Revues généralistes.
M e r c u r e d e F r a n c e
 26, rue de Condé
 75006 Paris France

 Penser/rêver
 revue de psychanalyse

(page non mise à jour; voir le site de la revue)






Présentation. N° 1: sommaire, argument. N° 2: sommaire, argument..
 




Présentation
PENSER/RÊVER le fait de l’analyse
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    Penser/Rêver : le jour et la nuit. Leur rencontre, leur séparation quand la longue pensée du jour prend le relais de la réalisation brève, hallucinée du désir du rêve. Leur voisinage, au coucher, quand la pensée se déshabille. Une pensée, consciente et inconsciente, modifiée par le rêve, et qui y retourne comme à sa source ignorée.
    Le jour dans la nuit (la découverte freudienne est découverte des Lumières), mais aussi les ombres que L’interprétation des rêves jette, toujours aujourd’hui, dans la pensée.
    Penser rêver le fait de l’analyse, c’est retourner au peu correct programme des réunions de la Société psychanalytique de Vienne, où, au début du XXe siècle, on discutait du capitalisme et des bonnes d’enfant, de la taille supposée des organes génitaux de Swift ou de la pulsion de mort, de « la question du père » ou de ce qu’on pouvait apprendre de Kleist, de la vénération des seins ou des révolutionnaires russes, de l’hérédité, du sourire, du réflexe « psycho-galvanique », du vagabondage, de la vie pulsionnelle...
    Penser/Classer, écrivit Perec : le désordre de la pulsion et de ses objets inclassables peut-il être pensé s’il n’est aussi dé-figuré et délocalisé par le rêve ? C’est, comme au temps de la découverte, une question de méthode, où il s’agit de penser à partir de ce qu’on ne connaît pas.
*
    Chaque numéro comprend une partie thématique, autour d’une réalité encore mal perçue et du trouble qu’elle installe. Les auteurs viennnent de la psychanalyse, de diverses disciplines des sciences humaines et de la création littéraire où Freud reconnaissait ses précurseurs.
    La partie thématique est suivie d’un Glossaire. Les mots du thème prennent la clé des songes, selon les définitions qu’un auteur chaque fois différent choisit de leur donner.
    À l’écart du thème, des textes brefs, des Pollens (c’est le titre d’un recueil des fragments de Novalis) tentent de saisir ce que Freud appelait l’Einfall, l’idée incidente, une dissociation imprévue et féconde ; l’idée qui vient, le souffle qui la porte, mais aussi l’idée intraitable, le reste diurne qui attend son heure.
    Controverse fait état des désaccords suscités par un article, un livre, ou plus largement par un mouvement ou une tendance théoriques.
    La Libre Chronique de J.-B.Pontalis « inachève » chaque numéro.




Déja parus :
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penser/rêver n°1 "L'enfant dans l'homme" printemps 2002

Sommaire.
Argument (l'argument au format rtf)
Pierre Bergounioux Métamorphoses

Jean-Philippe Dubois Qui s’y frotte cigogne
Bernard Favarel-Garigues « Ce petit « soi » d’enfant »
Clarisse Herrenschmidt L’ébloui de langues
Manuele Utrilla Robles Je n’aime que toi

Didier Lett L’infans qui dévoilait l’invisible…

Paul-Laurent Assoun L’enfant, père de l’homme.
Danielle Margueritat L’envie de pénis revisitée
Loup Verlet L’enfant et le vieux sage
Edmundo Gomez Mango L’enfant aux rats…

Paul Denis Glossaire de l’enfant dans l’homme : Poucet

Pollen

Henri Raczymow Fragments d’un journal aux chiens
Jean Imbault Rêver/penser
Anne Serisé Precious Liquids
Yvonne Cazal Moi, la mer
Marie Depleschin Le bohneur en famille

Controverse

Giovanni Vassalli Présentation : deviner ou trahir.
La psychanalyse naît de l’esprit
Même de la technique grecque

Libre Chronique

J.-B. Pontalis La fabrique clandestine de l’inhumain.




