la crise du néolibéralisme est bien plus destructrice de leurs corps et de leur bien être que Saddam Hussein ne l'a jamais été.

Paolo Napoli. Qu'est-ce qu'une mesure de police ?
- Depuis plus de deux siècles l'État de droit et le principe de légalité ont certes construit un rempart contre l'autosuffisance du pouvoir policier, mais les événements de l'été 2001 nous ont brutalement dévoilé la porosité de cette limite. Du coup, tout
un passé réapparaît, précieusement instructif, censément révolu et voué à l'érudition depuis la date fatidique de 1789. Tout comme les révolutionnaires dans l'Assemblée constituante et législative (1789-1791), nous sommes de nouveau confrontés à un dilemme que deux siècles de positivisme juridique n'ont guère modifié : est-il possible de soumettre l'activité de police à un système de contrôle légal, ou faut-il plutôt admettre que cette institution possède sa propre mesure et que tout dérapage
est moins le signe d'une violation conjoncturelle de la loi que la confirmation d'une spécificité structurelle propre à la police ?

Mathieu Bietlot. Du disciplinaire au sécuritaire : de la prison au centre fermé
- Succédant aux « sociétés disciplinaires », les sociétés sécuritaires qui se profilent à l'aube du XXI e siècle - suite aux mutations du capitalisme et aux modes de néomanagement qui les accompagnent - combinent, d'abord, des mécanismes de pouvoir disciplinaires et biopolitiques perfectionnés, ensuite des mécanismes de contrôle (Deleuze), mais encore une résurgence du vieux pouvoir souverain et de l'état d'exception permanent (Agamben) face aux menaces de l'insécurité. Les procédés sécuritaires fonctionnent de manière ambiguë à la protection et à la répression. Les dispositifs de contrôle des flux migratoires en offrent une parfaite illustration, notamment à travers le centre fermé (ou centre de rétention) qui est, selon nous, à la société sécuritaire ce que la prison était à la société disciplinaire, selon Foucault.

Michel Agier. La main gauche de l'Empire
- L'humanitaire se constitue aujourd'hui dans une relation permanente et tendue avec les stratégies guerrières, destructrices et excluantes des forces et des États qui dominent la planète. D'un côté, une politique de la « main dure », adepte des guerres
saintes et justes, des sanctions exemplaires, des opérations coups de poing et des frappes chirurgicales, bref tout l'arsenal technique d'une police agissant au coup par coup à l'échelle mondiale et sur le mode de la relation ami / ennemi, selon les
principes de la fidélité partisane et de la vendetta. De l'autre côté, tenant lieu de politique sociale à la même échelle, un humanisme spectaculaire qui se concrétise en un ensemble d'organisations privées dont le rôle est de maintenir en vie les
rescapés, les traiter en victimes sans nom, tenues à distance, pour seulement laver l'âme des puissants. Mais les populations déplacées et réfugiées répondent à la situation en développant diverses sortes d'actions, généralement illégales, et redoublent ainsi la tension inhérente aux terrains de l'humanitaire.

John Symons. Somos Fronterizos
- En examinant soigneusement la ville de El Paso-Ciudad Juárez, nous sommes en mesure de corriger quelques incompréhensions répandues relatives à la frontière entre les États-Unis, et le Mexique. Sans doute les « Fronterizos » nous fournissent-ils un nouveau modèle positif pour les relations transnationales.

Jean-Claude Paye. Lutte antiterroriste et contrôle de la vie privée
- Les lois antiterroristes procèdent à un démantèlement préventif de toute action de recomposition sociale tout en assurant une surveillance étroite de la vie privée. Il s'agit moins de punir certains comportements que d'assurer un contrôle généralisé. C'
est ce cadre qui donne sens aux lois qui mettent en place le contrôle du Net. Les nouveaux textes incriminant le terrorisme et les mesures assurant la surveillance du Net ont directement une portée internationale. Ils s'attaquent à une criminalité virtuelle. L'action n'est plus réactive mais « proactive ». Ces mesures s'inscrivent dans une mutation du droit pénal qui consacre la primauté de la procédure sur la loi proprement dite et donne tous pouvoirs aux forces de police. Le travail de police judiciaire devient directement, et non plus de manière médiate, une tâche du maintien de l'ordre. Le maintien de l'ordre se résume essentiellement au contrôle social.
 

