Penser/rêver
revue de
psychanalyse
(page non mise à jour; voir le site de la revue)
Présentation. N° 1: sommaire,
argument.
N° 2: sommaire, argument..
Sommaire.
Argument (l'argument au
format rtf)
Pierre Bergounioux Métamorphoses
Jean-Philippe Dubois Qui s’y frotte cigogne
Bernard Favarel-Garigues « Ce petit « soi » d’enfant
»
Clarisse Herrenschmidt L’ébloui de langues
Manuele Utrilla Robles Je n’aime que toi
Didier Lett L’infans qui dévoilait l’invisible…
Paul-Laurent Assoun L’enfant, père de l’homme.
Danielle Margueritat L’envie de pénis revisitée
Loup Verlet L’enfant et le vieux sage
Edmundo Gomez Mango L’enfant aux rats…
Paul Denis Glossaire de l’enfant dans l’homme : Poucet
Pollen
Henri Raczymow Fragments d’un journal aux chiens
Jean Imbault Rêver/penser
Anne Serisé Precious Liquids
Yvonne Cazal Moi, la mer
Marie Depleschin Le bohneur en famille
Controverse
Giovanni Vassalli Présentation : deviner ou trahir.
La psychanalyse naît de l’esprit
Même de la technique grecque
Libre Chronique
J.-B. Pontalis La fabrique clandestine de l’inhumain.
On connaît, ou on croit connaître, l’enfant dans l’adulte. Aussi polymorphe, aussi complexe soit-il, on a tôt fait de l’identifier : c’est lui qui regarde et qui est aveugle, qui observe mais qui hallucine, qui s’étonne de presque tout et qui admet presque tout. Avec sa capacité de souffrance et sa pensée magique, avec sa faiblesse et son abandon confiant, c’est lui qui touche le cœur des amants. Impuissant et tout-puissant, sexuel et amnésique, c’est encore lui qui s’allonge sur le divan du psychanalyste, et lui qui résiste à une analyse dont il est sans doute le seul adversaire pertinent. Ce qu’il a d’inachevé est cela même qui ne saurait renoncer à se reproduire : il est soumis au principe de plaisir.
L’enfant dans l’homme, c’est autre chose, c’est peut-être même
une autre histoire. D’abord, il n’est pas facile à attraper. Il
est moins daté, moins historique, moins crédible que le premier.
Quand on le prend dans la ribambelle d’enfants de nos mythes, ce qui
frappe, c’est son destin excessif : enfant sauveur, enfant roi, héros,
ou fondateur, ou bien, et c’est souvent le même, enfant exposé
aux bêtes féroces, étrangleur de serpents, allaité
par une louve, organiquement sauvage. Cet enfant hors norme, idéalisé
et pulsionnel (idéalisé parce qu’il est pulsionnel?), on
souhaiterait ne pas l’expliquer trop vite par le trop de figuration qui
marque si souvent les représentations originaires.
Il est l’un des protagonistes du triptyque anthropologique de Totem et tabou (l’enfant, le primitif, le névrosé), récusé d’ailleurs par Lévi-Strauss. Mais, d’une certaine façon, Freud l’apprivoise en visant à dégager des concordances entre lui et l’adulte. C’est de la même manière que, pendant la Grande Guerre, Ferenczi le voit “au fond de l’homme” dans une série voisine (l’enfant, le sauvage, le primitif).
Or ce sont plutôt les discordances qui retiennent, auxquelles les peintures et les dessins anciens donnent une consistance en montrant des enfants à visage d’homme en miniature avec, en plus, une expression dysharmonieuse, dérangeante. Une gravure (n°7) du Traité de l’homme de Descartes renforce l’impression : le personnage, potelé et musclé à la fois, près d’un feu de bois qui projette curieusement non de la lumière mais de l’ombre, montre assez bien le mélange. Moitié enfant de la nature, moitié homme civilisé (ou “scientifique”, avec son “filet” qui relie une sensation à un “pore” du cerveau), son sourire contraint paraît témoigner de sa gêne à n’être ni l’un ni l’autre. Il semble dire qu’il n’est pas qu’une trace dans les réminiscences de l’homme, pas seulement une trace dans ses préoccupations, ses représentations, son émotion ; ce n’est pas, à coup sûr, un adulte mélangé à son propre souvenir. On dirait un enfant qui se serait développé en un seul temps, en ignorant le développement psycho-sexuel discontinu, les “métamorphoses de la puberté” (pour reprendre le titre du troisième des Trois Essais sur la théorie sexuelle) qui transforment, sans l’effacer, l’enfant en adulte. La gêne, l’expression indéfinissable de son visage, ce doit être qu’il est sexué à son insu.