Argument n° 1
(l'argument au format rtf)
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Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
 

On connaît, ou on croit connaître, l’enfant dans l’adulte. Aussi polymorphe, aussi complexe soit-il, on a tôt fait de l’identifier : c’est lui qui regarde et qui est aveugle, qui observe mais qui hallucine, qui s’étonne  de presque tout et qui admet presque tout. Avec sa capacité de souffrance et sa pensée magique, avec sa faiblesse et son abandon confiant, c’est  lui qui touche le cœur des amants. Impuissant et tout-puissant, sexuel et amnésique, c’est encore lui qui s’allonge sur le divan du psychanalyste, et  lui qui résiste à une analyse dont il est sans doute le seul adversaire pertinent. Ce qu’il a d’inachevé est cela même qui ne saurait renoncer à se reproduire : il est soumis au principe de plaisir.

L’enfant dans l’homme, c’est autre chose, c’est peut-être même une autre histoire. D’abord, il n’est pas facile à attraper. Il est moins daté, moins historique, moins crédible que le premier.
Quand on le prend dans la ribambelle d’enfants de nos mythes, ce qui frappe, c’est  son destin excessif : enfant sauveur, enfant roi, héros, ou fondateur, ou bien, et c’est souvent le même, enfant exposé aux bêtes féroces, étrangleur de serpents, allaité par une louve,  organiquement sauvage. Cet enfant hors norme, idéalisé et pulsionnel (idéalisé parce qu’il est pulsionnel?), on souhaiterait ne pas l’expliquer trop vite par le trop de figuration qui marque  si souvent les représentations originaires.

Il est l’un des protagonistes du triptyque anthropologique de Totem et tabou (l’enfant, le primitif, le névrosé), récusé d’ailleurs par Lévi-Strauss. Mais, d’une certaine façon, Freud l’apprivoise en visant à dégager des concordances entre lui et l’adulte. C’est de la même manière que, pendant la Grande Guerre, Ferenczi le voit “au fond de l’homme” dans une série voisine (l’enfant, le sauvage, le primitif).

Or ce sont plutôt les discordances qui retiennent, auxquelles les  peintures  et les dessins anciens donnent une consistance en montrant des enfants à visage d’homme en miniature avec, en plus, une expression dysharmonieuse, dérangeante. Une gravure (n°7) du Traité de l’homme de Descartes renforce l’impression : le personnage, potelé et musclé à la fois, près d’un feu de bois qui projette curieusement non de la lumière mais de l’ombre, montre assez bien le mélange. Moitié enfant de la nature, moitié homme civilisé (ou “scientifique”, avec son “filet” qui relie une sensation à un “pore” du cerveau), son sourire contraint paraît témoigner de sa gêne à n’être ni l’un ni l’autre. Il semble dire qu’il n’est pas qu’une trace dans les réminiscences de l’homme, pas seulement une trace dans ses préoccupations, ses représentations, son émotion ; ce n’est pas, à coup sûr, un adulte mélangé à son propre souvenir. On dirait un enfant qui se serait développé en un seul temps, en ignorant le développement psycho-sexuel discontinu, les “métamorphoses de la puberté” (pour reprendre le titre du troisième des Trois Essais sur la théorie sexuelle) qui transforment, sans l’effacer, l’enfant en adulte.  La gêne, l’expression indéfinissable de son visage, ce doit être qu’il est sexué à son insu.

Une autre image énigmatique de l’enfant dans l’homme pourrait être trouvée dans la phylogenèse freudienne. La phylogenèse est omniprésente dans l’œuvre de Freud, mais on en traite généralement le saut épistémologique soit en la récusant absolument, soit en l’acceptant tout uniment sous couvert de métaphore. Or elle provoque la pensée théorique. Elle abrite, par exemple, un enfant actuel dans un homme hors d’âge, quand elle rapporte le développement en deux temps de la sexualité infantile aux grandes époques de glaciations qui auraient obligé l’homme à garder, pour survivre, l’énergie dispendieuse qu’il consacrait à sa vie sexuelle et à ses conséquences meurtrières, c’est-à-dire à suspendre son activité sexuelle comme, “depuis”, le font les enfants dans la phase de latence.