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MINEURE. NOUVEAUX SENS DU CINEMA

Pascal Houba. La parole errante descorps : pratiques de cinéma mineur
- Nous passons en revue différentes pratiques cinématographiques qui permettent au devenir minoritaire de s'inscrire dans la production et la réception de films témoignant d'une résistance à la normalisation. En particulier, nous examinons comment les problèmes de la représentation du minoritaire et de la transmission de son expérience se sont transformés dans l'ouvre des Dardenne et dans le cinéma de poésie de Pasolini. Ces cinéastes ont chacun développé un style propre de « cinéma mineur » où les corps prennent le relais du langage, devenu problématique.

Luc Dardenne. Dans le dos de l'ange de l'histoire
- Luc Dardenne se penche sur le travail qu'il a effectué avec son frère Jean-Pierre, en particulier dans leur dernier film Le Fils, et sur le parcours qui les a amenés à la maîtrise de nouvelles pratiques cinématographiques. Tour à tour sont évoqués l'
importance de l'histoire et de la mémoire des luttes, le changement dans les formes d'engagement et de résistance, l'éthique dans la façon de filmer un corps, l'imbrication entre la technique et la recherche des limites de leur art.

David Lambert. Évolution des Représentations de l'Homosexualité masculine dans le Cinéma français
- De 1983 à 2000, de l'apparition du sida jusqu'au Pacs, l'analyse des différentes représentations de l'homosexualité masculine dans le cinéma français majeur. En revenant sur des films consacrés tels que Tenue de Soirée de Bertrand Blier, Les Nuits Fauves de Cyril Collard ou Sitcom de François Ozon, il s'agit ici de rendre compte des transformations d'un imaginaire social à travers les problématiques de l'espace, du regard, et du verbe.

Natalia Skradol.
Figures et figures du discours dans Parle avec elle d'Almodóvar
- Cet article explore l'éthique des relations interpersonnelles physiques et verbales, qui s'expriment elles-mêmes comme déplacements et intersections des genres dans le film de Pedro Almodóvar, Parle avec elle (Hable con ella, 2002).. L'éthique
doit être comprise ici dans le sens étroit du souci de soi, qui présuppose toujours le souci de l'autre. Je soutiendrai que le film suggère la démétaphorisation de l'expérience corporelle comme voie menant vers des rapports éthiques entre les êtres
humains. Je suggèrerai également que le film propose un féminisation du masculin comme étape permettant d'atteindre un niveau plus élevé d'humanisme et de compréhension mutuelle.
 

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HORS CHAMPS

Jules Falquet. L'ONU, alliée des femmes ?
Une analyse féministe critique du système des organisations internationales Cet article analyse la stratégie du système onusien pour neutraliser les mouvements sociaux contestataires en les faisant « participer » à son projet de « bonne gouvernance » mondiale, à travers l'exemple du mouvement féministe latino-américain et des Caraïbes. En étudiant les « politiques de population » des institutions internationales et la question du micro-crédit pour les femmes, on voit comment l'ONU parvient à se présenter comme « alliée » des femmes et à embrigader dans son entreprise une partie du mouvement féministe, alors qu'elle applique des politiques désastreuses pour les femmes, en particulier pour les femmes pauvres du Sud.



L'Europe trou noir
Yann Moulier-Boutang

      Le vide de l'Europe est impressionnant. Quand on parle d'elle, c'est pour se plaindre : de sa banque centrale, de ses absences. Il faut avoir la foi du charbonnier pour gratifier cette grandeur négative de l'énergie d'un trou noir. Et pourtant.

      La vérité est que le fédéralisme franc, seule culture politique possible pour sortir l'Europe de sa torpeur, se porte peu cet hiver : les confédéralistes semblent triompher. Mais les circonstances mondiales exigent une ligne clairement  alternative
à la gestion bushienne du monde. Elles réclament qu'elle soit portée par l'Union Européenne, qui est au-delà des nationalismes[1].On attendrait donc logiquement un fédéralisme à toute épreuve. En fait un seul pays a fait son coming out fédéral, c'est l'Allemagne. Face aux populismes divers, les fédéralistes honteux continuent de jouer le « pas vu pas pris ». Presque tous les politiques déclarent la main sur le cour que Bruxelles manque de démocratie, que les Nations demeurent souveraines. Jacques Delors a jeté l'éponge du combat fédéraliste en se repliant sur une motion chèvre-chou d'Europe Fédération d'États-nations, formule qui redonne aux confédéralistes l'espoir de détricoter les traités.
      On sait qu'en 1787 les confédérés américains de la Convention de Philadelphie ont dû à Madison, Hamilton et Jay de sortir de cet inextricable guêpier en acceptant la division de la souveraineté par un gouvernement partagé[2]. Depuis trente ans, l'Europe fonctionne avec des éléments totalement fédéralisés et des composantes hybrides ; la décentralisation constitue une forme complémentaire de ce partage. Les souverainistes mènent une lutte obstinée pour noyer les éléments fédératifs et
réintroduire les règles de l'unanimité, mais la mondialisation marginalise les prérogatives des États-Nations en requérant des unités de dimension impériale (dans la politique industrielle, dans celle de la recherche, dans la défense).. Et l'élargissement se retourne contre la logique du Conseil, très difficilement gouvernable à 25 ou 32 États.
      Après avoir fait l'euro,  l'Europe des onze avait juré la pause.. La réforme des institutions devait se cantonner à une mesure technique et surtout ne pas réveiller le dragon constituant. Après l'échec de Nice, l'idée minimale d'unifier l'amoncellement des traités et des piliers a été acceptée, et la Convention lancée. La consultation de parlementaires mandatés pour préparer des propositions de constitution aura été très institutionnelle : aucun mouvement social, aucun grand événement politique ne l'aura nourrie et précédée.  Mêlant toutefois députés européens et  parlementaires nationaux, elle échappe aux limites des simples groupes de travail technique. Devant les cafouillages du Conseil Européen, la Convention devient un enjeu  fort. La France et l'Allemagne y envoient désormais leurs ministres des Affaires étrangères.