Une autre image énigmatique de l’enfant dans l’homme pourrait être trouvée dans la phylogenèse freudienne. La phylogenèse est omniprésente dans l’œuvre de Freud, mais on en traite généralement le saut épistémologique soit en la récusant absolument, soit en l’acceptant tout uniment sous couvert de métaphore. Or elle provoque la pensée théorique. Elle abrite, par exemple, un enfant actuel dans un homme hors d’âge, quand elle rapporte le développement en deux temps de la sexualité infantile aux grandes époques de glaciations qui auraient obligé l’homme à garder, pour survivre, l’énergie dispendieuse qu’il consacrait à sa vie sexuelle et à ses conséquences meurtrières, c’est-à-dire à suspendre son activité sexuelle comme, “depuis”, le font les enfants dans la phase de latence.
Et, puisque nous sommes aux frontières : la génétique a trouvé dans l’homme un enfant qui échappe, lui aussi, à toute raison, un enfant aux frontières de la pensée. En annonçant le clonage humain, la génétique semble en effet marquer la fin réelle et de la préhistoire et de l’histoire de l’humanité. Elle met un terme à ce qu’Apollinaire appelait “notre race humaine”, car son objet, l’instrumentalisation de l’origine, abolit l’idée même des récits de l’origine, mythiques ou personnels, qui nous ont fondés.
Ces “images” : s’agit-il d’une galerie de portraits, ou bien de diverses manifestations du même objet? Les enfants qui, par exemple, rejouent sans jouer Sa Majesté des Mouches, tuent et se tuent entre eux, sont-ils, si l’on peut dire, dans le même homme que ceux évoqués plus haut? Dans la tête de quelle sorte d’homme habite l’enfant meurtrier? On peut se demander ce que vaut ici le dispositif que Freud a appelé “surmoi” -la “conscience” paradoxale de la nécessité, interne et externe - alors que ce dispositif tient sa force du sentiment amoureux qui anime l’enfant, et que cet amour est en tout point identique à celui que nous ne cessons jamais d’éprouver pour l’enfant en nous. Quel est le vrai visage du joueur de flûte qui entraîne à jamais les enfants hors de la cité des hommes?
L’homme peut être vu comme une enveloppe de l’enfant, avec
des modifications quantitatives (plus solide, plus indifférent,
plus élaboré, moins passionné, plus réel, etc.)
et qualitatives, comme des mues radicales. Mais on pourra aussi bien désigner
l’enfant-dans-l’homme comme l’unité du mouvement de la vie humaine.
Comme ce qui passe au travers des transformations, et va devant, petit
ambassadeur -revoilà peut-être l’idéalisation du pulsionnel.
Un enfant qui, contrairement à celui dans l’adulte, connaîtrait
le temps et vieillirait, tout en restant cependant identique, comme les
traits d’un visage. C’est l’enfant dans l’adulte que je retrouve lorsque
quelque chose se répète ; mais c’est l’enfant dans l’homme
que je rencontre chaque fois que quelque chose a changé : sans lui,
je serais moins assuré de mon temps humain, et de mon genre humain.
p/r
L’ « argument » que rédige la Rédaction est
adressé aux auteurs pressentis. Il n’est pas une présentation
des contributions au thème, mais leur point de départ.