Et, puisque nous sommes aux frontières : la génétique a trouvé dans l’homme un enfant qui échappe, lui aussi, à toute raison, un enfant aux frontières de la pensée. En annonçant le clonage humain, la génétique semble en effet marquer la fin réelle et de la préhistoire et de l’histoire de l’humanité. Elle met un terme à ce qu’Apollinaire appelait “notre race humaine”,  car son objet, l’instrumentalisation de l’origine, abolit l’idée même des récits de l’origine, mythiques ou personnels, qui nous ont fondés.

Ces “images” : s’agit-il d’une galerie de portraits, ou bien de diverses manifestations du même objet? Les enfants qui, par exemple, rejouent sans jouer Sa Majesté des Mouches, tuent et se tuent entre eux, sont-ils, si l’on peut dire, dans le même homme que ceux évoqués plus haut? Dans la tête de quelle sorte d’homme habite l’enfant meurtrier?   On peut se demander ce que vaut  ici  le dispositif que Freud a appelé “surmoi” -la “conscience” paradoxale de la nécessité, interne et externe - alors que ce dispositif tient sa force du sentiment amoureux qui anime l’enfant, et que cet amour est en tout point identique à celui que nous ne cessons jamais d’éprouver pour l’enfant en nous. Quel est le vrai visage du joueur de flûte qui entraîne à jamais les enfants hors de la cité des hommes?

L’homme peut être vu comme une  enveloppe de l’enfant, avec des modifications quantitatives (plus solide, plus indifférent, plus élaboré, moins passionné, plus réel, etc.) et qualitatives, comme des mues radicales. Mais on pourra aussi bien désigner l’enfant-dans-l’homme comme l’unité du mouvement de la vie humaine. Comme ce qui passe au travers des transformations, et va devant, petit ambassadeur -revoilà peut-être l’idéalisation du pulsionnel.
Un enfant qui, contrairement à celui dans l’adulte, connaîtrait le temps et vieillirait, tout en restant cependant identique, comme les traits d’un visage. C’est l’enfant dans l’adulte que je retrouve lorsque quelque chose se répète ; mais c’est l’enfant dans l’homme que je rencontre chaque fois que quelque chose a changé : sans lui, je serais moins assuré de mon temps humain, et de mon genre humain.

        p/r
 

L’ « argument » que rédige la Rédaction est adressé aux auteurs pressentis. Il n’est pas une présentation des contributions au thème, mais leur point de départ.
 
 




penser/rêver n°2 "Douze remèdes à la douleur" automne 2002
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Sommaire

Argument (l'argument au format rtf)

Antonio Alberto Semi Quand passe la douleur
Laurence Kahn L’enfant endeuillé
Henri Normand Si la mère reste douloureuse
Jean Imbeault Définition d’une ligne
Pierre Fédida Une douleur de l’apparence

Alain Bourreau L’analgésique
Jackie Pigeaud Sois singe, ô ma douleur

Florence Aubenas Titre à venir
Jean-François Daubech L’être ensauvagé

Jean Clair La déclaration

Uri Tzaig Tel-Aviv, été 1993

Josef Ludin Glossaire des remèdes à la douleur :
 vingt quatre blessures

Polllen
Patrick Weiller Notes
Michela Gribinski Vie parallèle
Marc Wetzel Ma copie
Raphaëlle Desplechin Duo
Pierre Force Heureux qui comme Ulysse ?

Controverse

Paul-Laurent Assoun D’un certain style, littéraire, dont la psychanalyse
 De nos jours se corromprait
 

Libre Chronique

J.-B. Pontalis La réalité mise à nue
 




Argument
(l'argument au format rtf)
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Oui ! venez à Paris — quand même — et tout de suite ! Il vous faut sortir, voir du monde et des tableaux, entendre de la musique et du bruit. Vous menez une existence détestable, au milieu de souvenirs amers [...] La tristesse de tous vos jours vécus retombe de votre plafond, comme un brouillard ; votre cœur en est noyé !
Mais vous ne voulez pas guérir ! Vous vous inquiétez d’avance de mille petits détails secondaires. Comment me loger ? comment me nourrir ? que ferai-je de ceci ? emporterai-je cela ? etc. Oh ! comme on tient à ses douleurs ! Avouez-le.