      Les propositions reflètent une peur des crispations souverainistes. En France, à droite comme à gauche, on trouve le même confédéralisme rampant. On reprend de toute part l'objection jadis opposée à Madison  par les confédéralistes: il n'existe pas de peuple américain en 1787, il n'existe pas aujourd'hui de peuple européen[3].

      Ouvrons Une constitution européenne de Robert Badinter[4] : «Nous, représentants des États». Évidemment, puisque l'expression « représentant du peuple » des constitutionnels français ne peut plus renvoyer à un peuple dans le cas européen,
et qu'il n'est pas question de renvoyer aux divers peuples qui incluraient aussi les peuples minoritaires (basques, bretons, corse). Refus d'autant plus remarquable que la Convention réunit des Parlementaires européens comme des « nationaux » et que la Convention n'est en aucun cas une pure émanation du Conseil des Ministres européens. Mais il ne s'agit pas d'un lapsus : dans les premiers articles se trouve affirmé qu'à la différence des États-Unis d'Amérique, l'Union Européenne est une fédération d'États souverains, destinés à le rester. La messe est dès lors dite : il s'en suit une constitution  confédéraliste  dans son principe intime. La légitimité du Président européen est purement tirée du Conseil, c'est-à-dire de l'union des gouvernements. La commission est rabaissée à une administration ;  le Parlement  peut être dissous par un exécutif qui demeure un  pouvoir législatif. Le comble étant atteint  avec des ministres européens qui seront à la tête des quatre cents millions d'habitants et devront être en même temps ministres dans leur propre gouvernement  national !

      L'erreur typique des confédéralistes, réduisant la communauté à du droit international, à des alliances entre États et non entre populations, est à l'ouvre dans son exclusion de la Turquie. Giscard croit à la lente constitution d'un peuple européen, mais son peuple doit demeurer unitaire et cohérent, c'est-à-dire chrétien Ce qui contredit à la fois les principes géopolitiques des partisans d'une realpolitik européenne, et la tradition politique chèrement acquise  que la religion ne saurait façonner l'ordre politique démocratique.
     Devant la Chambre des députés français,  Giscard a réaffirmé la double nature de l'Europe : union des États et union des peuples, comparée à la réunion des deux lobes cérébraux. Pour lui l'aspect fédéral se limite à la gestion des compétences
communes  qui existent déjà (monnaie, commerce international, concurrence). Tout le reste (les politiques sociales, la diplomatie, la défense) sera géré de façon nationale et confédérale.
      Souci de caresser la bête souverainiste qui sommeille en chaque Parlement national, ou conviction profonde ? On se contente de rationaliser dans un seul traité ce qui a été la pratique de l'Union Européenne. Mais un tel projet est déjà dépassé
car les domaines de compétence de la Commission s'accroissent (politique étrangère, politique économique, diplomatie, défense, immigration  et, dans les années qui viennent, politique sociale). La véritable crise des traités des communautés tient
précisément à ce débordement permanent, à cette montée en puissance du fédéral que même le Conseil est en train d'admettre sous la forme des coopérations renforcées et sous celle d'une banalisation de la prise de décision à la majorité qualifiée (la moitié des États et la moitié de la population), avec un domaine de plus en plus limité pour les décisions à la majorité qualifiée renforcée, ou à l'unanimité.