Argument (l'argument au format rtf)
Antonio Alberto Semi Quand passe la douleur
Laurence Kahn L’enfant endeuillé
Henri Normand Si la mère reste douloureuse
Jean Imbeault Définition d’une ligne
Pierre Fédida Une douleur de l’apparence
Alain Bourreau L’analgésique
Jackie Pigeaud Sois singe, ô ma douleur
Florence Aubenas Titre à venir
Jean-François Daubech L’être ensauvagé
Jean Clair La déclaration
Uri Tzaig Tel-Aviv, été 1993
Josef Ludin Glossaire des remèdes à la douleur :
vingt quatre blessures
Polllen
Patrick Weiller Notes
Michela Gribinski Vie parallèle
Marc Wetzel Ma copie
Raphaëlle Desplechin Duo
Pierre Force Heureux qui comme Ulysse ?
Controverse
Paul-Laurent Assoun D’un certain style, littéraire, dont la psychanalyse
De nos jours se corromprait
Libre Chronique
J.-B. Pontalis La réalité mise à nue
Flaubert à Mlle Leroyer de Chantepie, juin 1859
Douze remèdes : autant que de contributions au thème de ce numéro. Proposer chaque article comme un remède est une manière, que l’on souhaite vive, d’aborder le thème de la douleur et de ses usages, avec du monde, des tableaux, de la musique, du bruit ! La manière vive autorise un peu d’humour. Cependant, l’intention n’est pas de tirer le thème vers la dérision. La douleur, la vraie si l’on peut dire, celle de l’être (on dit je suis douleur) est sans remède, aussi intraitable que les caractères et les œuvres auxquels elle donne parfois lieu — on souhaite mentionner ici la « déploration à quatre voix » de Natacha Michel . En outre, la question du remède est bien réelle, jusque dans ses allures parfois contraires : quand l’évitement, la négation, le compromis, la maladie sont des remèdes, et que la souffrance elle-même est un remède à la douleur.
S’il fallait ici une référence, ce pourrait être la dizaine de méthodes du bonheur décrite par Freud au chapitre 2 de Malaise dans la civilisation. Leur « but négatif » est, dit-il, d’éviter la douleur. On s’en doute : aucune ne marche comme il conviendrait. Certaines comme la méthode amoureuse sont à la merci de souffrances pires que le mal ; d’autres, la sagesse orientale, le yoga, l’ascétisme, se pratiquent aux dépens de la vie elle-même ; les jouissances du labeur intellectuel sont bien peu de chose en regard de l’assouvissement pulsionnel grossier ; la domestication des pulsions apporte plus de garanties que de joie ; la jouissance esthétique est certes légèrement enivrante, mais son utilité n’apparaît pas clairement ; la névrose est une fuite, la psychose une tentative désespérée de révolte. Quant à la religion, elle donne du monde réel une image délirante et elle intimide l’intelligence. En outre, ces techniques de l’art de vivre (d’autres encore sont citées) ne résistent pas, ou pas longtemps, à... la douleur, corporelle. Freud, qui souffre, dit-il, d’écrire dans le Malaise des choses que tout le monde connaît, choisit ici la manière vive.
Quelques années auparavant, en 1926, il note (ce sont de “timides remarques”) que “nous savons très peu de chose de la douleur” : la douleur vient de la périphérie, peau ou organe, de son effraction par une excitation en augmentation permanente. Que penser alors de la douleur intérieure ? Le langage, qui a inventé le concept de douleur de l’âme, doit, dit Freud, avoir raison. Pourquoi ressent-on douloureusement la perte ? Nous ne pouvons ici que renvoyer à ce texte, bref, précis, animé, et en résumer abruptement la clé : l’objet absent, sa représentation, sont, comme le corps lésé, la proie d’une excitation inapaisable — ou, dans le cas du deuil, irréalisable. Le passage de la douleur corporelle à la douleur de l’âme correspond à la transformation de l’investissement narcissique de l’endroit corporel douloureux en investissement d’objet du besoin : « investissement narcissique » veut dire ici que le moi se vide dans le trou de la carie. Notre douloureux désir (la Sehnsucht, le longing, la mal traduite mais irremplaçable nostalgie) réclame une présence, absolue.