Flaubert à Mlle Leroyer de Chantepie, juin 1859
 

Douze remèdes : autant que de contributions au thème de ce numéro. Proposer chaque article comme un remède est une manière, que l’on souhaite vive, d’aborder le thème de la douleur et de ses usages, avec du monde, des tableaux, de la musique, du bruit ! La manière vive autorise un peu d’humour. Cependant, l’intention n’est pas de tirer le thème vers la dérision. La douleur, la vraie si l’on peut dire, celle de l’être (on dit je suis douleur) est sans remède, aussi intraitable que les caractères et les œuvres auxquels elle donne parfois lieu — on souhaite mentionner ici la « déploration à quatre voix » de Natacha Michel . En outre, la question du remède est bien réelle, jusque dans ses allures parfois contraires : quand l’évitement, la négation, le compromis, la maladie sont des remèdes, et que la souffrance elle-même est un remède à la douleur.

S’il fallait ici une référence, ce pourrait être la dizaine de méthodes du bonheur décrite par Freud au chapitre 2 de Malaise dans la civilisation. Leur « but négatif » est, dit-il,  d’éviter la douleur. On s’en doute : aucune ne marche comme il conviendrait. Certaines comme la méthode amoureuse sont à la merci de souffrances pires que le mal ; d’autres, la sagesse orientale, le yoga, l’ascétisme, se pratiquent aux dépens de la vie elle-même ; les jouissances du labeur intellectuel sont bien peu de chose en regard de l’assouvissement pulsionnel grossier ; la domestication des pulsions apporte plus de garanties que de joie ; la jouissance esthétique est certes légèrement enivrante, mais son utilité n’apparaît pas clairement ; la névrose est une fuite, la psychose une tentative désespérée de révolte. Quant à la religion, elle donne du monde réel une image délirante et elle intimide l’intelligence. En outre, ces techniques de l’art de vivre (d’autres encore sont citées) ne résistent pas, ou pas longtemps, à... la douleur, corporelle. Freud, qui  souffre, dit-il, d’écrire dans le Malaise des choses que tout le monde connaît, choisit ici la manière vive.

Quelques années auparavant, en 1926, il note (ce sont de “timides remarques”) que “nous savons très peu de chose de la douleur”  : la douleur vient de la périphérie, peau ou organe, de son effraction par une excitation en augmentation permanente. Que penser alors de la douleur intérieure ? Le langage, qui a inventé le concept de douleur de l’âme, doit, dit Freud, avoir raison. Pourquoi ressent-on douloureusement la perte ? Nous ne pouvons ici que renvoyer à ce texte, bref, précis, animé, et en résumer abruptement la clé : l’objet absent, sa représentation, sont, comme le corps lésé, la proie d’une excitation inapaisable — ou, dans le cas du deuil, irréalisable. Le passage de la douleur corporelle à la douleur de l’âme correspond à la transformation de l’investissement narcissique de l’endroit corporel douloureux en investissement d’objet du besoin : « investissement narcissique » veut dire ici que le moi se vide dans le trou de la carie. Notre douloureux désir (la Sehnsucht, le longing, la mal traduite mais irremplaçable nostalgie) réclame une  présence, absolue.