      La contribution de R. Prodi, est plus fédéraliste sur la division des pouvoirs : la Commission devient un véritable exécutif, le Conseil des ministres un législatif confédéral et le Parlement un législatif  fédéral. La présidence est responsable devant les deux instances. Le caractère tournant de la Présidence de l'Union rend les États peu capables d'une action continue, tandis qu'un poste de vice président aux affaires étrangères consacre la fédéralisation de la politique étrangère. Mais le fédéralisme bruxellois de la Commission limite soigneusement le rôle du Parlement européen, qui doit presque toujours réunir la majorité renforcée des deux tiers pour renverser le Président, alors que le Conseil des Ministres peut le révoquer simplement. D'autre part l'égalité, la cohésion sociale demeurent absentes du domaine de compétence fédérale.

      Les architectures dessinées par la Convention et la Commission restent très en deçà de la position fédéraliste de J. Fischer, pour qui le Parlement  européen devient l'instance législative de l'Europe: il élit  un Président et un  gouvernement
fédéral ;  la Commission de Bruxelles, quand elle fait partie du gouvernement, devient responsable devant le Parlement ; sinon elle est une administration fédérale. Le Conseil subit la même clarification; il abandonne ses prérogatives législatives, transférées à une chambre des États-Nations, et s'intègre au gouvernement  responsable devant le Parlement. À terme, la diplomatie, la défense, les finances, la sécurité, les politiques économiques et sociales d'enjeu global relèvent des compétences fédérales. L'éducation, la culture, l'aménagement du territoire restent, eux, du ressort des États (qui deviennent des équivalents des Länders allemands).
      Mais le fédéralisme conséquent (qu'avaient derrière la tête, sans en parler jamais, les pères fondateurs de l'Europe des Six) a sauté une génération. Joschka Fischer est de la génération politique de 1968. Il a également été éduqué dans un
pays fédéral. La Convention sera donc confrontée au dilemme suivant : ou elle devient constituante, c'est-à-dire porteuse d'un projet politique fédéral, ou elle tente de figer les institutions pour maintenir en vie un confédéralisme réactionnaire, et elle
deviendra une commission croupion. Deux éléments peuvent bousculer le deuxième scénario : la guerre et le Forum social européen. La guerre en bonne et due forme, en Irak ou au Pakistan, peut accentuer les velléités européennes de promouvoir une politique mondiale, un modèle d'autre mondialisation. Dans ce cas les États européens peuvent aller à un Canossa du souverainisme et accélérer une fédéralisation de la défense et de la politique étrangère.

      Les dirigeants européens n'ont pas de culture fédérale. Les raisons de la misère du fédéralisme sont à chercher dans l'absence des mouvements et de leur représentation dans l'enceinte des constitutionnalistes et des politiques, qui sur-représentant les vieilles nations, tout comme le mouvement syndical tend à devenir une organisation de retraités, tandis que le précariat lui échappe. Seule l'expression des multitudes dessine le peuple européen introuvable. L'Europe ne se lancera pas dans une politique de puissance, dans un nouveau nationalisme, si elle incorpore dans une culture commune le rejet de la guerre, du racisme et de l'antisémitisme, du colonialisme externe et interne à l'égard des minorités, du fanatisme religieux ou de l'inégalité sociale, toutes catastrophes qu'elle a connues intimement, de l'intérieur. C'est l'universalité négative, faite d'accès à l'horizon du non-pouvoir qui constitue le véritable préambule de la constitution .

      La discussion sur le caractère non absolu de la souveraineté, sur son caractère « inutile et incertain» n'est donc pas une marotte des partisans d'un mouvement abstrait des multitudes, à mille lieu de la discussion institutionnelle.. Elle se trouve au cour de l'affrontement en cours. L'Europe fédérale est un palais désert. La Convention suit le tropisme de très vieux confédéraux : le souverainisme. Les fédéralistes, eux, n'ont pas la force de se transformer en Constituante. Seuls le Forum mondial sur la société de l'information, le Forum social européen, en occupant l'édifice par une sorte de squatt institutionnel, peuvent aller plus loin et donner un contenu à cette Europe sociale que fuient la Commission, comme le Conseil.
 
 
 

[1] Sur la divergence croissante entre le post-nationalisme européen, et le grand nationalisme américain, voir R. Kagan,  in  Policy Review, n° 113, juin 2002, http://www.policyreview.orfg/JUNE02/kaganhtml
[2] T. Chopin, La République « une et divisible », les Fondements de la Fédération américaine, Commentaire/Plon, 2002
[3] Débat  classique de la vie politique démocratique.  P. Rosanvallon, Le Peuple Introuvable, Folio, Gallimard 1998.
[4] R. Badinter, Une constitution européenne, Fayard, 2002