On est frappé par le contraste entre ce « très peu de chose de la douleur » (pur éprouvé, indicible, sans représentation ?), et l’extension quasi illimitée de ses usages, c’est-à-dire de son emprise. Et on n’échappe pas au besoin d’expliquer, de revenir aux notions pourtant usagées du masochisme et du sadisme. Le masochisme qui recherche, avec la sensation douloureuse, une limite de l’existence (« Partout où ça fait mal, c’est moi », écrit Zorn dans Mars) permet d’apercevoir des « remèdes » à la douleur dans les conduites toxicomanes, l’anorexie, les comportements adolescents de mise en danger, proches des automutilations. Le sadisme, qui blesse absolument et rompt le réseau des significations personnelles ou culturelles de la douleur, défait l’être du sens intime de sa vie. Entre les deux, c’est la famille et le champ social, ce sont les domaines de la vie culturelle, politique, religieuse qui sont susceptibles de faire usage de la douleur, se présentent parfois comme son remède et parfois le pervertissent : il faut attendre 1952 pour que le Vatican lutte contre les conduites de mortification et que la douleur perde, du moins officiellement, son statut de moyen d’élévation de l’âme. Parfois aussi, le sadisme civilisé nie purement et simplement l’existence de la douleur : jusque dans les années 1980, on a opéré les nouveaux-nés sans anesthésie.
*
« Près du cadavre de la personne aimée... » : à l’expérience de la douleur intérieure, l’homme répond par un usage fondateur : il invente la psychologie, l’esprit de recherche, l’âme elle-même, la culpabilité et les commandements moraux. C’est aussi pour Freud la découverte d’une loi humaine : celle de l’ambivalence des sentiments, la discorde intime, intolérable, le polémos interne le plus difficilement acceptable, quand séparation et division sont de soi-même. Personne n’a mené aussi loin l’acte de penser la mort de façon radicalement laïque. C’est aussi un autre texte de métapsychologie, « Deuil et mélancolie », qui a renouvelé la pensée de la douleur humaine. « Près du cadavre de la personne aimée... » : au sein de la douleur, encore Éros et, toujours, une résistance à accepter la signification analytique, sexuelle, de la mélancolie.
L’écoute analytique, elle, a renouvelé la signification de la parole souffrante. La douleur psychique, dans les séances, quand elle parvient à se représenter dans la parole, dévoile sa condition : elle est adressée, elle veut, elle cherche, elle trahit sa cause supposée absolue. Elle s’incarne. Il n’est jusqu’à la réserve douloureuse, au soupir et au silence pudiques, qui ne soient des façons initiales de revenir vers la vie du langage. S’il ne peut pas dire la douleur et commencer à la penser, l’homme se confond avec elle.
La douleur me confond, « elle brouille les frontières
du corps et de la psyché, du conscient et de l’inconscient, du moi
et de l’autre, du dehors et du dedans », écrit J.-B. Pontalis
. La question n’est plus alors : pourquoi la douleur ?, mais : d’où
vient le recours de mon lien avec elle ? D’où vient l’usage, troublant,
paradoxal, de la douleur obstinée à laquelle on tient plus
qu’à soi?
Elle semble si puissamment remonter de l'enfance qu’on la dirait
consubstantielle à la vie. La douleur d’exister est ce avec
et contre quoi je me suis bâti, ma relation à moi-même.
Ma douleur, dit le poète, entends, ma chère. Elle résiste
au temps, aux défuntes années, n’admet qu’un remède,
égal au mal : l’Oubli, la Nuit, son long linceul qui gagne la vie
psychique et ses objets et les apaise en les déliant. Ici triomphe
le remède de la pulsion de mort.
Mais nous dénions le plus souvent un tel usage : au contraire
! c’est elle, la douleur, qui m’utilise, qui me réduit et offre,
à quel dieu indifférent, le meilleur de moi.
Quelque chose d’inviolable s’attache à elle. Nous-mêmes,
n’avons-nous pas craint de dénaturer la douleur en la traitant par
ses « remèdes » ? Or notre présentation, que
nous souhaitions vive et sans pathos, sinon drôle, a rapidement tourné
au noir. Oh, comme on tient à la douleur.
p . r
L’ « argument » que rédige la Rédaction est
adressé aux auteurs pressentis. Il n’est pas une présentation
des contributions au thème, mais leur point de départ.