On est frappé par le contraste entre ce « très peu de chose de la douleur » (pur éprouvé, indicible, sans représentation ?),  et l’extension quasi illimitée de ses usages, c’est-à-dire de son emprise. Et on n’échappe pas au besoin d’expliquer, de revenir aux notions pourtant usagées du masochisme et du sadisme. Le masochisme qui recherche, avec la sensation douloureuse,  une limite de l’existence (« Partout où ça fait mal, c’est moi », écrit Zorn dans Mars) permet d’apercevoir des « remèdes » à la douleur dans les conduites toxicomanes, l’anorexie, les comportements adolescents de mise en danger, proches des automutilations. Le sadisme, qui blesse absolument et rompt le réseau des significations personnelles ou culturelles de la douleur, défait l’être du sens intime de sa vie. Entre les deux, c’est la famille et le champ social, ce sont les domaines de la vie culturelle, politique, religieuse qui sont susceptibles de faire usage de la douleur, se présentent parfois comme son remède et parfois le pervertissent : il faut attendre 1952 pour que le Vatican lutte contre les conduites de mortification et que la douleur perde, du moins officiellement, son statut de moyen d’élévation de l’âme. Parfois aussi, le sadisme civilisé nie purement et simplement l’existence de la douleur : jusque dans les années 1980, on a opéré les nouveaux-nés sans anesthésie.

*

« Près du cadavre de la personne aimée... » : à l’expérience de la douleur intérieure, l’homme répond par un usage fondateur : il invente la psychologie, l’esprit de recherche, l’âme elle-même, la culpabilité et les commandements moraux. C’est aussi pour Freud la découverte d’une loi humaine : celle de l’ambivalence des sentiments, la discorde intime, intolérable, le polémos interne le plus difficilement acceptable, quand séparation et division sont de soi-même. Personne n’a mené aussi loin l’acte de penser la mort de façon radicalement laïque. C’est aussi un autre texte de métapsychologie,  « Deuil et mélancolie », qui a renouvelé la pensée de la douleur humaine. « Près du cadavre de la personne aimée... » : au sein de la douleur, encore Éros et, toujours, une résistance à accepter la signification analytique, sexuelle, de la mélancolie.

 L’écoute analytique, elle, a renouvelé la signification de la parole souffrante. La douleur psychique, dans les séances, quand elle parvient à se représenter dans la parole, dévoile sa condition : elle est adressée, elle veut, elle cherche, elle trahit sa cause supposée absolue.  Elle s’incarne. Il n’est jusqu’à la réserve douloureuse, au soupir et au silence pudiques, qui ne soient des façons initiales de revenir vers la vie du langage. S’il ne peut pas dire la douleur et commencer à la penser, l’homme se confond avec elle.

 La douleur me confond,  « elle brouille les frontières du corps et de la psyché, du conscient et de l’inconscient, du moi et de l’autre, du dehors et du dedans », écrit J.-B. Pontalis . La question n’est plus alors : pourquoi la douleur ?, mais : d’où vient le recours de mon lien avec elle ? D’où vient l’usage, troublant, paradoxal, de la douleur obstinée à laquelle on tient plus qu’à soi?
 Elle semble si puissamment remonter de l'enfance qu’on la dirait consubstantielle à la vie. La douleur d’exister  est ce avec et contre quoi je me suis bâti, ma relation à moi-même. Ma douleur, dit le poète, entends, ma chère. Elle résiste au temps, aux défuntes années, n’admet qu’un remède, égal au mal : l’Oubli, la Nuit, son long linceul qui gagne la vie psychique et ses objets et les apaise en les déliant. Ici triomphe le remède de la pulsion de mort.

Mais nous dénions le plus souvent un tel usage : au contraire ! c’est elle, la douleur, qui m’utilise, qui me réduit et offre, à quel dieu indifférent, le meilleur de moi.
Quelque chose d’inviolable s’attache à elle. Nous-mêmes, n’avons-nous pas craint de dénaturer la douleur en la traitant par ses « remèdes » ? Or notre présentation, que nous souhaitions vive et sans pathos, sinon drôle, a rapidement tourné au noir. Oh, comme on tient à la douleur.
 

p . r

L’ « argument » que rédige la Rédaction est adressé aux auteurs pressentis. Il n’est pas une présentation des contributions au thème, mais leur point de départ.
 
 




à paraître :
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penser/rêver n°3 "Quand la nuit remue" à paraître au printemps 2003

Geneviève Brisac . Michel Chaillou . Christian David . Florence Delay . Celestino Genovese . Marie-Odile Godard . Edmundo Gómez Mango . Michel Gribinski . Jean Imbeault . Jacques Le Dem . Fausto Petrella . J.-B. Pontalis . Daniel Roche . Antonio Alberto Semi . Herbert Silberer . Dominique Suchet . Marc Wetzel .

Sommaire
Argument
 
 




Argument
(l'argument au format rtf)
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Quand la nuit remue
Pour Pierre Fédida qui écrivait la nuit
 

Tout à coup, le carreau dans la chambre paisible montre une tache
Henri Michaux, La Nuit remue
 

Le titre de ce numéro s’inspire bien sûr de celui de Michaux mais non directement de sa nuit sans repos, comme assiégée d’efforts, où l’« étrange panoplie » des choses en lutte prend toute la place, où la paix, bien rare, est « lancinante ».
Ici, d’abord une nuit simple. Son déroulement que chacun connaît sans y penser. Le jour s’achève, une autre vie commence, moins différenciée en apparence que celle de la journée. « Silence dans la nuit / tout est calme / le muscle dort / l'ambition se repose », dit le tango de Carlos Gardel ...
C’est la nuit du sommeil. On y entre après que l’esprit s’est « déshabillé » comme le corps de ses protections habituelles. L’enfance y habite encore avec ses différentes expériences. Celle du calme revenu (ou qui aurait dû revenir) avec le soir, les lieux, les objets familiers, le rituel de l’histoire racontée que l’on se raconte. Puis les images « hypnagogiques », sur le seuil de l’inconscience ; l’abandon à l’endormissement ; faire connaissance avec ses rêves ; au matin, le sourire des retrouvailles. Une nuit que l’on  souhaite « bonne » à l’autre que l’on embrasse comme si il partait en voyage. Mais le voyage est particulier : chacun y va seul et on ne sait jamais d’avance ce qu’on y sera, « Moi clair, Moi trouble » , ni à quelle rive — à quel rêve — on abordera. La nuit du rêve, des pensées qui vont avec, dans le cadre suffisamment clos d’une chambre où l’obscurité , la solitude et le silence  relatifs permettent le peuplement par les images et les bruits intérieurs.

Il y a d’autres nuits, moins simples, où à l’inverse la protection vient du contact maintenu avec le dehors. L’intrus, cette fois, est le sommeil lui-même. Ainsi de celle que décrit Rainer Maria Rilke dans Les cahiers de Malte Laurids Brigge  :
« Dire que je ne peux pas m’empêcher de dormir la fenêtre ouverte ! Les tramways roulent en sonnant à travers ma chambre. Des automobiles passent sur moi. Une porte claque. Quelque part une vitre tombe en cliquetant. J’entends le rire des grands éclats, le gloussement léger des paillettes. Puis, soudain, un bruit sourd, étouffé, de l’autre côté, à l’intérieur de la maison. Quelqu’un monte l’escalier. Approche, approche sans arrêt. Est là, est longtemps là, passe. Et de nouveau la rue. Une femme crie : « Ah ! tais-toi, je ne veux plus. » Le tramway électrique accourt, tout agité, passe par-dessus, par delà tout. Quelqu’un appelle. Des gens courent, se rattrapent. Un chien aboie. Quel soulagement ! Un chien. Vers le matin il y a même un coq qui chante, et c’est un délice infini. Puis tout à coup je m’endors. »
La nuit blanche de Rilke s’approche des maladies de la nuit. L’esprit souffre d’incohérence, il produit des mélanges sans liens de rêveries et de pensées. L’insomnie installe bientôt une immobilité absolue dans un psychisme qui refuse le risque du changement, les productions nocturnes,  l'abandon de chacun à sa nuit. Cette nuit-là n’est plus le lieu du renouvellement, elle a fui la « relation d’inconnu » (Guy Rosolato). Elle n’éclairera pas le lendemain.
Ou bien c’est l’inverse, la nuit noire du cauchemar. La violence pulsionnelle n’est plus contenue par le rêve, qui échoue à accomplir ses diverses fonctions. Alors le cauchemar intolérable fait vivre au rêveur son entrée dans la désindividuation. Le narcissisme, qui était la condition du sommeil et régnait suffisamment pour tolérer les mouvements blessants et contraires, rencontre sa mort impensable. L’horreur, la terreur se prolongent dans un faux réveil qui les mime.
Ou encore, dans l’enfance, le rai de lumière, un bruissement de l’air qui deviennent présence monstrueuse. Nos pensées du jour sont explicatives, mais lorsque l’on sent que quelque chose remue dans la nuit, l’explication est inutile. Quelque chose : le conflit des désirs censurés, celui de la représentation d’une scène primitive, les revenants selon Ernest Jones. Les revenants de la nuit sont  les fantômes des désirs de l’enfant. Dans les terreurs nocturnes, les fantômes des parents remuent les ombres de la chambre. Dans les rêves d’angoisse, des loups à queue de renard perchés sur les branches d’un arbre regardent fixement ce qu’on ne saurait voir  .