Geneviève Brisac . Michel Chaillou . Christian David . Florence Delay . Celestino Genovese . Marie-Odile Godard . Edmundo Gómez Mango . Michel Gribinski . Jean Imbeault . Jacques Le Dem . Fausto Petrella . J.-B. Pontalis . Daniel Roche . Antonio Alberto Semi . Herbert Silberer . Dominique Suchet . Marc Wetzel .
Sommaire
Argument
Tout à coup, le carreau dans la chambre paisible montre une tache
Henri Michaux, La Nuit remue
Le titre de ce numéro s’inspire bien sûr de celui de Michaux
mais non directement de sa nuit sans repos, comme assiégée
d’efforts, où l’« étrange panoplie » des choses
en lutte prend toute la place, où la paix, bien rare, est «
lancinante ».
Ici, d’abord une nuit simple. Son déroulement que chacun connaît
sans y penser. Le jour s’achève, une autre vie commence, moins différenciée
en apparence que celle de la journée. « Silence dans la nuit
/ tout est calme / le muscle dort / l'ambition se repose », dit le
tango de Carlos Gardel ...
C’est la nuit du sommeil. On y entre après que l’esprit s’est
« déshabillé » comme le corps de ses protections
habituelles. L’enfance y habite encore avec ses différentes expériences.
Celle du calme revenu (ou qui aurait dû revenir) avec le soir, les
lieux, les objets familiers, le rituel de l’histoire racontée que
l’on se raconte. Puis les images « hypnagogiques », sur le
seuil de l’inconscience ; l’abandon à l’endormissement ; faire connaissance
avec ses rêves ; au matin, le sourire des retrouvailles. Une nuit
que l’on souhaite « bonne » à l’autre que l’on
embrasse comme si il partait en voyage. Mais le voyage est particulier
: chacun y va seul et on ne sait jamais d’avance ce qu’on y sera, «
Moi clair, Moi trouble » , ni à quelle rive — à quel
rêve — on abordera. La nuit du rêve, des pensées qui
vont avec, dans le cadre suffisamment clos d’une chambre où l’obscurité
, la solitude et le silence relatifs permettent le peuplement par
les images et les bruits intérieurs.
Il y a d’autres nuits, moins simples, où à l’inverse la
protection vient du contact maintenu avec le dehors. L’intrus, cette fois,
est le sommeil lui-même. Ainsi de celle que décrit Rainer
Maria Rilke dans Les cahiers de Malte Laurids Brigge :
« Dire que je ne peux pas m’empêcher de dormir la fenêtre
ouverte ! Les tramways roulent en sonnant à travers ma chambre.
Des automobiles passent sur moi. Une porte claque. Quelque part une vitre
tombe en cliquetant. J’entends le rire des grands éclats, le gloussement
léger des paillettes. Puis, soudain, un bruit sourd, étouffé,
de l’autre côté, à l’intérieur de la maison.
Quelqu’un monte l’escalier. Approche, approche sans arrêt. Est là,
est longtemps là, passe. Et de nouveau la rue. Une femme crie :
« Ah ! tais-toi, je ne veux plus. » Le tramway électrique
accourt, tout agité, passe par-dessus, par delà tout. Quelqu’un
appelle. Des gens courent, se rattrapent. Un chien aboie. Quel soulagement
! Un chien. Vers le matin il y a même un coq qui chante, et c’est
un délice infini. Puis tout à coup je m’endors. »
La nuit blanche de Rilke s’approche des maladies de la nuit. L’esprit
souffre d’incohérence, il produit des mélanges sans liens
de rêveries et de pensées. L’insomnie installe bientôt
une immobilité absolue dans un psychisme qui refuse le risque du
changement, les productions nocturnes, l'abandon de chacun à
sa nuit. Cette nuit-là n’est plus le lieu du renouvellement, elle
a fui la « relation d’inconnu » (Guy Rosolato). Elle n’éclairera
pas le lendemain.
Ou bien c’est l’inverse, la nuit noire du cauchemar. La violence pulsionnelle
n’est plus contenue par le rêve, qui échoue à accomplir
ses diverses fonctions. Alors le cauchemar intolérable fait vivre
au rêveur son entrée dans la désindividuation. Le narcissisme,
qui était la condition du sommeil et régnait suffisamment
pour tolérer les mouvements blessants et contraires, rencontre sa
mort impensable. L’horreur, la terreur se prolongent dans un faux réveil
qui les mime.
Ou encore, dans l’enfance, le rai de lumière, un bruissement
de l’air qui deviennent présence monstrueuse. Nos pensées
du jour sont explicatives, mais lorsque l’on sent que quelque chose remue
dans la nuit, l’explication est inutile. Quelque chose : le conflit des
désirs censurés, celui de la représentation d’une
scène primitive, les revenants selon Ernest Jones. Les revenants
de la nuit sont les fantômes des désirs de l’enfant.
Dans les terreurs nocturnes, les fantômes des parents remuent les
ombres de la chambre. Dans les rêves d’angoisse, des loups à
queue de renard perchés sur les branches d’un arbre regardent fixement
ce qu’on ne saurait voir .
*
On trouve bien d’autres nuits dans les pages que le Trésor de la langue française consacre au mot. Mais la nuit semble moins remuante dans le langage. Nuit épaisse, profonde, tombante, nuit close ou opaque, nuit des âges. Même la « nuit obscure » des mystiques, ou la « nuit d’amour » de Napoléon — « Joséphine, prenez-y garde, une belle nuit, les portes enfoncées, et me voilà » — donnent le sentiment qu’avec la nuit, les mots sont particulièrement loin des choses, qu’ils assagissent le phénomène, son ordonnance, son désordre aussi. Or, le thème de la nuit est plus ambigu, c’est celui du désir, de la peur et de ce qui n’a pas trouvé de nom.
On est évidemment tenté de voir l’emprise de la scène primitive dans ce qui remue toute nuit et des nuits de toutes sortes. Scène primitive où s’absorbe l’appareil psychique même, représentation et appareil se nourrissant l’un de l’autre : voilà Dracula et le contre-feu de l’épouvante. Scène primitive parodiée, rabaissée, dérivée : voilà la prostitution. La refuser ou la nier, ou être trop sensible au malaise qui en vient, c’est alors se cacher en groupes dans la nuit pour en éviter la rencontre et de s’y abandonner, c’est la vie adolescente, les rave, les after où le jour revenu ne pénètre pas. « Zone de non-droit » pour la réalité diurne .
Le thème de la nuit est ambivalent. Il se déplace et se construit dans une double direction. Signifiant révélateur d'une nécessaire rupture (Le livre des nuits, de Sylvie Germain), d'une solution de continuité dans la vie psychique et sociale, entre le ressourcement, la mise en contact avec l'origine, l’exercice de la pulsion de vie et, son compagnon aporétique, la pulsion de mort, avec l’inhibition (sa dérivation par l’activité musculaire, dit Freud) qui la transforme en pulsion de destruction (La nuit du chasseur, de Charles Laughton).
Le thème de la nuit est emblématique des années brunes. J.-B. Pontalis l'évoque dans son dernier ouvrage dont le titre, En marge des jours, prend alors une consistance tragique. « Nuit des longs couteaux », « nuit de cristal », « nuit et brouillard ». Ces nuits mal héritées du romantisme abritent l’exaction. Elles sont le temps collectif de l'inhumain. On veut croire que le fascisme n’est qu’une tache hideuse sur le carreau mais en vérité on ne sait pas. On sait seulement ce qui vient après : la nuit, sa puissance d’annihilation, la fin des Lumières, le naufrage.
*
Le propos d’une revue n’est pas de tout dire, et bien des aspects de ce qui vit et bouge la nuit n’ont pas été évoqués, d’autres pays, d’autres époques, d’autres fièvres. Mais nous n’oublierons pas les amants qui se hâtent vers leur nuit, qui lui appartiennent, entre l’inquiétude et l’élation. L’immense salle de la nuit accueille le trouble et la jeunesse des pensées.
p / r
L’ « argument » que rédige la Rédaction
est adressé aux auteurs pressentis. Il n’est pas une présentation
des contributions au thème, mais leur point de départ.