*

On trouve bien d’autres nuits dans les pages que le Trésor de la langue française consacre au mot. Mais la nuit semble moins remuante dans le langage. Nuit épaisse, profonde, tombante, nuit close ou opaque, nuit des âges. Même la « nuit obscure » des mystiques, ou la « nuit d’amour » de Napoléon — « Joséphine, prenez-y garde, une belle nuit, les portes enfoncées, et me voilà » — donnent le sentiment qu’avec la nuit, les mots sont particulièrement loin des choses, qu’ils assagissent le phénomène, son ordonnance, son désordre aussi. Or, le thème de la nuit est plus ambigu, c’est celui du désir, de la peur et de ce qui n’a pas trouvé de nom.

On est évidemment tenté de voir l’emprise de la scène primitive dans ce qui remue toute nuit et des nuits de toutes sortes. Scène primitive où s’absorbe l’appareil psychique même, représentation et appareil se nourrissant l’un de l’autre : voilà Dracula et le contre-feu de l’épouvante. Scène primitive parodiée, rabaissée, dérivée : voilà la prostitution. La refuser ou la nier, ou être trop sensible au malaise qui en vient, c’est alors se cacher en groupes dans la nuit pour en éviter la rencontre et de s’y abandonner, c’est la vie adolescente, les rave, les after  où le jour revenu ne pénètre pas. « Zone de non-droit » pour la réalité diurne .

Le thème de la nuit est  ambivalent. Il se déplace et se construit dans une double direction. Signifiant révélateur d'une nécessaire rupture (Le livre des nuits, de Sylvie Germain), d'une solution de continuité dans la vie psychique et sociale, entre le ressourcement,  la mise en contact avec l'origine, l’exercice de la pulsion de vie et,  son compagnon aporétique, la pulsion de mort, avec l’inhibition (sa dérivation par l’activité musculaire, dit Freud) qui la transforme en pulsion de destruction (La nuit du chasseur, de Charles Laughton).

Le thème de la nuit est emblématique des années brunes. J.-B. Pontalis l'évoque dans son dernier ouvrage dont le titre, En marge des jours, prend alors une consistance tragique.  « Nuit des longs couteaux », « nuit de cristal », « nuit et brouillard ». Ces nuits mal héritées du romantisme abritent l’exaction. Elles sont le temps collectif de l'inhumain. On veut croire que le fascisme n’est qu’une tache  hideuse sur le carreau mais en vérité on ne sait pas. On sait seulement ce qui vient après : la nuit, sa puissance d’annihilation, la fin des Lumières, le naufrage.

*

Le propos d’une revue n’est pas de tout dire, et bien des aspects de ce qui vit et bouge la nuit n’ont pas été évoqués, d’autres pays, d’autres époques, d’autres fièvres. Mais nous n’oublierons pas les amants qui se hâtent vers leur nuit,  qui lui appartiennent, entre l’inquiétude et l’élation. L’immense salle de la nuit accueille le trouble et la jeunesse des pensées.

        p / r
 

 L’ « argument » que rédige la Rédaction est adressé aux auteurs pressentis. Il n’est pas une présentation des contributions au thème, mais leur point de départ.